Tunisie : Le sang coule, « la torture perdure » et M. Ghannouchi démissionne...

Le sit-in illimité à la place du gouvernement à la Kasbah, déclanché depuis le samedi 19 février et ayant pour principales revendications le départ du premier ministre M. Ghannouchi, la dissolution du RCD, de l'assemblée nationale et du sénat, d'une part et d'autre part, la reconnaissance du Comité National Provisoire pour la Protection de la Révolution par le président intérimaire, en vue de l'élection d'une assemblé constituante, veillant sur la transition démocratique et la mise en place des fondements d'une 2ème république, concrétisant les aspirations légitimes de « la révolution de la dignité » du 14 janvier 2011.
Le sit-in, susvisé, poursuivi partout à l'intérieur du pays -Sfax, Kairouan, Kasserine, Gafsa, Sidi Bouzid...- a atteint plus de 900 mille manifestants le vendredi 25 février, dont au moins 400 mille à la Kasbah.

M. Ghannouchi ne cède qu'après une effusion de sang

Une partie des manifestants de la Kasbah ont pris l'initiative de poursuivre leur expression au centre ville, à l'avenue H. Bourguiba où un groupe d'individu appartenant au régime de Ben Ali, a fait irruption en semant la confusion entre les agents de l'ordre et les manifestants, suite à un jet de pierres sur la police ; ce qui a déclanché une riposte très violente de ces derniers, donnant lieu à environ trois (3) morts par balles et quelques blessés, ce jour là. Le lendemain et sur le même avenue, il a eu encore au moins six (6) morts et des arrestations arbitraires d'environs deux (200) personnes, dont environ quatre-vingt (80) ont été maintenues en arrestation, car ils formaient une milice payée pour instaurer le désordre. Toutefois, les interpellations ont été très violentes, selon des témoins, conformes aux méthodes en vigueur depuis 50 ans.
Dans ce contexte, le Premier ministre annonce sa démission, le dimanche 27 février, laissant derrière lui un pays dans le chaos ; annonçant, lors de l'allocution qu'il a prononcé à l'occasion, d'une part, la saisie d'une voiture transportant une importante somme d'argent d'une valeur de quatre-vingt-dix (90) mille dinars (soit environ 45000€) servant au financement des milices auteurs de casses et de troubles et reconnaissant, d'autre part, le caractère pacifique du sit-in de la Kasbah. Mais paradoxalement, il s'est interrogé :
« qui est derrière les violences de l'avenue Bouguiba ? »
« qui finance ces bandes ? »
« qui a intérêt à ce que la révolution s'achève sur un échec ? »
Comment peut-on admettre qu'un fidèle serviteur du dictateur déchu, au gouvernement depuis plus de vingt trois (23) ans n'a pas de réponse à de telles questions, déterminantes et graves !?

La Tunisie est gouvernée par « des vieux décalés » face aux aspirations politiques et au dynamisme des jeunes

Cependant, la joie des manifestants n'a duré que quelques minutes, suite à l'annonce de la démission de M. Ghannouchi. En effet, dans les minutes qui suivent, le président intérimaire, âgé de 78 ans, déclare avoir nommé M. Béji Caïd Essebsi, âgé de 86 ans, au poste de Premier ministre, sans aucune concertation avec les parties politiques, ni les autres composantes de la société civile, sauf peut être sa famille ou les pays étrangers. Répondant à une question d'un journaliste sur les critères qui ont conduit au choix de M. Béji Caïd Essebsi, M. Mebazaa répond :
« ... j'ai des liens de parenté avec lui, nous nous rendons visites régulièrement, j'ai confiance en lui ».
Par ailleurs, il a été annoncé à la radio, à 08 heure du matin, que la Chef de la diplomatie européenne, Catherine Ashton a approuvé cette nomination, sachant que celle-ci a été prononcée le dimanche soir. Ce qui laisserait entendre l'engagement de concertations avec l'Europe quelques jours auparavant.


Me. Radhia Nasraoui témoignage

Interrogée sur les développements de la situation en Tunisie, entre le 14 janvier 2011 et le dimanche 27 février, la Présidente de l'Organisation tunisienne de lutte contre la torture, Maître Radhia Nasraoui, répond :
« Pour bien comprendre la situation qui prévaut il est utile de comprendre d'abord les fondements du régime dictatoriale de Ben Ali, dont les tentacules sont, encore, présentes et agissantes. Ce régime était articulé au tour de trois (3) axes.
La corruption adoptée avec les corruptibles et la terreur exercée à outrance sur tous ceux qui osent dire « Non » ou soulèvent une critique. La méthode pratiquée, à ce titre, est la torture par la police avec ses différentes sections, police politique, brigade anti-terrorisme, police présidentielle...
La main mise sur les médias, les transformant en organes de propagande et donc, il était exclu qu'un média puisse dénoncer les abus du dictateur ou de ses bourreaux.
L'asservissement de la justice ; certains procès fabriqués de toutes pièces, les verdicts correspondants sont rédigés préalablement et le rôle du juge, dans ces cas, se limitait à prononcer la sentence, sans avoir eu la possibilité d'examiner le dossier, et ce, même pour des peines de mort.
De plus, un tel appareil de justice, n'a pratiquement jamais puni des tortionnaires de la police.
En résumé, terreur à huis clos et dans l'impunité.
HYPERLINK "http://www.lapresse.tn/24022011/2394/la-torture perdure.html" http://www.lapresse.tn/24022011/2394/la-torture perdure.html
Alors, partant de ce constat, analysons l'action du gouvernement Ghannouchi.
Quarante (40) jours après sa reconduction à son poste de premier ministre à la tête d'un gouvernement provisoire, M. Ghannouchi n'a même pas présenté un calendrier clair et précis des prochaines échéances sur le processus démocratique, sachant qu'il n'avait qu'un bref mandat de soixante (60) jours, selon la « constitution » moribonde à laquelle il se réfère.
Par ailleurs, les tunisiens lui reprochent son laxisme et sa lenteur à engager des actions tangibles et fermes contre le clan Ben Ali, le RCD et certains de ses membres pour leurs implication dans des dossiers de malversation, de crimes et d'incitation à l'atteinte à l'ordre public.
Bien au contraire, M. Ghannouchi est allé jusqu'à accorder des promotions de carrière à des tortionnaires de la police et à des membres du RCD (entres autres, 19 gouverneurs sur 23, nommés dans une première étape, étaient membres du RCD).
Quant aux medias, n'ayant connu qu'un semblant de libération, continuent à agir avec partialité et désinformation, en faveur des choix que les poches de résistance à la révolution privilégient.
Plus grave encore, l'adoption par le gouvernement de Ghannouchi d'une justice parallèle dans le traitement des cas d'abus commis par le régime déchu. En effet, au lieu de saisir le Procureur de la république et un juge d'instruction pour enquêter sur les fonds et les bijoux, découvert au palais de Ben Ali à Sidi Dhrif, M. Ghannouchi délègue ce constat à une commission hors structures de la justice, ce qui laisserait entendre que certaines preuves et vérités seraient dissimulées !?
Ajouté à cela une lenteur dans le rétablissement de l'ordre publique, alors que certains membres du gouvernement, profitant de leurs fonctions, se sont lancés, d'ores et déjà, dans des campagnes électorales déguisées, par anticipation aux futures élections.
De surcroit, une grande hésitation caractérisée et un flou remarquable dans l'action du gouvernement, d'une manière générale, ont été retenus.
Conséquemment, il est permis de flairer que M. Ghannouchi jouait, plutôt, un rôle de facilitateur dans la reconversion et le repositionnement du clan RCD-Ben Ali et ses tentacules, au lieu, de concrétiser un rôle d'accompagnement sur la voix de la mutation démocratique.
Tous ces arguments et d'autres ont alimentés les contestations populaires massives ayant conduits à sa démission.

Le grand mouvement de protestation actuel, qui dure depuis le 19 février à ce jour, traduit le constat, selon le quel le dictateur est chassé, mais la dictature est encore là... le sang continue de couler et la torture perdure.
Ce constat, est étayé par la manière dont a été nommé le nouveau Premier ministre M. Béji Caïd Essebsi et les circonstances qui l'ont entouré ; étant avocat, je le respecte comme confrère, mais vu son âge très avancé, 86 ans, ayant servi, de puis 1957 à 1991, les deux (2) régimes dictatoriales de Bourguiba et de Ben Ali, à différents postes, ministres de l'intérieur, ministre de la défense, ministre des affaires étrangères... cela le place en mauvaise posture, décalée en face d'un environnement national et international en effervescence, rompant avec un ère post colonial.
Pour conclure, je dirait que la révolution de la dignité est très précieuse, alors je prône la vigilance, si non la décadence ».

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