Le "capitalisme nordique", antidote à la crise ?

Réputés pour leur fameux modèle social, les pays du Nord de l’Europe n’en offrent pas moins une résistance à la crise inédite en Europe. Le « capitalisme nordique » serait-il la solution miracle ?

 

Depuis deux ans, les Européens sont noyés sous l'avalanche des mauvais chiffres économiques : chômage, délocalisations, crise de l'euro... Rien qu'en France, le chômage a bondi de + 2,4 % en 2010, s'établissant fin 2010 à 9,3 % de la population active. Les prévisionnistes de l'INSEE n'anticipent pas d'évolution notable dans leur dernière note de conjoncture, et prévoient une stabilisation à 9,1 % à la mi-2011. Plus généralement, la France est même nettement en retard sur ses partenaires européens.

À Davos, il y a quelques semaines, les pays nordiques, et notamment la Suède, étaient au centre de toutes les attentions. Une conférence leur était même entièrement consacrée. Et pour cause, s'ils ont été durement touchés par la crise dès la fin 2008, 2010 a été une année de reprise économique flamboyante, à rebours de la conjoncture européenne.

 

Fredrik Reinfeldt, le premier Ministre suédois (Reuters)

Fredrik Reinfeldt, le premier Ministre suédois (Reuters)

 

Interrogé en marge du sommet, le premier ministre suédois Fredrik Reinfeldt a tenté d'expliquer ce succès nordique :

« Nous n’avons pas donné l’argent de nos contribuables aux banques. Nous ne l’avons pas utilisé pour couvrir les dépenses ou les pertes d’industries et d’entreprises non compétitives. Nous avons investi cet argent dans la recherche et le développement avec comme objectif de créer de nouveaux emplois. Nous avons mené une politique d’embauche très active en mettant en place des formations continues notamment. Nous avons essayé d’augmenter la mobilité. Nous avons également voulu accorder la priorité des financements à l’avenir et non pas aux choses du passé. »

Même son de cloche du côté du ministre des Affaires Etrangères norvégien, Jonas Gahr Støre, qui déclarait peu avant le forum de Davos :

« Les impôts étaient extrêmement élevés, mais le modèle nordique s'est avéré être non seulement durable, mais aussi plus efficace face à la crise, et la Norvège est aujourd'hui un des pays avec le taux de chômage le plus bas. »

Impressionnants, les chiffres le sont en effet. Atteignant le score inédit de 8 % au dernier semestre, la croissance suédoise a terminé l'année sur une augmentation de 4 %. Le ministre suédois de l’économie a même fanfaronné en annoncant l’objectif d’un chômage à 5% d’ici à la fin du mandat en cours, en 2014. Mieux : le gouvernement suédois prévoit même un excédent budgétaire de l'ordre de 1% pour l'année à venir. Des statistiques similaires prévalent dans les autres pays nordiques : le taux de chômage norvégien excède à peine les 3%, même si son PIB s’est légèrement contracté en 2010. Au Danemark, le taux de chômage flirte avec les 4%, sa croissance est également repartie en 2010 et la Finlande se dirige elle aussi vers le chemin de la croissance économique.

 

Drapeaux nordiques

 

Il faut dire que les pays nordiques partaient sur des bases saines : « les quatre principaux pays nordiques se caractérisent par une croissance continue, une stabilité politique de long-terme, des institutions transparentes, une certaine adaptabilité technologique, des marchés du travail relativement flexibles, des économies ouvertes et de haut niveaux d’éducation » rappellent Henrik Berggren (historien et ancien journaliste politique) et Lars Trägårdh (historien et professeur à l’Université de Ersta-Sköndal).

Au beau milieu de la crise, alors que la France, l'Allemagne, l'Angleterre et les États-Unis faisaient le pari de débloquer des milliards pour sauver leurs banques 'trop grandes pour échouer', la Suède n'a pas déboursé un centime pour son secteur bancaire, ce qui a donné toute latitude à sa politique de relance.

Même si les économies des pays du Nord de l’Europe sont similaires en de nombreux points (petites, ouvertes à l’export, un secteur public important, un niveau d’imposition élevé), il faut cependant être prudent quant à l'existence d'un « modèle nordique », comme l'explique Klas Eklund, économiste de la grande banque suédoise SEB et professeur à l’Université de Lund. « Il est difficile de trouver une quelconque méthode à adapter à d’autres pays. À de nombreux égards, les différents pays nordiques suivent des stratégies économiques différentes, notamment dans leur rapport à l’euro. » La Suède et le Danemark font partie de l’UE mais n’ont pas adopté l’euro, contrairement à la Finlande, et à la Norvège qui elle ne fait ni partie de la monnaie unique ni de l’UE.

 

« Une des raisons importantes de leur relatif succès aujourd’hui est le fait qu’ils ont souffert de crises profondes dans les années 80 et 90, mais ont su apprendre de ces crises. Tous les pays nordiques ont utilisé ces crises pour moderniser leurs économies et procéder à des réformes. En seulement quelques décennies, les économies de ces pays sont passées de faibles à performantes. Mais il n’y a pas de schéma commun », précise Eklund.

Il faut aussi mettre ce dynamisme des pays nordiques en parallèle avec la montée de la violence, de la délinquance et du très violent conflit culturel qui émerge, notamment en Suède, entre musulmans, et plus généralement immigrés, et le reste de la population. Cette crispation, qui a envoyé une vingtaine de députés xénophobes au Parlement suédois aux dernières élections, est probablement un des plus grands défis posés aux sociétés nordiques dont la stabilité et la bonne santé résident en partie dans l'homogénéité et dans la robustesse des liens sociaux qui unissent leurs citoyens. L’effort budgétaire et l’assainissement des finances du pays ont également été mis en oeuvre au détriment de certains services publics, notamment de la santé, au cœur de la campagne électorale suédoise de cet automne.

Néanmoins, cet intérêt croissant montre un changement profond dans la façon dont les pays européens, les États-Unis et plus globalement les décideurs mondiaux perçoivent le modèle scandinave. Auparavant considéré, notamment aux Etats-Unis, comme littéralement « socialiste », il s'affirme de plus en plus comme une 'troisième voie', où l'économie fortement libéralisée et pourvoyeuse d’emplois côtoie un niveau de taxes élevé et un État-Providence qui subsiste plutôt mieux que dans le reste de l’Europe.

Le modèle nordique était intrinsèquement social... Serait-il devenu économique ?

 

M.U.


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