Le mythe de la croissance infinie et l'augmentation des inégalités

Réflexion et analyse sur le concept de croissance, pour permettre à nos sociétés de sortir des profondes crises dans lesquelles elles se sont enlisées.

Croissance, PNB, PIB, PNB par habitant, montant de la dette… autant de mots, de formules et d’acronymes qui nous sont répétés quotidiennement depuis des décennies au point que nous avons fini par les prendre pour argent comptant en tant qu’indicateurs de la bonne santé et du « bien-être » de nos sociétés.

Le produit intérieur brut (PIB) additionne toutes les « richesses » crées dans un pays au sens de la valeur de production de biens et services (correspondant à la valeur ajoutée). Alors qu’il est passé de moins de 15 milliards d’euros dans les années cinquante à plus de 2200 milliards d’euros en 2018 – source INSEE - avec officiellement un PIB par habitant de 32 000 euros  par personne en 2018) l’INSEE vient de recenser en cette année 2019 plus de 9 millions de pauvres en France. Preuve s’en faut que cet indice reflète tout sauf le « bien-être » de nos sociétés.

Quelle est donc la valeur des richesses dont une grande partie de la population (9 millions, on peut bien parler « d’une bonne partie de la population ») ne peut profiter alors qu’elle se concentre dans la main d’une « poignée d’heureux élus » ?

Comment peut-on accepter de croire en la formule mathématique qui ne fait que diviser cette richesse par le nombre d’habitants pour créer un indicateur (32 000 euros par personne), alors que dans la réalité, ces mêmes habitants n’en profitent pas (puisque 9 millions vivent dans la pauvreté) et que certains accumulent jusqu’à 90 milliards d’euros par personne (Bernard Arnault selon le classement des milliardaires de Forbes en juin 2019) ?

Puisque ces PIB, PNB, Croissance, sont les concepts clés structurant nos sociétés, notre modèle de société - fondé sur la croissance infinie - voudrait (on pourrait même dire « a besoin ») que nous puissions continuer à consommer toujours plus (la fameuse croissance) sur une planète dont les ressources sont, elles, finies et limitées et dont nous avons déjà atteint les pics (il y a une dizaine d’années pour le pétrole par exemple). Nous voyons donc déjà ici un premier écueil des limites physiques à ce modèle, puisque nous n’avons qu’une planète et qu’il en faudrait 5 si tout le monde consommait autant que les Américains ou 2,7 au rythme de consommation des Français !).

 Par ailleurs, nos économies capitalistes libérales et néo-libérales veulent que le fruit de la production (de biens ou de services) de cette croissance aille principalement aux actionnaires, puisque le salaire de l’employé ne varie pas (ou peu) proportionnellement en fonction de la richesse créée par l’entreprise. Ce qui signifie que plus il y a de croissance, plus les détenteurs de capital s’enrichissent alors que comme nous allons le voir, plus ceux qui produisent s’appauvrissent.

En effet, en dehors de « l'inégalité » de cette non répartition des fruits de la croissance de l’entreprise avec les gens qui travaillent pour elle, un des effets pervers de ce système est que pour augmenter encore plus le « rendement » de leur capital, ils (les détenteurs de capital) vont tenter de baisser au maximum le revenu du travail des personnes, de délocaliser leur travail dans des pays où la main d'oeuvre est moins cher, et même de les remplacer par des machines partout où cela sera possible. Ces dernières peuvent en effet travailler presque 24h/24, n’ont pas besoin de salaire, de sécurité sociale ni de retraite.

Les détenteurs du capital ont en revanche oublié qu’elles (ces machines) n’avaient pas non plus besoin … de consommer ! Et que si les employés d’une société ne gagnent presque rien, ils consommeront presque rien… Voici comment nous arrivons à 9 millions de pauvre dans un des pays les plus riches du monde. CQFD.

Ces derniers, notamment ceux vivant dans la plus grande pauvreté, ne vont plus pouvoir consommer que des produits pour leur permettre leur survie, mais en aucun cas d’alimenter la chaîne vertueuse consommation-production au sein du pays où ils résident. Plus de 9 millions de personnes en 2019, les détenteurs de capital devraient commencer à s’inquiéter… car cela fait beaucoup de consommateurs en moins…

 Le résultat de cette équation sur les 50 dernières années nous a amené à la situation que nous connaissons aujourd’hui dans notre pays : on vend jusqu’à plus de mille euros pièce des smartphones fabriqués par des enfants en Chine. On estime par exemple que le coût de la main d’œuvre dans la construction d’un smartphone est de l’ordre de 2,5 à 5 euros ! Immédiatement vous pensez à la marque à la pomme en vous disant que ce n’est pas possible, qu’ils ne feraient pas ça. Et pourtant les experts estiment que même elle ne dépense pas plus de 2 à 5% du prix final de la vente d’un iPhone dans le coût de la main d’œuvre, alors qu’elle a des milliards de trésorerie et fait des marges considérables – pour ne pas dire exorbitantes.

 Par ailleurs, nous utilisons tellement les ressources naturelles (limitées) notamment au travers des énergies fossiles, que nous contribuons à un dérèglement climatique dont plus personne ne doute aujourd’hui et dont les conséquences seront catastrophiques d’ici moins d’une décennie.

La théorie libérale ne pouvant remettre en question le modèle de croissance capitaliste sur lequel elle se fonde (à savoir que la consommation vers une croissance infinie, la libre concurrence et la compétitivité sont le cœur du système qu’elle fédère), pour ne pas ralentir le rythme de la sacro-sainte croissance, ne peut que favoriser le développement de l'énergie nucléaire – seule alternative qu’elle voit pour permettre « à la machine de continuer à tourner à plein régime » - tout en prévenant le plus possible le dérèglement climatique (dont la source est l’émission de CO2 par le biais des énergies fossiles). C’est tout du moins qu’arguent (à défaut de penser) les défenseurs de cette théorie.

Si nous y regardons de plus près, et recherchons les racines du problème, nous voyons qu’en fait, sous couvert de « progrès » et de « liberté de consommer », nous avons été placés dans une course effrénée à la consommation permanente (pour alimenter la sacro-sainte « croissance infinie ») d’objets et de services dont nous n’avons pas vraiment besoin et qu’on nous pousse à renouveler sans cesse.

Aux Etats-Unis, cela a commencé par faire acheter aux Américains deux frigos, deux machines à laver, deux voitures. Et puis quand tout le monde avait tout en double ou en triple, on a commencé à les faire manger deux fois, trois fois, cinq fois plus… vous croyez que je plaisante, c’est pourtant bel et bien ce qui s’est passé et c’est pour ça que l’on y sert des portions énormes de nourriture et qu'on encourage les gens à grignoter tout au long de la journée, dans un pays composé aujourd’hui à plus de 60% de personnes en surpoids et d’obèses… Les études laissent à penser qu’ils seront même 85% d’ici 2030 (https://en.wikipedia.org/wiki/Obesity_in_the_United_States )

La publicité et le marketing sont capables de nous faire consommer absolument tout ce que… l’industrie a besoin de nous vendre – pour alimenter cette croissance infinie. Il est même impossible d’y échapper sans s’en extraire (en ne regardant pas la publicité, sans recevoir de mailings, sans avoir de cartes de fidélité…), sachant que nous en sommes bombardés toute la journée (pensez-vous que les Américains aient eu un jour vraiment envie d’être obèses ?).

Cela a commencé avec Edward Barnays dans les années 1930 aux USA. Son livre Propaganda (en français « Propaganda – Comment manipuler l’opinion et la démocratie » ) vous fera comprendre les bases de la publicité à laquelle vous êtes soumis tous les jours.

En quoi le fait d’acheter sans cesse de nouveaux habits (fabriqués par des enfants au Bengladesh, au Pakistan ou en Chine avec des process de productions ultra polluants et détruisant l’écosystème), de nouvelles voitures (fabriquées par des robots et en dans des pays où la main d’œuvre est moins cher), de nouveaux iPhones à chaque saison, à chaque collection, chaque année… qui augmentent la trace carbone tant dans leur production que dans leur transport jusqu’à nous) impact vraiment notre bonheur ? Énormément nous dira la publicité… mais nous que disons-nous ? Comment définissions-nous notre bonheur ? Qu’est-ce réellement que notre bonheur ?   Quel serait finalement l’intérêt d’un smartphone sans les réseaux sociaux où l’on y poste ses photos ? Et ce réseau social, est-il vraiment si créateur de liens sociaux ? Qu’en reste-t-il de « réel » à la fin de la journée ? Tant que ça ? Vraiment ?

Cette crise climatique (et ce n’en est vraiment qu’au début) que nous vivons est une opportunité extraordinaire de repenser notre rapport au monde et au bonheur. La chance que nous avons, c’est que nous sommes face à un choix « de vie ou de mort » (au rythme actuel du réchauffement climatique) d’ici quelques années, donc nous avons l’opportunité de tout pouvoir remettre en question maintenant.

Les héros de la dialectique néo-libérale « me traiteront » de communiste car c’est la seule façon qu’ils ont trouvé pour chasser toute idée qui viendrait contrevenir au modèle dont ils jouissent et que je viens de décrire (et qui est en train de sombrer, tel le Titanic). Pour eux, vous êtes soit capitaliste, soit communiste (j’ai été sidéré de voir un sénateur américain lors des six heures d’audition (relatif au projet Libra) de Mark Zuckerberg au sénat, lui demander : « Mr. Zuckerberg, êtes-vous communiste ou capitaliste ? », comme si ce n’était que les deux seuls choix possibles que l’être humain avait). Et bien non, je ne suis pas plus communiste que capitaliste et il est temps de que les gens comprennent qu’il ne faut pas se laisser enfermer dans ce « ou blanc ou noir », mais qu’il y a une palette infinie de couleurs devant nous pour créer un monde magnifique pouvant bénéficier à tous.

 

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