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Billet de blog 24 juil. 2019

Theombogü : “Au Cameroun, de nos jours, les écrivains ne s’épanouissent pas...”

Theombogü a parcouru l’Afrique centrale et de l’Ouest depuis le Cameroun d’où il est originaire. Au cours de ses exils, son grand défi a été d’opposer au silence la poésie. De formation philosophique, littéraire et théologique, après avoir publié de nombreux poèmes, il prépare un roman sur le terrorisme et les conflits identitaires.

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Thembogü à Paris © Les Nouveaux documents

Quelle est la place de la littérature dans le contexte actuel au Cameroun ?

Au Cameroun, de nos jours, les écrivains ne s’épanouissent pas, parce qu’ils ne peuvent pas dire ce qu’ils veulent dire. Et pas seulement les écrivains. Même dans d’autres arts (la musique, la photographie, la peinture, la sculpture), on observe la rareté de l’engagement. C’est la raison pour laquelle d’aucuns racontent du pittoresque pour éviter d’être la cible du régime. L’écrivain engagé est celui qui marche avec son cercueil sur la tête. Il peut, à tout moment, s’y allonger pour toujours. Cette manière de traiter les écrivains engagés remonte depuis la période des mouvements indépendantistes en Afrique subsaharienne. Au Cameroun, c’est un vieux système qui date depuis le premier président camerounais Ahmadou Ahidjo.
L’actuel président du Cameroun est Paul Biya. Récemment, j’étais surpris de voir son image en plein Paris sur un panneau publicitaire. J’étais avec un ami, doctorant à l'université Paris 8. Et je me suis écrié : « Regarde, on fait l'apologie d'un dictateur en plein cœur de Paris ! » C’est difficile d’être un écrivain engagé en Afrique sans se heurter aux pontes du régime qui nous gouverne. Nombre d’écrivains meurent en exil. D’aucuns sont bastonnés, emprisonnés, assassinés… Mongo Beti a passé la majeure partie de sa vie en exil (en France). Chinua Achebe aussi (aux États-Unis). On retrouve plusieurs cas pareils sur le continent, avec des différences tout de même.

Est-ce parce que tu penses qu’à travers ton écriture poétique le gouvernement actuel camerounais pourrait se sentir visé ?

Euh... Tu sais, ce gouvernement se sent parfois visé même pour des broutilles. J’écris pour que les choses aillent mieux, pour rendre notre espace de vie commun habitable. Si le Cameroun fonctionnait comme un « pays normal », je ne serais peut-être pas venu en France (soupir). Mais, à l’heure où je te parle, ce pays marche la tête en bas et les pieds en l’air. Dans mon écriture, je ne m’attaque pas aux personnes, mais au système qui les fait agir comme des êtres d’un autre monde, celui où l’on se gave avec plaisir de la chair des autres. Écrire dans un tel contexte comme celui-là c’est se livrer soi-même en pâture aux lions.

Quand tu auras publié le roman sur lequel tu travailles actuellement, est-ce que tu penses que ça va te poser des problèmes quand tu reviendras au Cameroun ?

Je ne sais pas. En tout cas, ce n’est pas mon souhait. Mais tu sais, chaque publication d’un auteur peut être la dernière. Chaque livre est une planche qu’on acquiert pour la fabrication de son propre cercueil. Je ne crains pas d’avoir les problèmes avec qui que ce soit pour un livre que j’aurais écrit. Ma crainte, c’est de mourir sans avoir écrit mes parcours d’exil et le drame qui se vivait en moi et autour de moi.

Et est-ce que tu estimes que c’est ça être un auteur vivant ? C’est-à-dire qui a cette relation là à la vie qui fait que plutôt que tomber dans le conformisme j’oppose cette notion d’être vivant, donc d’être ouvert au monde en fait.

La vie d’un auteur doit correspondre avec ses idées. Ce serait se mentir à soi-même si notre vie ne correspond pas avec les idées que nous portons au tréfonds de nous. Il s’agit pour un auteur de penser sa présence au monde et de vivre sa pensée. Chaque auteur écrit à partir de son histoire, de ses expériences, de ses rêves, de ses hontes, de ses folies… En tant qu’auteur, il faut être capable de s’ouvrir au monde, car un auteur ne vit pas dans une île. Je m’intéresse à tout ce qui se vit autour de moi. Aucune question humaine ne m’est étrangère.

Est-ce que tu te reconnais dans tes engagements, dans tes luttes, des confrères français ou en tout cas d’ici ?

Oui. La première personne qui me vient à l’esprit c’est le poète français Claude Mouchard ; il est le rédacteur en chef adjoint de la revue Po&sie. Tu sais, il y a six ou sept ans, je ne le connaissais pas Claude Mouchard. En 2014, j’étais au Tchad et résidait à Sarh, une ville de la région du Moyen Chari. J’avais écrit des textes, et je voulais les publier. Et au Tchad il n’y a presque pas de maison d’édition. Un jour, je me balade sur Internet, je tombe sur le site de la revue Po&sie. Je me suis dit que c’est une revue élitiste qui ne m’ouvrirait jamais ses portes. Malgré ce doute, je leur ai quand même envoyé deux ou trois poèmes. À ma grande surprise, deux jours après, Claude Mouchard m’a répondu. Mes poèmes lui parlaient. Il m’a dit qu’il voulait les publier dans le prochain numéro de la revue Po&sie consacré à la poésie africaine. C’était pour moi une proposition inimaginable. Après ce premier numéro sur la poésie africaine (Afrique 1), il va de nouveau publier d’autres textes de moi au deuxième numéro (Afrique 2). Je pense que très peu de personnes l’auraient fait (soupir). Durant tous mes parcours d’exil en Afrique, il était toujours là.
Claude Mouchard vit à Orléans et a toujours été proche des migrants, des réfugiés, des étrangers, des exilés économiques… Appelez-les comme vous voulez. C’est un personnage qui me fascine de par sa vie et de par ce qu’il écrit. Il a accueilli un Soudanais (Khaled Mahjoub Mansour) chez lui et qui y est resté jusqu’à sa mort. Ce dernier faisait partie de sa famille. Malheureusement, il va mourir brutalement en mars 2015. Claude Mouchard fera une collecte de fonds et ira au Soudan rencontrer la famille de Khaled et leur donner ce qu’il avait pu collecter pour elle. Parfois, lorsque je marche avec lui dans les rues de Paris pour aller prendre le métro, il n’hésite pas à s’exclamer à la vue d’un homme ou d’une femme qui fait la manche : « Theombogu, vraiment, ça ne va pas ! Cette France, je ne la comprends plus. Elle ne sait plus être avec l’autre. » Le concept « avec » est central dans la vision que Claude a du monde. Il s’agit « d’être avec » l’autre, et non de l’accueillir simplement. On peut accueillir quelqu’un dans la rue, dans une station de métro, à la gare, sous les ponts... Le difficile, c’est d’être avec l’autre ; c’est d’habiter avec lui son univers (soupir).

« À quoi servent-ils donc
Ces prix Nobel de la paix
Dans un monde condamné
À ne plus être pacifique
Tant qu’on ne fermera pas les portes,
Même les plus petites,
De l’industrie de l’armement ? »

In. « Pourras-tu pardonner », po-et-sie.fr

On reconnaît un peuple à travers sa littérature et ses gens de lettres. On peut avoir beaucoup d’argent, construire des belles bâtisses, mais pour vendre sa culture, pour l’exporter vers d’autres cieux, on ne saurait faire l’économie de la littérature. Aux jeunes africains qui aimeraient tenir la plume, je leur dirais simplement : ne rêvez pas de célébrité, d’aisance et de reconnaissance quand vous embrassez le métier d’écrivain. L’écrivain est un salarié sans salaire. N’ayez pas peur non plus de dénoncer ce qui ne va pas, de décrire votre quotidien misérable et corrompu. Baba Moustapha, écrivain tchadien décédé à l’âge de 30 ans, dans sa pièce de théâtre Le Commandant Chaka, ne disait-il pas : « La réalité quotidienne exprimée en phrases quotidiennes, c’est celle de la merde, de la faim, de la maladie et du chômage » ? Et il poursuit, en disant, par la voix de l’un de ses personnages : « Mais c’est de cette immense fange quotidienne que naîtra la grandeur, comme l’abondance naît du limon. » Permets-moi de terminer cette interview par ces mots de Baba Moustapha.

Je te remercie.

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