Réponse au lobby du nucléaire - cf. Interview France Culture de Jean-Marc Jancovici

Suite à l'interview de Jean-Marc Jancovici par Guillaume Erner sur France Inter, j'ai souhaité écrire ce billet.

Le postulat de base posé par le lobby nucléaire est qu’étant donné la consommation d’énergie actuelle et les impératifs liés au réchauffement climatique (impliquant que l’on ne peut continuer à utiliser les énergies fossiles – qui contribuent largement à ce réchauffement), la seule solution consiste à continuer à développer le nucléaire en tant que source principale d’énergie.

 Décortiquons donc ce raisonnement que je qualifie de « populiste », à savoir qu’il décrit un vrai problème tout en niant toute autre possibilité de réponse que celle qu’il souhaite apporter, réponse qu’il fait apparaître comme la seule alternative possible, tout en faisant planer la peur sur la population si cette même solution n’est pas choisie.

 Analysons donc le problème sous un autre angle. Posons-nous la question : « Comment faire en sorte de produire une quantité d’énergie suffisante pour assurer les besoins nécessaires de la population, tout en produisant cette énergie en contribuant le moins possible au réchauffement climatique et en assurant une sécurité maximale de la population ? ».

 Pour cela, il nous faut définir ce que sont les besoins réels et nécessaires de la population. Pendant des décennies, le nucléaire a créé un mirage d’abondance énergétique, laissant penser à tout un chacun que l’on pouvait consommer de l’énergie « à volonté », puisque c’était une énergie « propre, sans risque et illimitée ». Cela a contribué à alimenter le mythe de la croissance infinie et illimitée – mythe qui servi aux fondements de nos sociétés depuis la fin du XXème siècle.

Aujourd’hui toutes nos villes sont illuminées jour et nuit, les isolations thermiques de beaucoup d’habitats sont peu efficaces, les appareils électriques consomment beaucoup d’énergie, les gens consomment de l’énergie – comme l’eau – comme si c’était illimité etc. tout simplement parce l’industrie du nucléaire a réussi à poser ce postulat mensonger de l’abondance à moindre coût et en toute sécurité.

Or il s’avère que ce postulat de base était mensonger et l’ensemble de la population s’en est rendu compte à grande échelle avec l’accident de la centrale de Tchernobyl et plus récemment avec celui de celle de Fukushima.

Mais au-delà de ces accidents eux-mêmes et de leurs conséquences (de tous points de vue : économique, humain, environnemental…), cela a permis au monde d’en apprendre plus sur cette énergie. Car en effet, ce ne sont pas seulement les risques d’accidents (dont les conséquences sur une seule centrale nucléaire sont capables de rendre la moitié – voir la totalité – d’un pays inhabitable, comme cela a failli être le cas avec Fukushima s’il y avait eu une explosion des réacteurs et une mise à l’air libre des combustibles usés - stockés dans les piscines placées au-dessus des réacteurs), mais le cycle de vie même de l’énergie nucléaire. Puisqu’en effet, une fois utilisés dans un réacteur, on ne sait toujours pas retraiter totalement les combustibles nucléaires et que ceux-ci sont stockés et enfouis un peu partout dans le monde avec tous les risques extraordinaires pour la survie humaine que cela constitue en cas d’accident (et je ne parle même pas ici du risque terroriste sur les centrales).

Premier point donc, le nucléaire a été lancé en grande pompe il y a des décennies alors qu’on ne sait toujours pas en 2019 le retraiter à 100% et ce de façon à garantir à 100% la sécurité de la population.

Deuxièmement, comme l’a démontré Fukushima il suffirait d’un accident pour rendre potentiellement un pays inhabitable, ce qui est cher payé pour éviter le réchauffement climatique (ça a été à deux doigts pour Fukushima si les combustibles situés dans les piscines de stockage au-dessus des réacteurs s’étaient retrouvés à l’air libre).

 Le lobby nucléaire explique régulièrement que même ces « rares » accidents ont fait très peu de morts, comparé aux morts liés à la pollution des énergies fossiles. Pour faire ce calcul macabre, ils regardent le nombre de personnes effectivement décédées directement après un accident. Ils vont arguer que ce sont « au pire » quelques dizaines de personnes ayant participé au nettoyage sur le site juste après l’accident. Ce calcul est très inexact, car il ne prend pas en compte le fait majeur des conséquences de l’accident nucléaire, à savoir que – comme c’est le cas avec Fukushima, les morts et les malades vont apparaître sous formes de cancers sur les années et dizaines d’années à venir (pour Fukushima aujourd’hui on estime qu’il devrait y avoir jusqu’à 66 000 cas de cancers : https://www.lefigaro.fr/flash-actu/2016/03/09/97001-20160309FILWWW00437-fukushima10000-cancers-de-plus-attendus-au-japon.php). En effet, que ce soit par la contamination au moment de l’accident ou au travers de l’écosystème – agricultures… - qui a été complètement contaminé, jusqu’aux nappes phréatiques, l’accident nucléaire n’est que le point de départ de longues années ou les conséquences vont commencer à se faire sentir. Vous trouverez certaines informations factuelles sur : https://www.sortirdunucleaire.org/Fukushima-8-ans-plus-tard-la-situation-n-est

Et ce sans que l’on ne puisse jamais officiellement les attribuer directement à l’incident lui-même.

Et peu de gens le savent, mais durant plusieurs années après l’accident de Fukushima, les combustibles usés stockés dans les piscines au-dessus des réacteurs ont fait planer la menace d’une irradiation totale d’une grande partie du Japon. En effet les piscines (notamment la n°4), qui avaient été endommagées par l’explosion du 11 mars, pouvaient s’effondrer à n’importe quel moment avec un tremblement de terre ou un typhon. A ce moment les combustibles auraient été à l’air libre et sans refroidissement et les radiations auraient tué immédiatement tout autour de la centrale et rendu une bonne partie du Japon inhabitable. Il a fallu plusieurs années à des robots pour déplacer un à un ces combustibles usagés en dehors des piscines :

https://www.lepoint.fr/monde/centrale-nucleaire-de-fukushima-le-danger-de-la-piscine-du-reacteur-4-enfin-ecarte-21-12-2014-1891452_24.php

 Par ailleurs les gouvernements vont tout faire – comme cela a été le cas au Japon – pour éviter une panique de population et une désagrégation de la société et de sa confiance dans le nucléaire, quitte à ne pas donner les informations réelles et à empêcher la diffusion de cette dernière. C’est là un point clé pour comprendre que même suite à Fukushima, on ne trouvera dans aucun rapport officiel ni média l’ampleur réel des conséquences de la catastrophe.

 Preuve en est que le gouvernement japonais, suite à Fukushima, a même fait passer une loi lui permettant d’arrêter et d’incarcérer immédiatement toute personne (y compris les journalistes ou lanceurs d’alerte) qui viendrait à publier de quelque façon que ce soit des informations venant menacer la stabilité de l’état :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2013/12/13/japon-une-loi-sur-les-secrets-d-etat-fait-polemique_4334211_3232.html

 Le lobby nucléaire utilise un autre élément rhétorique pour justifier le maintien et le développement de son activité à l’avenir, à savoir qu’on ne sait pas produire aujourd’hui notre énergie en quantité suffisante autrement que, soit par les énergies fossiles, soit par le nucléaire, les « nouvelles énergies propres » n’étant pas en mesure de répondre à ces besoins. Il est extrêmement facile de déconstruire ce raisonnement. Car c’est un peu comme si l’industrie du pétrole avait dit aux investisseurs potentiels de Tesla avant sa création qu’il n’était pas possible de développer des voitures électriques en remplacement des voitures à essence puisqu’il n’y avait aucune technologie de stockage de l’énergie (batteries) permettant de le faire à l’heure actuelle. Or c’est justement parce qu’Elon Musk et ses équipes y ont consacré toute leur énergie et détermination qu’ils sont arrivé en un temps record à faire ce que l’industrie du pétrole essayait de faire passer pour « inconcevable » quelques années avant. La société d’E. Musk a même réussi à développer, ce qui était considéré comme impossible, des batteries permettant de stocker l’énergie de panneaux solaires sur le toit des maisons de façon à assurer le fonctionnement énergétique quasi complet de ces maisons. Pourtant jusqu’à Elon Musk, les lobbys pétroliers – à l’image du lobby nucléaire – avaient réussi à dissuader qui que ce soit de faire des véhicules électriques pouvant rivaliser avec des voitures à essence…

Je vous recommande cette biographie d’E. Musk très enrichissante : https://www.amazon.fr/Elon-Musk-lentrepreneur-changer-enrichie/dp/2212567863/ref=sr_1_1?__mk_fr_FR=ÅMÅŽÕÑ&crid=2YGYASDMJGGG7&keywords=elon+musk&qid=1573310854&sprefix=Elon+Mus%2Caps%2C305&sr=8-1

 J’ai utilisé cet exemple pour vous montrer que c’est simplement parce que l’on n’a pas consacré toute notre énergie et nos investissements au développement des « énergies propres et renouvelables », sachant que l’on était hypnotisés et bercés dans mythe de l’abondance supposée du nucléaire, que celles-ci ne sont pas encore développées suffisamment de nos jours.

Par ailleurs, en un siècle, on a réussi à envoyer l’homme sur la lune, à construire des stations spatiales, à faire des greffes de cœur humain (et même à créer un cœur artifiel), à développer des techniques de communication permettant d’échanger des millions d’informations instantanément entre tous les points de la planète, et on voudrait nous faire croire qu’on n’est pas capable de développer des énergies propres et renouvelables pour remplacer les énergies fossiles et nucléaires. Non seulement Elon Musk a commencé à nous démontrer le contraire, mais au regard de tous les exemples précédemment cités, comment pourrait-on même en douter.

C’est donc en grande partie parce que jusqu’à présent il n’y a pas d’urgence telle que celle liée au changement climatique et le danger du nucléaire qu’il n’y a pas eu de volonté politique d’orienter toutes nos ressources vers une transition énergétique propre et renouvelable.

 Peut-on se passer du nucléaire du jour au lendemain : oui et non. Oui « techniquement », dans le sens où suite à l’incident de Fukushima le Japon a fermé l’ensemble de ces centrales nucléaires pendant plusieurs années (https://www.lemonde.fr/economie/article/2018/07/03/sept-ans-apres-fukushima-le-japon-reprend-le-chemin-du-nucleaire_5325158_3234.html ) et qu’il n’y a eu aucun problème d’énergie. Bien entendu, il a dû pendant ce temps utiliser des énergies fossiles, ce qui n’est pas souhaitable tant d’un point de vue écologique que de celui du réchauffement climatique. Mais c’est techniquement possible, il est important de le noter. Il en est de même pour l’Allemagne.  Ensuite, « non », il n’est pas souhaitable d’arrêter du jour au lendemain l’ensemble du parc nucléaire pour les raisons que je viens d’évoquer (écologiques et climatiques), mais il est indispensable d’en décider l’arrêt total d’ici une date définie en se fixant le développement total des énergies propres et renouvelables d’ici là. Et ce pour plusieurs raisons.
Premièrement nous l’avons vu, le risque lié aux conséquences de dégâts maximaux d’un accident nucléaire ne sont pas supportables pour l’humanité.

Deuxièmement parce que le nucléaire est une énergie au cycle de vie non fini, à savoir qu’on ne sait pas la retraiter complètement une fois utilisée et que son stockage représente potentiellement un danger pour la survie de l’humanité.

Troisièmement parce que nos centrales arrivent progressivement en fin de vie et que de les « maintenir » pour 10 ou 20 ans supplémentaires coûterait extrêmement cher et que d’en construire de nouvelles nous obligerait non seulement à « repartir » pour au moins 40 ans (en nous « verrouillant » à nouveau) dans cette logique que je viens de décrire et qui représente trop de risques pour l’humanité.

L’Allemagne a fait le choix très intelligent d’arrêter totalement et immédiatement le nucléaire pour cette raison, quitte à en importer depuis d’autres pays (dont la France) pour ainsi consacrer ses ressources à 100% vers le développement de solutions renouvelables et propres. Le Japon s’est fixé 20 à 22% maximum d’énergie nucléaire d’ici 2030 (https://www.lemonde.fr/economie/article/2018/07/03/sept-ans-apres-fukushima-le-japon-reprend-le-chemin-du-nucleaire_5325158_3234.html ).  C’est un choix politique extrêmement intelligent que la France devrait suivre et toute la dialectique et la rhétorique du lobby nucléaire n’arrivera pas à nous faire croire le contraire bien longtemps…

On estime aujourd’hui le coût de l’accident de Fukushima entre 315  et 728 milliards de dollars ! ( http://www.asahi.com/ajw/articles/AJ201903100044.html  ) Imaginez-vous que cette somme ait été investie dans la recherche des énergies renouvelables et propres, il ne fait aucun doute que ce problème serait déjà réglé…

Martin Rousseau

PS : je ne fais partie d’aucune association ou groupement anti-nucléaire et n’ai aucun lien avec aucun d’entre-eux.

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