«Santé!»

Dans les vignobles en terrasse de la région du Lavaux, terres classées au patrimoine mondial de l’UNESCO, les ouvriers agricoles sont exposés directement au glyphosate et autres produits phytosanitaires dangereux. Sans aucune protection.

Non… ce n’est pas à cause ça… Ce n’est pas à cause des échanges francs et rugueux qui fusent autour de moi dans un embrouillamini de langues inconnues, que l’espace de trois minutes, je ne sais plus où je me trouve. Pourtant le dialecte a de quoi déboussoler : panachage d’accents de tout horizon, dont la sonorité tire vers le pendjabi.

Ce n’est pas non plus à cause de la chaleur (très largement au-dessus des normales saisonnières), ni des onze heures de travail journalier, cinq jour sur sept, six pour les volontaires, que j’ai perdu tous mes repères. Vous connaissez cette sensation non ? Au milieu de la nuit, vous vous réveillez dans le noir perdu, hagard, incapable de resituer dans quelle pièce, dans quelle ville, dans quel lit vous vous trouvez. 

Ce n’est donc pas à cause de tout ça – parce qu’à vrai dire tout ça, ça me plait – non, mais c’est à cause de la bonbonne rouge, là dans le camion, que je ne vais pas tarder à hisser sur mes épaules. Celle-là je l’avais vu dans les documentaires comme « The true cost » d’Andrew Morgan (2015), mais je ne pensais pas qu’elle avait une existence en dehors des frontières du Bangladesh. La « bomba » comme ils disent. Et si le chef te regarde en pointant du doigt la « bomba », c’est que c’est ton tour de pulvériser.

C’est donc vraiment la vision de cette bonbonne rouge qui m’a fait perdre tous mes repères. Je tente de remettre les événements dans l’ordre : je me souviens, une dizaine de jours plus tôt, avoir postulé à tous les postes d’ouvrier agricole qui se trouvaient dans un périmètre raisonnable autour de mon lieu de confinement. Je me souviens de l’indicatif téléphonique étranger sur l’écran de mon téléphone quand j’ai reçu l’appel une semaine après. Je me souviens de la route en voiture avec le GPS détraqué, et je me souviens du passage de la frontière... Un bruit d’artillerie me tire de mes pensées. Rouge et rutilant, un hélicoptère de chez Air Glacier, model HB-ZUT, surgit et effectue une ellipse majestueuse afin d’atomiser le coteau voisin, à deux-cents mètres. Moderne, à la pointe, précis, une petite croix blanche sur la queue. Ça y est, je me souviens maintenant, je ne suis pas dans la plaine du Pendjab… je suis en Suisse. Plus précisément, je suis dans les vignobles en terrasse de la région du Lavaux, terre classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. Institution aux valeurs ô combien modernes…

Koffi parle le dioula, Anton le bulgare, Luca l’Italien et tous les autres le portugais. On sait tous dire « fatigué » en français, et on comprend tous quand le chef dit pause : « pauzgje ! ».

Dans la bonbonne, vous vous en doutez : ce Glyphosate dont on a tant entendu parler, plus connu sous le nom de Round up. Bien que je ne sois pas en territoire français, je ne peux m’empêcher de repenser à notre champion des promesses en cinq ans : fin de l’utilisation du glyphosate en cinq ans, reconstruction de Notre-Dame en cinq ans (priorité nationale)... Et on a hâte de le voir joindre le geste à la parole concernant la revalorisation des métiers selon l’importance qu’ils occupent dans la société. N’oublions jamais la vingt-cinquième minute de son allocution du 13 avril dernier où il évoque ces « femmes et des hommes que nos économies reconnaissent et rémunèrent si mal»,  citant  l’article 1 de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789 : “Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune”. Concernant la prime de 1500 euros pour le personnel soignant, il va falloir attendre. Cinq ans ? Parenthèse.

Anton remplit la bonbonne sans gants, sans masque, sans combinaison de catégorie III, sans lunettes de protection. Ça coule sur ses doigts. Il pulvérise pendant que mes collègues et moi ébourgeonnons. Ébourgeonner, pour simplifier, c’est arracher les branches inutiles pour ne garder que celles qui donneront de belles grappes. Le glyphosate, pour simplifier, c’est un herbicide qui augmente de 41% le risque de lymphome non hodgkinien. Et ce lymphome-là, pour faire simple, c’est un cancer. On peut en mourir.

Nous travaillons courbés ou accroupis, les yeux à hauteur des branches inutiles, à trente centimètres au-dessus du sol afin de débusquer les brindilles ingrates et de les retirer. La buse donc, au bout de la lance de pulvérisation que tient Anton, passe à trente centimètres de nos visages, puisqu’elle est pointée sur le sol. Une buse virevolte, un vautour tournoie. A la fin de la journée les yeux piquent, pourtant ce n’est que mon deuxième jour. Le soir, j’échange quelques mots avec mon voisin. Il travaille lui aussi dans les vignes. Il me demande comment s’est passé ma journée. Je suis plutôt du genre à faire des blagues moi, alors je lui réponds : « Super sympa, la chaleur c’est un peu dur, mais le patron est génial, il a embauché un mec qui passe pour nous rafraîchir avec un spray. Et même un hélico.» Ça le fait rire, il répond : « Ah oui, la Suisse, c’est le seul pays en Europe où on a le droit de sulfater en présence des ouvriers.»

Le sulfate de cuivre, ou bouillie bordelaise, est un pesticide provoquant des irritations. Du petit lait comparé au Round-up, mais ça fait beaucoup en une journée.

Vient mon tour d’enfiler l’atomiseur. Rapidement j’en ai plein les chaussures et ça coule sur mon t-shirt. Alors j’ai une idée… Je vous disais j’aime bien les blagues, même un peu « border ». Surtout celles-là en fait. Je ne sais pas ce que vous vous allez en penser… je ne sais pas si je vais vraiment la faire… Ces gens pour qui on bosse, les agriculteurs et les exploitants, ces gens n’aiment pas les vignes, ni les fruits, ni la terre, et ils se moquent pas mal de la santé de leurs travailleurs. Ces gens-là, ils n’aiment que l’argent. Je me dis que, foutu pour foutu (les sols et ruisseaux sont condamnés), demain je balaierai ma tige en laiton en faisant semblant d’arroser les allées, et tous les cinq mètres, (parce qu’il faut quand même que la « bomba » se vide) je planterai la buse dans la terre, contre un pied de vigne. Et je garderai le doigt appuyé plusieurs secondes sur la gâchette pour que le liquide atteigne les racines. Je mettrai le paquet. L’exploitant, quand il verra que ses sarments sont brûlés, il se posera peut être les bonnes  questions. Et ce sera toujours ça de Round up qui n’ira pas dans les voies respiratoires de mes collègues.

« Pauzgje ! ». Un peu de repos, ce n’est vraiment pas du luxe. Koffi part en quête d’ombre et de fraîcheur, il s’allonge dans une allée qu’Anton vient d’arroser généreusement.

N.B : Ce n’est pas en France ni dans le Pendjab qu’a été projeté « The true cost » pour la première fois. Mais en Suisse.

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