LE SOLIDARISME: UNE VOIE POUR LA GAUCHE ?

La doctrine solidariste peut-elle re(devenir) une théorie qui donne la Gauche une base pour penser sa reconstruction ?

LE SOLIDARISME: UNE VOIE POUR LA GAUCHE ?

En septembre 2016, la Revue Esprit s’interrogeait sur l’avenir de la Gauche. Lecture passionnante pour qui ne se résigne pas à « la pédagogie du renoncement » et au réalisme de Gauche. Trois ans après, nous ne pouvons que constater les dégâts. Divisée sur les enjeux européens, fractionnée idéologiquement, émiettée électoralement, la Gauche Républicaine agonise sous nos yeux. Incapable de répondre aux attentes de citoyens toujours plus formés, informés (voir sur-informés), désireux de participer et d’agir face aux nombreux défis des années à venir (écologique, social, démocratique), les forces de gauche semblent tétaniser et prêtent à sombrer dans les profondeurs abyssales des espoirs déçus.

Dès lors, comment relever la tête ?

Peut être commençons par effectuer un pas de côté et intéressons-nous à une doctrine influente du début du XXème siècle, quelque oubliée depuis: Le Solidarisme. Comme le dirait Jean-Noël Jeanneney, interrogeons-nous sur la « concordance des temps » afin de connaître mieux cette philosophie en action et ainsi comprendre en quoi un solidarisme moderne pourrait être le creuset d’une nouvelle dynamique à Gauche.

La question sociale

Dans un premier temps, il nous semble nécessaire de rappeler assez succinctement le contexte dans lequel le solidarisme voit le jour.

Suite à la défaite devant Sedan, le 2 septembre 1870, la France bascule du Second Empire à la République. Mais cette nouvelle République (la troisième du nom) reste très fragile. Majoritaire à la Chambre, les députés monarchistes rêvent d’une nouvelle restauration. L’intransigeance du Comte de Chambord marquera la fin définitive d’une nouvelle monarchie en France. Ce n’est qu’ à partir de 1879 que la Troisième République consolide ses bases et entame la transformation laïque du pays : Loi sur la liberté de la presse (1881), loi sur l’école laïque, gratuite et obligatoire (lois scolaires de J.Ferry), Loi de séparation des Églises et de l’État (loi du 9 décembre 1905).

Attachés au progrès scientifique et technique, adversaire du cléricalisme et militants fervents d’une sécularisation de la société et de l’État, les principaux dirigeants du Parti Républicain négligent la question fondamentale de l’époque : La Question Sociale. Loin de profiter des bienfaits de la Révolution Industrielle, une grande majorité des travailleurs vivent dans le dénuement et la misère. Les revendications légitimes des organisations ouvrières se heurtent à une fin de non recevoir de la bourgeoisie de l’époque (politique comme économique). La Commune de Paris était encore dans toutes les têtes. Trop de concessions aux « partageux » ne pouvaient qu’être néfaste pour la stabilité de la République libérale et bourgeoise.

C’est dans ce contexte social tendu que l’année 1896 voit la publication d’un livre sobrement intitulé « De la Solidarité ». L’auteur, Mr Léon Bourgeois, tente de définir ce que Célestin Bouglé appellera ultérieurement « la doctrine officielle » de la Troisième République. Homme d’action, Léon Bourgeois s’engagera toute sa vie durant pour l’avènement d’une société plus solidaire et plus juste. Militant, comme parlementaire ou Ministre, pour l’instauration d’un impôt sur les successions et le revenu ainsi que pour la création de retraites ouvrières. Premier Président de la Société des Nations, il reçu le prix Nobel de la Paix en 1920.

Porteur d’un idéal de justice sociale et d’émancipation individuel, les solidaristes pensent dans l’action les principes d’une société solidaire. De nombreux intellectuels se réclamèrent du Solidarisme. Citons ici les noms d’ Alfred Fouillé, de Charles Renouvier, de Charles Gide, de Joseph Ribet, de Ferdinand Buisson ou de Célestin Bouglé. Mais laissons la parole au pédagogue et universitaire Français Jules Payot qui nous éclaire sur la pensée et l’action solidariste:

« Nous devons nous efforcer, par un enseignement très précis, de développer cette notion de dette sociale et d’amener les hommes qui se considèrent, suivant l’expression de M. Léon Bourgeois, comme des isolés, c’est à dire des ennemis, de les amener, dis-je, à avoir une conscience commune placée assez haut pour que de ce point supérieur tous, aperçoivent distinctement la nécessité absolue qu’il y a pour tous de collaborer à l’œuvre commune, et qu’ils se rendent bien compte que toute action isolée est une action stérile. Montrons d’une façon indiscutable que la seule manière pour les égoïstes eux-mêmes de développer leur personnalité et d’arriver au bonheur, c’est à dire au plus large épanouissement d’eux-mêmes, c’est de faire avant tout œuvre sociale, parce que l’isolé est impuissant. Il faut, en d’autres termes, les pénétrer tous de cette idée que l’égoïsme est un véritable crétinisme moral »

Une philosophie en action

Comme nous pouvons le constater à la lecture du texte de Jules Payot, le Solidarisme est une philosophie politique, une philosophie politique de la solidarité en action. La République se doit d’agir afin de résoudre la contradiction d’un peuple français qui, comme l’exprimait Tocqueville, est «  à la fois souverain et misérable ».

De plus, face au développement du libéralisme et du socialisme, le Parti Radical (dont Léon Bourgeois fût l’un des fondateurs), structure son projet politique autour d’un socle doctrinaire en capacité de répondre à la fois aux revendications individuelles et collectives et permet la légitimation et la consolidation de la République. Selon Serge Audier, dans son livre de 2010 sur la pensée solidariste : « Les solidaristes cherchent à concilier les résistances du parti libéral et les réclamations du parti socialiste ».

Concrètement inspirée par les sciences de la vie et les découvertes portant sur l’interdépendance spatiale et temporelle des êtres vivants, Léon Bourgeois et les solidaristes démontrent que l’individu isolé n’existe pas. Chaque être humain est interdépendant et solidaire. « Les faits sociaux » influencent l’individu comme la société et chacun ne peut s’épanouir qu’à travers les ressources intellectuelles et matérielles que la communauté lui met à disposition. Critique du modèle libéral dominant, les solidaristes s’éloignent du modèle de société des socialistes, en particulier dans l’analyse de la question sociale et du conflit de classes. Inscrit au fronton du temple solidariste, la liberté et la propriété restent des valeurs essentielles. L’individualisme n’est pas proscrit. Bien au contraire. Pour les solidaristes, la société dans son ensemble évolue et progresse par l’intermédiaire du développement et de l’émancipation des individus. Écoutons sur ce point le futur prix Nobel de la Paix: «  Le développement de la propriété individuelle, non sa suppression, voilà pour moi le but, et mon idéal social est celui dans lequel chacun serait arrivé dans la mesure de la justice à la propriété individuelle ».

Mais contrairement aux libéraux orthodoxes, les solidaristes ajoutent à cette défense de l’individu le concept de dette sociale et de quasi contrat.

Le concept de dette sociale et de quasi contrat

L’Homme vivant dans la société, et ne pouvant vivre sans elle, contracte une dette envers ses congénères. Afin de jouir pleinement de sa liberté, chaque individu doit s’acquitter de ses obligations sociales. Mais laissons encore parler Léon Bourgeois : « Cette dette contractée envers les anciens est immense. Elle renvoie non pas à quelques individus surdoués ou quelques groupes supérieurs mais bien à l’ensemble des hommes qui, par leur interdépendance dans le travail, ont contribué au progrès de l’Humanité ». La conceptualisation de la dette sociale permet à la doctrine solidariste de faire admettre dans le débat public la nécessaire et légitime action de l’État. La conscience d’une dette envers nos anciens justifie moralement l’intervention de la puissance publique dans le Présent afin de corriger les inégalités du système social. La possibilité d’agir sur le Présent accroît la richesse et le développement de la société dans le Futur.

La question se pose alors : comment déterminer la part de la dette sociale que doivent se partager riches et pauvres ? Immense tâche en effet que de traduire en droit concret un devoir moral. C’est ici qu’intervient le terme de quasi-contrat. Notion de droit privé, le quasi-contrat, sous la plume et la pensée de Léon Bourgeois, se transpose dans le droit public. Le but étant de «  Substituer au fait naturel de l’iniquité, le fait social de la justice ».

Construction juridique (d’autres préfèrent le terme de fiction juridique), le quasi-contrat « fait comme si » les êtres humains formaient des contrats, de manière consciente et libre, afin de vivre en société et se considérer égaux les uns envers les autres. Chaque individu donne son consentement pour jouir de droits individuels et collectifs et accepte en parallèle d’assumer des devoirs sociaux. De ce quasi contrat naît le SENTIMENT SOCIAL, préalable indispensable aux liens de solidarités qui concourent à l’émergence d’une démocratie non moins sociale que libérale. Cette double exigence de justice sociale et d’émancipation individuelle, construite sur les trois piliers que forment la Solidarité, la Morale Laïque et le Droit, structure la pensée solidariste.

L’avenir du solidarisme

« Que chacun soit solidaire de tous et que tous soit solidaire de chacun ». Cette maxime, ou plutôt cet engagement moral, Léon Bourgeois en a fait la colonne vertébral de son action humaniste. Point médian entre libéralisme et socialisme ou dépassement par le haut en vue d’édifier une société ou l’individu et le collectif s’interpénètrent, se complètent, se nourrissent en vue du progrès commun.

Face aux interrogations qui sont les nôtres (inégalités sociales, destruction environnementale, concurrence exacerbée, « gouvernance par les nombres », archipellisation de nos sociétés, fin des idéologies…) la pensée solidariste apporte une réflexion nouvelle pour un projet social-démocrate actuellement dans l’impasse. Ni individualiste, ni collectiviste, ni étatiste, ni populiste, le solidarisme réconcilie individu et société dont l’ambition ultime reste la construction d’ une «République de la main tendue plutôt que du poing fermé ».

 

 

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