Haïti, un exemple pour la France?

Haïti a créé la première République noire de l'Histoire en 1804, en s'opposant à la France. En 2019, aurons-nous une deuxième révolution ? Commencée bien avant le mouvement des "gilets jaunes" en France et les manifestations au Venezuela, la protestation serait-elle en train de terminer la révolution haïtienne commencée en 1804 ? La France aurait alors une sérieuse leçon de démocratie à méditer.

jesuishaiti-1

 

1804 – 2019 : cela fait plus de deux siècles que la République d’Haïti a proclamé son indépendance, au risque de déplaire à la France, son ancien colonisateur esclavagiste. Le peuple haïtien, fier de ses capacités, a décidé que la France ne détenait aucun droit sur un pays qu’elle avait conquis de force après l’extermination des indiens Taïnos par l’Espagne, et qu’elle avait exploité au moyen d’esclaves noirs, déportés d’Afrique. La République d’Haïti, première république noire libre au monde, est ainsi née d’une leçon magistrale infligée à la France.

En théorie, la France aurait dû être favorable à l’indépendance d’Haïti. Elle avait proclamé, dans sa déclaration solennelle de 1789, que les droits de l’homme sont « naturels, inaliénables et sacrés » (préambule) et que « ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l'oppression » (article 2). Elle avait aboli l’esclavage par un loi en 1794.

Mais en pratique, la France n’appliquait pas sa propre déclaration en Haïti : Napoléon avait en effet rétabli l’esclavage en 1802, refusé la constitution haïtienne proposée par Toussaint Louverture, et enfermé celui-ci dans un fort où il allait mourir en 1803. Il a fallu attendre le décret de Victor Schœlcher en 1848 pour que l’esclavage soit officiellement aboli en France et dans ses colonies.

On comprend pourquoi une armée haïtienne indépendante s’est reconstituée en 1802 avec Pétion, Dessalines et Christophe, afin de combattre la France et d’obtenir l’indépendance de la République d’Haïti en 1804. C’était une question de dignité, de principes juridiques et d’égalité entre les peuples. Retournant contre la France sa propre déclaration des droits, les Haïtiens ont fait une première « révolution noire contre la révolution blanche », en quelque sorte.

La révolution haïtienne était-elle terminée grâce à l’indépendance de la nouvelle république ? L’Histoire qui allait suivre montre le contraire. Aujourd’hui encore, de nombreux Haïtiens estiment que la liberté conquise en 1804 en théorie ne s’est toujours pas réalisée en pratique. Les choses n’ont-elles donc pas changé ?

En décrivant le passé, on croit lire une description du présent. Pourquoi la France ne respectait-elle pas, en 1802, sa propre déclaration des droits de l’homme ? Parce qu’elle avait des intérêts stratégiques et financiers à maintenir son influence sur cette partie de l’île d’Hispaniola. Si la France du XVIIIe siècle appelait ce pays « la perle des Antilles », c’est parce qu’il était sa plus précieuse conquête, et lui apportait le maximum de richesses, grâce à une exploitation inhumaine des esclaves dans les mines d’or et les plantations de canne à sucre. Au nom de l’économie, la France a donc bafoué très tôt les droits de l’homme qu’elle prétendait proclamer.

L’Etat haïtien aurait-il donc pris le relais de l’ancienne puissance coloniale française ? Le fait est qu’il reste sous l’influence de plusieurs pays étrangers, dont la France et les Etats-Unis, qui lui font maintenir une oppression de la population, au mépris des droits de l’homme.

Les manifestations qui secouent le pays depuis juillet 2018 dénoncent la « vie chère » et la faim, mais aussi la corruption de l’Etat, qui obéit à des intérêts particuliers au lieu de mettre en œuvre des mesures concrètes, dans l’intérêt général de la population. Le détournement des fonds Petrocaribe, issus du pétrole vénézuélien, est le dernier scandale qui a mis le feu aux poudres. Car cet argent devait servir à des hôpitaux, des écoles, des routes et des stades, mais il a disparu on ne sait comment. Lorsque le gouvernement augmenta les prix de l’essence en juillet 2018, ce fut la goutte qui fit déborder le vase de la colère. Les gens envahirent la rue et protestèrent autant contre la pauvreté que contre la corruption.

Cette protestation se répéta. Trois mois après le début des manifestations en Haïti se produisit une coïncidence troublante en France : la protestation des « Gilets jaunes » contre la hausse du prix de carburants, contre la pauvreté croissante de la population et contre la concentration de la richesse nationale dans les mains de quelques-uns, avec la complicité d’un Etat obsédé par le business.

On pourrait objecter qu’il n’y a aucun rapport entre Petrocaribe et les gilets jaunes. Les Haïtiens en font un, pourtant. Ils ont une certaine sympathie pour le mouvement social français. Ce mouvement les encourage à lutter, car ils savent que le combat est le même : pour la dignité, l’égalité des droits, la démocratie, l’éthique et la transparence ; contre la pauvreté, l’oppression, les inégalités et la corruption.

Peuple lucide et cultivé, les citoyens Haïtiens savent très bien qu’ils sont placés depuis des décennies sous la dépendance de pouvoirs politiques et économiques sans scrupules. Au niveau national, ils jugent que l’Etat se sert au lieu de servir, et qu’il trouve ses moyens d’agir auprès de certains hommes d’affaires et chefs de gangs, dont le seul but est d’affaiblir la population en l’affamant et en lui faisant payer tout bien et tout service au prix fort. Boire de l’eau, manger du riz, se faire soigner, aller à l’école sont devenus des luxes, tant les salaires sont insuffisants ou absents et tant l’inflation galope.

Au niveau international, ce n’est pas mieux. Les Haïtiens savent très bien que le Core Group, qui soutient le président actuel et son gouvernement, n’est qu’un groupe d’influence constitué par des représentants de puissances étrangères historiquement implantées en Haïti. Ils savent très bien que les Etats-Unis sont la dernière puissance post-coloniale à avoir imposé sa loi en Haïti (1915-1934). Ils savent très bien que l’Etat français fait partie du Core Group , mais que la population française en ignore tout, puisque les médias la bercent par une image misérabiliste d’Haïti depuis le séisme de 2010 et qu’elle se débat elle-même avec ses propres problèmes sociaux. Ils savent très bien que leur mouvement social ressemble aux manifestations du Venezuela et à celui des gilets jaunes en France.

En Haïti comme en France, la confiance dans les dirigeants politiques est perdue. L’Etat, le gouvernement et le parlement sont encore élus, mais par une faible partie de l’électorat, et ne parviennent plus à rétablir la confiance et à légitimer leur autorité.

Le moment n’est-il pas venu, alors, de rétablir des liens d’amitié entre les peuples, puisque les Etats ne les représentent plus ? Le problème est que le peuple haïtien peut chercher longtemps, il ne va pas trouver beaucoup de signes d’un rapprochement entre les peuples, condition indispensable à un rapprochement entre nations qui ne soit pas seulement une façade diplomatique. Les Français connaissent souvent mal Haïti, dont les médias ne leur parlent qu’à l’occasion de séismes ou d’ouragans, pour provoquer une curiosité provisoire ou une générosité passagère en direction d’un peuple présenté comme miséreux.

On comprend pourquoi, dans ces conditions, la France n’est pas encore apparue comme un partenaire potentiel au cours des manifestations contre la corruption et la pauvreté. La France n’a rien fait pour aider la population haïtienne. Elle s’est contentée, avec faiblesse et lâcheté, d’emboîter le pas du Core Group et de soutenir le pouvoir en place, malgré sa corruption évidente et son inaction coupable. Parce que les Haïtiens parlent créole et savent qu’ils partagent une culture latine avec la France, ils sont restés amis avec les Français. Mais ils ne comptent pas sur l’aide de la France. Dans les manifestations, on a vu qu’un drapeau américain a été brûlé, qu’un drapeau vénézuélien a été brandi, et que certains manifestants ont réclamé l’aide de la Chine ou de la Russie.

Les Haïtiens l’ont bien compris : s’ils ont besoin d’argent provisoirement, pour relever le pays et pour prouver qu’ils vont le rembourser parce qu’ils en sont capables, ils ne vont pas réclamer cet argent à la France, et encore moins aux Etats-Unis, dont le président a des propos méprisants pour eux. Ils vont le réclamer aux pays qui ont intérêt à prendre des parts de marché en Haïti, et qui ont déjà commencé à le faire. Ils achètent quelques biens et services français, du riz américain, mais ils roulent tous sur des motos chinoises.

Que doit faire la France , alors ? Certainement pas renouer avec son passé colonial, qui a laissé des traces douloureuses dans la mémoire des Haïtiens. Une plaie toujours pas fermée. Une plaie maintenue vive, même après l’indépendance d’Haïti, par des pressions ignobles dont la France ne s’est jamais excusée.

Par exemple, lors du traité de Vienne (1815), la France a considéré que la « Révolution haïtienne » avait eu pour effet de « spolier » les propriétés des anciens colons et que, par conséquent, si Haïti voulait conserver son indépendance, il lui fallait payer une dette énorme à la France. Cette dette pesa très lourdement sur l’économie du pays, qui dut la payer pendant 68 ans (1825-1883), et dut se relever de cette épreuve en contractant des emprunts auprès de la France, puis des Etats-Unis. Dès cette époque (fin du XIXe siècle), l’économie du pays fut fragilisée, notamment par les banqueroutes de l’Etat et par l’enrichissement des intermédiaires des emprunts. La population haïtienne fut la grande oubliée.

Autre exemple de pression, insidieuse celle-ci, de la France sur Haïti : le fait que la langue officielle de l’Etat, des tribunaux et des affaires est restée le français, toujours présent aujourd’hui malgré l’influence des Etats-Unis et de la langue anglaise dans le business. Le français, utilisé comme langue écrite officielle, est devenu un instrument de domination des plus puissants et des plus riches, à l’encontre d’une population parlant majoritairement le créole, sans toujours savoir l’écrire.

Dernier exemple en date, visible celui-ci : les messages de soutien apportés par la France, en accord avec le Core Group, au Président Jovenel et à son gouvernement, en plein milieu d’une crise sociale majeure où la population proteste massivement contre l’inaction et la corruption de l’Etat. C’est ce qui s’appelle jeter de l’huile sur le feu. Le résultat est catastrophique : Jovenel et son gouvernement se sentent encouragés à ignorer le problème social et économique, à continuer une gouvernance corrompue ; les opposants politiques, eux aussi, reçoivent par avance le message que s’ils sont placés un jour au pouvoir, ils bénéficieront également d’un soutien inconditionnel du Core Group et pourront continuer cette gouvernance inique et corrompue.

Alors, si la France voulait jouer un rôle positif aujourd’hui par rapport à ce passé peu glorieux, que devrait-elle faire ? Donner des leçons sur la meilleure politique à mettre en œuvre ? Il faudrait d’abord qu’elle prouve elle-même que sa politique est bonne et que les gilets jaunes ne lui ôtent pas, en ce moment, toute légitimité pour parler. De plus, si la France a eu tort de s’ingérer dans les affaires politiques d’Haïti via le Core Group, on pourrait encore lui reprocher son ingérence si elle se mettait à donner à Haïti des conseils de politique intérieure.

Il ne reste donc pas beaucoup d’options pour la France. Mais cette situation peut, justement, devenir une opportunité inédite pour redonner un rôle positif à la France en Haïti et, peut-être, réparer ses fautes passées. La seule possibilité semble être que la France renonce définitivement à toute ingérence, non seulement en théorie, comme elle l’a fait pour l’esclavage, mais aussi en pratique, comme il convient de le faire aujourd’hui. Car le peuple français, comme le peuple haïtien, ne supportent plus les grands discours néo-libéraux, suivis d’un renforcement des inégalités et de la pauvreté. Ils veulent des actes concrets, qui permettent de prouver que la Révolution et les Droits de l’homme n’étaient pas qu’un espoir trompeur.

La France peut saisir cette chance, et retrouver un rôle diplomatique de premier plan aux yeux des Haïtiens, si elle est la première puissance à soutenir Haïti, non pas en vue de remporter des contrats juteux pour des hommes d’affaires avides, mais pour mettre en place les conditions permettant au peuple d’achever enfin la Révolution qu’il a commencée en 1804.

Que veut dire, pour la France, achever la Révolution haïtienne, qui s’est inspirée de la Révolution française et s’en est affranchie ? Rien d’autre que de soutenir les efforts des Haïtiens eux-mêmes pour reconquérir leur souveraineté populaire, malgré le pouvoir corrompu qui est en place et malgré certains opposants corrompus qui ne critiquent le pouvoir actuel que pour le remplacer et continuer la même corruption.

Pourquoi soutenir un président auto-proclamé au Venezuela, contre ce qui semble être une dictature, et en même temps ne pas soutenir une population entière en Haïti, contre un gouvernement corrompu et autoritaire ? Si la France soutient à égalité les peuples dans leur effort pour la démocratie, elle doit cesser de prendre parti pour l’Etat et contre le peuple haïtien. Elle doit rester neutre, se détacher du Core Group et se ranger sous l’égide des Nations Unies et de la Déclaration Universelle des droits de l’Homme. Elle doit assister et soutenir la transition démocratique haïtienne, sans jamais l’orienter. Elle doit savoir rester à sa place. A côté du peuple haïtien, et non au-dessus.

Alors seulement, le peuple haïtien pourra percevoir la France comme une grande nation, et percevoir cette grandeur comme une volonté de collaboration, d’égal à égal, entre les Etats et entre les peuples. Alors seulement, la France méritera le prestige et la sympathie dont le peuple haïtien a bien voulu lui faire honneur, malgré les erreurs du passé colonial.

Ce que le peuple haïtien attend et que la France doit comprendre, c’est un renouvellement complet du personnel politique, de la gouvernance et de son éthique. Ce renouvellement touche aussi la politique extérieure de la France, qui doit changer du tout au tout et effectuer, elle aussi, sa révolution interne. La France doit cesser de jouer les donneurs de leçons et les maîtres absolus. Elle peut tout au plus, et ce sera heureux, contribuer à une nouvelle gouvernance éthique en Haïti. Dans une discussion d’égal à égal, la France s’apercevra alors qu’elle a beaucoup à apprendre d’un peuple lucide, cultivé et généreux, qui est peut-être en train de réussir une révolution qu’elle n’a pas su terminer elle-même.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.