Le rêve de César le boxeur

Un boxeur centrafricain relate sa tentative d'atteindre l'Europe en 2005, son échec après l'assaut des barrières de Mélilla et son voyage aiier-retour qui aura duré 3 ans. le texte a été publié dans la revue de lHharmattan "L'ouest saharien" en sept. 2012
LE REVE DE CESAR LE BOXEUR
INTRODUCTION
En février 2011, sur l’île de Gorée, s’est réunie l’Assemblée Mondiale des Migrants composée d’une centaine de personnes, migrants ou réfugiés politiques, en majorité africains mais aussi latino-américains et asiatiques. Pendant trois jours ces migrants ont débattu et amendé le texte de la Charte Mondiale des Migrants avant de l’adopter pour le présenter au Forum Social Mondial de Dakar.
Certains d’entre eux étaient venus individuellement, d’autres avaient fait un long voyage en caravanes de bus parties de Rabat et de Bamako. César, réfugié centrafricain au Mali, était venu avec la caravane de Bamako. Je lui ai demandé, comme à d’autres, de me raconter son histoire.
Pour fuir l’effervescence qui régnait dans l’espace où s’était tenue l’assemblée, nous nous sommes installés dans le petit jardin public de l’île.
J’ai posé une seule question à César et à partir de celle-ci, il a dévidé pendant deux heures, de façon continue, le récit de son terrible voyage. Je ne l’ai interrompu que de rares fois pour lui poser des questions brèves relatives au temps, à la succession et à la durée des évènements.
Au fil de son récit, César visualisait et revivait les scènes qu’il racontait. Il les théâtralisait en donnant les répliques des différents protagonistes. L’intonation, les accents d’intensité suivis de temps de silence, les ruptures de rythme, les répétitions de mots ou de phrases traduisaient ses émotions et ses sentiments. Ses affects ne sont pas exprimés avec des mots, ce qui rend très difficile de les restituer à l’écrit si l’on s’est donné pour principe de transcrire fidèlement sa parole sans rien y ajouter. Pour moi qui ai entendu le récit oral de César, je me demande si la passion et l’intensité dramatique qui s’exprimaient à l’oral seront perceptibles pour le lecteur.
J’ai été bouleversée à l’écoute de ce récit car même si j’avais déjà eu connaissance par la presse d’une grande partie des faits et des évènements relatés, je les vivais « en direct ». Leur succession et leur accumulation étaient insoutenables.
J’ai ensuite éprouvé un sentiment de culpabilité d’avoir fait revivre à César tant de souffrances, et de douleur à l’évocation des morts laissés en chemin. De quel droit étais-je venue réveiller d’aussi terribles souvenirs dans ce lieu paisible et agréable ?
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L’une des réponses est de faire connaître et de dénoncer les violences imposées aux migrants par la politique de fermeture des frontières des Etats membres de l’Union Européenne. Ceux-ci font pression sur les pays du pourtour de la Méditerranée pour qu’ils contiennent les migrants et les empêchent d’atteindre les frontières de l’Europe. De nombreux moyens sont mis en oeuvre pour atteindre cet objectif: formation et équipement des forces répressives : armée et police, installation de camps d’internement, surveillance des espaces maritimes par les bateaux de l’agence Frontex. L’octroi de l’aide au développement est soumis à la signature d’accords de réadmission des sans-papier arrêtés à l’intérieur des Etats. L’Union Européenne qui se fait fort de sa réputation de défenseur des droits de l’homme ferme les yeux sur les exactions et graves manquements aux droits humains qui sont commis à l’encontre des migrants et ne se soucie pas de savoir s’ils sont traités conformément au respect de la dignité humaine et du droit international.
Les évènements les plus dramatiques que relate César : l’assaut des barrières de l’enclave de Melilla et la déportation dans le désert ont eu lieu à l’automne 2005.
Depuis cette date, la guerre aux migrants n’a cessé de s’intensifier.
Actuellement, au Maroc, les migrants ne sont plus déportés massivement dans le sud saharien mais abandonnés à la frontière est vers Oujda et renvoyés de part et d’autre de la frontière par les autorités marocaines et algériennes comme dans un jeu de ping-pong.
Des centaines de boat-people meurent en Méditerranée. La guerre civile et l’intervention de l’OTAN en Lybie ont provoqué la fuite de milliers de réfugiés. Le Haut Commissariat de l’ONU aux réfugiés a dénombré à la fin mai plus de1 5OO noyés depuis février 2011. Ces naufrages ont eu lieu alors que les bâtiments de l’OTAN, les navires de FRONTEX, les avions de la coalition surveillent étroitement la Méditerranée. Ils doivent donc en être témoins sans pour autant intervenir.
La réponse des Etats de l’Union Européenne à ces drames est encore de refuser d’accueillir ces réfugiés, alors que l’intervention de l’OTAN dans la guerre, est en partie responsable de leur fuite.
Quand, nous Européens, croirons-nous assez fort dans les valeurs que nous prétendons défendre pour les imposer à nos gouvernements ?
MARTINE BLANCHARD
Paris, le 16 septembre 2011
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RECIT
J’ai quitté la Centrafrique pour la seule raison que j’avais l’espoir d’aller boxer en Europe, c’était mon rêve…
J’ai tout d’abord essayé d’aller au Gabon mais cela n’a pas été possible, je n’ai pas pu atteindre Libreville et j’ai été repoussé au Cameroun.
DU CAMEROUN AU MAROC
Cameroun…
Je me suis installé à Douala, la capitale économique du Cameroun. J’ai commencé à travailler dans une boulangerie et je suis rentré dans un club de boxe pour lequel je me suis battu. Grâce à la boxe, j’ai voyagé aux Seychelles, à l’île Maurice. J’ai passé environ un an au Cameroun.
J’ai participé aux compétitions du championnat d’Afrique. Lors des compétitions, j’ai rencontré des algériens qui m’ont conseillé de venir chez eux car la boxe est d’un niveau plus élevé dans leur pays. De retour à Douala, des gens m’ont dit:« Tu es un bon boxeur, ça ne sert à rien de rester ici. Il n’y a pas de possibilités. Tu devrais essayer de partir en Algérie.» C’est comme ça qu’un matin j’ai pris mon sac et je suis parti pour le Nigéria.
Nigeria…
Après avoir passé la frontière du Nigéria, je suis arrivé à Kano. Là, j’ai rencontré un passeur que l’on appelait El Hadji. C’est lui qui prend l’argent des gens en leur promettant de les emmener en Espagne. Les gens lui laissent des millions dans l’espoir d’aller en Espagne.
J’ai eu des problèmes avec lui car il voulait que je lui donne mes francs CFA pour les convertir en francs nigérians. Il voulait m’escroquer. Je n’ai pas accepté. On a eu des tiraillements, il a appelé la police qui m’a enfermé au poste.
Au bout de trois jours, il m’a fait libérer car d’autres passagers étaient arrivés: vingt-deux voyageurs venant du Cameroun, du Congo, de Centrafrique. Parmi eux, j’ai rencontré des frères. On a encore passé cinq jours sur place, on a payé cinquante mille francs chacun pour qu’ils nous mettent dans une voiture pour Zinder, la première ville du Niger.
Niger…
Durant le trajet on a encore été obligés de payer vingt mille francs pour que le chauffeur négocie avec les policiers au niveau des postes de contrôle. C’est grâce à cela que, Dieu merci, l’on a réussi à atteindre Zinder.
Zinder
A Zinder, ils nous ont emmenés dans une vieille maison et, dissimulant la voiture comme si la police nous suivait, ils nous ont dit: « Cachez-vous là et payez le prix du transport pour l’Algérie.» Moi j’ai protesté, j’ai dit: « Non, je ne veux pas payer comme ça, il va falloir que je sorte pour manger. Vous m’avez amené dans cette ville, vous me faîtes rentrer dans cette maison,
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vous m’enfermez et en plus vous me faîtes payer le transport! ». Nous nous sommes disputés mais je n’étais pas en position de force car les autres avaient commencé à payer.
Nous avons passé trois jours à Zinder. Nous avons trouvé d’autres voyageurs et au total nous étions plus de quarante personnes. Ils nous ont répartis dans trois bus et nous avons quitté Zinder aux environs de minuit car il fallait attendre qu’il y ait au poste de contrôle des policiers que le passeur connaissait. Le passeur nous a escortés sur une certaine distance puis il nous a laissés. Notre voyage a continué jusqu’à Agadez.
Agadez
A l’entrée d’Agadez, les policiers nous ont fait descendre et nous ont demandé de présenter nos papiers. J’avais mon passeport, mon passeport sportif, mon acte de naissance, mon carnet de vaccination. Puisque je me déplaçais pour le sport, il fallait que j’aie tous ces papiers-là. Ils nous ont pris de l’argent. Ils ont demandé 5000 francs CFA aux passagers de l’Afrique de l’Ouest et ils leur ont remis leurs papiers mais ils ont confisqué les papiers des passagers d’Afrique Centrale
Le policier qui avait posé mon passeport sur la table a été distrait et j’en ai profité pour reprendre mon passeport de force. Je lui ai dit qu’il ne pouvait pas le garder, que je n’étais pas d’accord. Il m’a cravaté, on a commencé les tiraillements et ses collègues sont intervenus et m’ont bastonné correctement et sérieusement. Ils m’ont ensuite enfermé dans le poste de police à l’entrée d’Agadez.
J’ai été libéré par l’intervention d’une passeuse qui était venue chercher des voyageurs pour les conduire en Algérie. C’est une dame que l’on appelle Maman Nora. Elle est originaire de Kaduna, au Nigeria et elle est mariée avec un nigérien.
Elle a un chauffeur et des véhicules pour emmener les migrants en Algérie et en Lybie. Elle vient au poste pour convaincre les passagers d’aller chez elle et de voyager avec ses véhicules. Elle a obtenu que l’on me libère mais elle a pris mon passeport pour que je sois obligé de la payer pour le récupérer et de voyager avec elle.
J’ai été hébergé chez elle pendant très très longtemps car je n’avais plus d’argent. Tandis que je me battais, les policiers m’avaient soutiré tout mon argent. J’ai perdu plus de 100.000 francs CFA. Il ne me restait que la monnaie du Nigeria. Je suis resté chez elle pendant trois mois.
Pendant ces trois mois, comme elle avait mon passeport et que je n’avais pas de quoi manger, il fallait que j’aille au poste de contrôle à chaque fois que des migrants étaient arrivés pour les convaincre d’aller chez elle et de voyager avec elle. Je ne devais pas leur dire le prix exact du transport pour l’Algérie ou la Lybie. Je faisais ce métier car je n’avais pas de quoi manger et je n’avais pas la possibilité de m’en sortir. Mais lorsque j’ai constaté que l’on était en train d’escroquer de plus en plus mes propres frères, je n’ai pas pu le supporter davantage et un jour, lorsqu’une vague de migrants est arrivée, je leur ai dit: « Voilà le prix exact du voyage et si elle insiste, il faut refuser de payer. »
Quand ils ont refusé de payer, elle s’est rendu compte que j’avais vendu la mèche et elle m’a demandé de sortir de chez elle. Je lui ai réclamé mon passeport et elle a appelé la police. La police m’a emmené au poste et le lendemain, on m’a directement envoyé en prison. J’ai été mis en prison pour rien, sans aucun motif, je dis bien pour rien, pour absolument rien! J’ai fait trois mois de prison ferme. C’est ainsi que j’ai passé en tout six mois à Agadez.
Un jour, on m’a libéré, sans motif, et je suis sorti sans être jugé. Plus tard, il y a des gars qui m’ont dit que c’était elle qui avait donné l’ordre de me faire libérer.
Par la suite, j’ai habité chez une dame camerounaise. On l’appelait l’ambassadrice de Tambourna à Agadez. J’ai habité chez elle jusqu’au jour où il y a un groupe de filles d’Afrique Centrale, des camerounaises, qui sont arrivées. Elles me connaissaient comme boxeur. Elles m’ont dit: « Mais c’est toi César? Tu es un bon boxeur. Tu fais quoi ici? » Je leur ai expliqué ma situation et elles se sont cotisé pour me payer le transport jusqu’en Algérie. Elles m’ont dit : « Tu vois César, comme
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tu allais en Algérie, continue ton chemin, va boxer là-bas! Tu nous feras une place, le jour où l’on arrivera, on sera bien accueillies. On aura quelqu’un qui est arrivé avant nous et qui est déjà bien assis. On ne sera pas des nouvelles dans la ville d’Algérie ». J’ai dit: « OK ». Et ainsi nous sommes partis, nous avons pris un véhicule pour Arlit.
Arlit
A partir d’Arlit, il fallait traverser le désert total. Dans cette voiture, une petite 4 /4, nous étions quatorze, tellement serrés qu’il fallait se bagarrer pour réussir à être bien assis. Arrivés à un certain endroit, le chauffeur nous a laissés en plein désert. Il nous a dit qu’il allait chercher de l’essence. Il nous a déposés en plein désert. Il est parti et il n’est plus revenu jusqu’à aujourd‘hui! Jusqu’à l’heure actuelle, je vous le dis, je ne l’ai plus jamais vu!
Le lendemain, aux environs de treize heures, une autre voiture est arrivée. Nous avons expliqué aux chauffeurs comment nous avions été abandonnés. Ils nous ont dit: « Qu’à cela ne tienne, vous allez repayer le transport ». C’est ainsi que, de nouveau, nous avons payé le transport. Nous avons voyagé presque deux nuits en plein désert. Ils nous ont laissés à un endroit et ils ont montré du doigt une direction en disant: « C’est là, l’Algérie. La première ville, Tamanrasset est à cinq kilomètres de l’endroit où nous sommes. » Nous avons eu de l’espoir puisqu’ils nous avaient indiqué le chemin. Ils nous ont montré une montagne et nous ont dit: « Voilà, l’Algérie est derrière cette montagne, allez-y !» C’est ainsi que nous nous sommes mis en route.
Nous étions nombreux et nous nous sommes divisés: ceux qui allaient au Maroc d’un côté et ceux qui allaient en Algérie de l’autre.
Algérie…
Tamanrasset
On a marché toute une journée et on a passé une nuit en plein désert, dans le froid du désert. Il faisait froid Biloula! Il faisait froid en Algérie! On a fini par atteindre un premier quartier qu’on appelle Plateau, nous avons trouvé une maison, deux maisons, trois maisons…Lorsque les algériens nous ont vus, ils ont crié: « Police! Police! Police!». Ils ont essayé de nous impressionner en criant « Police! Police! Police ! »mais on leur a dit: « Non, ne bougez pas, vous êtes des frères. »
Dans cette zone, il y a des touaregs noirs. C’est un touareg blanc qui nous a protégés alors que les touaregs noirs voulaient nous trahir en appelant la police.
Plus tard, nous avons croisé un togolais qui a passé deux ans, là-bas et qui travaillait dans un chantier. Il nous a indiqué la direction d’un oued où se rassemblent de nombreux migrants. Il nous a conseillé de marcher deux par deux pour ne pas attirer l’attention de la police. On a suivi l’oued, on l’a suivi, on l’a suivi et on a réussi à rejoindre les frères, on est arrivés à la buse. La buse, c’est un pont au-dessus duquel passe la route. Les migrants de Tamanrasset viennent nombreux se rassembler sous cette buse. Ils jouent aux cartes, ils se distraient, ils font des commentaires et le soir venu, ils rentrent au Rocher. Le Rocher, c’est un ensemble de rochers où les gens se font des abris. En période de froid, ils sont obligés d’aller chercher des cartons à la ville pour se protéger.
Quand je suis arrivé à la buse, j’ai trouvé un ami qui m’a dit: « Champion! Oh, champion! Qu’est-ce que tu fais ici? Ça va? Ça va? » Il m’a dit qu’il habitait au Sheraton hôtel. Moi, j’ai cru qu’il habitait à l’hôtel. Mais il m’a conduit au Rocher et il m’a dit que son rocher s’appelait le Sheraton hôtel, un autre m’a dit que le sien s’appelait le Washington hôtel. Tous ces rochers ont des appellations. Il m’a proposé de venir m’installer là et le soir, nous sommes allés en ville chercher des cartons. Il me suivait parce qu’il savait que j’avais un peu d’argent et que je devais l‘avoir sur moi. Il pensait qu’il pourrait en profiter pour manger, pour acheter du pain et que je partagerais ce
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que j’avais avec lui. C’est ainsi que je suis resté là et le matin venu, je me suis levé pour aller à la place Tchad. La place Tchad, c’est un endroit où vous allez le matin et où les patrons viennent vous chercher pour vous emmener travailler. Ils vous ramènent le soir.
J’ai trouvé un monsieur qui m’a pris dans son chantier pour faire de la maçonnerie.
J’ai passé environ deux mois à Tamanrasset mais je me suis dit que je ne pourrai pas rester là, tu te dis tout le temps que tu n’es pas tranquille, chaque fois il faut fuir la police, chaque fois il faut regarder à gauche, à droite si la police n’arrive pas. Tu vois, on avait tout le temps des problèmes à la buse: les policiers venaient, descendaient sous la buse et les migrants devaient s’enfuir. Le soir venu, ils allaient se cacher derrière des maisons à l’entrée et à la sortie de la ville. Quand nous arrivions, c’était la chasse à l’homme et ceux que l’on attrapait étaient placés en cellule de refoulement.
Moi, j’en avais vraiment marre de passer toute ma vie à courir comme ça. J’ai pu travailler et j’ai réussi à économiser un peu de sous. Je me suis dit qu‘il fallait que je monte à Oran.
La veille de mon départ, afin de compléter mon argent, je suis allé travailler sur le chantier de construction de l’université de Tamanrasset. Le lieu était tranquille habituellement car le chef de chantier, un tunisien, avait donné l’ordre aux policiers de ne jamais gêner les noirs car ce sont eux qui constituent la force de travail, ils font tout le travail sur le chantier. Mais le tunisien était parti et, le soir, la police a débarqué sur le chantier.
Dans la journée, il y avait eu un mort. Un garçon était mort à l‘université de Tamanrasset! Vous pouvez le demander à tous ceux qui ont travaillé à Tamanrasset, ils connaissent cette histoire. Quand le gars est mort, j’ai été vraiment complètement découragé de continuer à Tamanrasset et je me suis dit : « Bon, demain, il faut que je paye le transport et que je parte! »
Après la mort du gars, on s’est dit qu’il fallait aller déposer le corps à l’hôpital.
C’est au moment où on portait le corps que la police a débarqué. On a été obligés de jeter le corps au sol et on s’est mis à fuir, tout le monde s’est mis à fuir et a abandonné le corps. Après, les policiers sont venus au quartier de la buse et ils nous ont dit: « Nous n’allons pas vous arrêter, prenez le corps. Venez porter le corps! ». C’était une ruse pour trouver quelqu’un qui prenne la responsabilité de ce corps, qui reconnaisse que ce corps, c’est à lui, que c’est un de ses frères, qu’il est de tel ou tel pays. C’était ça qu’ils voulaient! Mais ceux qui les ont crus et qui y sont allés ont été arrêtés.
Moi, je suis allé acheter mon ticket pour Ghardaïa, 2000 dinars et, Dieu merci, je suis arrivé à Ghardaïa sans problèmes.
Ghardaïa
Avant d’arriver à Ghardaïa, il faut passer par In Salah. Dans mon véhicule, il y avait un nigérien. Au poste de contrôle, le policier s’est aperçu qu’il avait un passeport truqué: la photo d’origine avait été remplacée par une autre. Quand il a ouvert le passeport, le nigérien s’est enfui en plein désert, le policier s’est mis à rire, il a continué son contrôle et il nous a laissé repartir.
Pendant ce voyage, je n’ai pas eu de problèmes parce que les gens savaient que j’étais un sportif et les algériens aiment les sportifs. Je leur montrais les photos des compétitions auxquelles j’avais participé et ils me disaient qu’à Alger il y avait de grands clubs, ils m’ont donné des coordonnées de clubs.
Nous sommes arrivés à la gare routière de Ghardaïa. Un policier m’a demandé mon passeport et m’a dit: « Tu n’as pas de visa, tu ne dois pas être ici ». Son frère lui a dit: « Non, laisse-le. C’est un sportif, il doit avancer». Tous les autres qui étaient avec moi ont été arrêtés.
Le policier qui avait parlé avait fouillé mon sac et avait vu mes gants de boxe. Il m’a demandé de sauter. J’ai commencé à sauter en pleine gare routière, je sautais et je dansais à la fois. Ils ont fait venir un boxeur algérien qui est dans l’armée algérienne. Il a un peu essayé de s’opposer à moi et il a dit: « C’est un gars très technique, c’est un boxeur expérimenté.. »
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Je voulais aller à Oran mais ils m’ont conseillé d’aller à Alger pour prendre contact avec le «Boufferick Boxing Club ».
Alger
Quand je suis arrivé à Alger, j’ai croisé un tchadien qui m’a accueilli. Il m’a amené chez lui et m’a dit: « Tu es un frère d’Afrique Centrale, moi, je suis étudiant ici. »
Je suis rentré au Boxing club. J’ai fait mes entraînements. Il y a un journaliste sportif d’Oran qui appréciait ma façon de boxer. Le jour où j’ai boxé, cela a été un test. J’ai confirmé que j’étais un vrai boxeur, que je n’étais pas sorti de mon pays pour m’amuser mais pour la boxe. Ils m’ont sollicité, on a parlé de moi dans la presse, les gens m’ont apprécié. Le journaliste m’a dit: « Tu es vraiment un bon boxeur, même les encadreurs l’ont dit. Reste ici, tu auras ta chance ici. Pourquoi vouloir aller en Europe? »
Un jour, on m’a appelé pour m’annoncer qu’André, un garçon que j’avais rencontré à l’université de Tamanrasset, était passé en Espagne. Je l’ai appelé et il m’a dit: « Boxeur, qu’est-ce que tu fais là? Il faut venir ici, c’est mieux. Si tu boxes en Espagne, c’est sûr que tu pourras aller plus loin. Laisse tomber l’histoire de l’Algérie, c’est toujours l’Afrique, c’est toujours les frères! »
Mourad, le journaliste, m’a demandé de rester mais je lui ai dit non, je m’en vais. C’est comme ça que j’ai pris la route.
Mon plus grand rêve, c’est d’aller boxer en France parce que c’est mon pays colonisateur. C’est le pays qui nous a colonisés. Mon rêve, c’est d’arriver en France et c’est un rêve depuis l’enfance parce que j’avais l’habitude de voir la tour Elf à la télévision et que je lisais des choses sur la France dans les romans. Moi, mon rêve c’était d’arriver là!
C’est comme ça qu’un jeudi j’ai pris mon sac et je suis parti.
Maghnia
Je suis allé à Maghnia. Maghnia, c’est à la frontière algéro-marocaine, non loin de la ville d’Oujda.
A mon arrivée à la gare routière, j’ai rencontré un malien qui m’a amené dans la communauté malienne. Ils m’ont demandé mon passeport et ils ont fouillé mon sac, Quand ils ont vu mon équipement de boxe, ils m’ont dit: « Boxeur! Boxeur! Boxeur! Comment tu t’appelles? ». Ils pensaient que j’avais un passeport malien mais quand je leur ai montré mon passeport centrafricain ils m’ont conduit à la communauté camerounaise. Le chef de ghetto m’a demandé de payer 200 dinars au garçon qui avait été mon guide.
C’est une véritable Union Africaine qui existe à Maghnia. Il y a la communauté congolaise (ceux du Congo Kinshasa étant plus nombreux que ceux du Congo Brazza, ces derniers étaient obligés de se joindre au Congo Kinshasa), la communauté sénégalaise, guinéenne, gambienne, malienne mais la communauté centrafricaine n’existe pas, on était obligés d’adhérer à la communauté camerounaise puisqu’on était des pays voisins. Et tout est organisé et hiérarchisé à l’intérieur de chaque ghetto. Par exemple chez les maliens, il y a le ghetto de ceux qui viennent de Kayes, de Bamako, de Mopti, ainsi de suite, c‘est la même chose au niveau du Cameroun, du Nigeria, du Bénin. Il y a des petites chambres où ils dorment à vingt. Mais tous ceux qui sont de la même nationalité forment une communauté et un ghetto.
Maghnia, c’est une véritable ville, le ghetto malien à lui seul compte plus de mille personnes. Tout est hiérarchisé, chaque ghetto a un chef et un premier ministre. Ils ont mis sur pied une Union Africaine avec le Président de l’Union Africaine, des représentants de toutes les communautés, une armée de l’Union Africaine. Il y a un marché.
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Il était interdit à la communauté sénégalaise d’héberger un camerounais et ainsi de suite. Quand tu arrives tu dois donner ton passeport et payer un droit d’entrée de 1000 dinars, ce qui fait 10 euros, pour intégrer ta communauté. Si tu es malade, ton chef de ghetto prend en charge ton problème.
Si tu veux passer en Espagne, tu dois verser de l’argent au président de ta communauté. Il est interdit de payer le président d’une autre communauté. Si le président d’une autre communauté recevait de l’argent de toi, il serait sanctionné, condamné à être fouetté et attaché en plein soleil pendant une semaine.
C’est le président de ta communauté qui donne l‘ordre de former un convoi et désigne ceux qui vont essayer d’attaquer la barrière et de la traverser pour rejoindre l’Espagne. C’est comme ça que ça se passait, tout était organisé, ordonné, hiérarchisé.
Comme j’étais arrivé tard le soir, ils m’ont emmené dans un ghetto qu’on appelait le Titanic. C’est là qu’on amène tous ceux qui arrivent la nuit. J’ai vu des gens couchés sur le sol, allongés sur des nattes et enveloppés dans des couvertures. Le matin, un garçon est venu me réveiller en me donnant des coups de pied: « Lève-toi! Lève-toi! ». C’était le responsable du ghetto Le Titanic. Je me suis levé mais j’avais encore sommeil parce que j’étais arrivé tard et je lui ai dit: « Mais qu’est-ce qui ne va pas mon ami? ». Il m’a répondu que je devais aller en ville chercher un carton. Je lui ai dit: « Ce n’est pas de cette façon que tu dois me réveiller, ce n’est pas avec les pieds que tu dois me réveiller! ». Il a voulu s’opposer mais je n’ai pas perdu de temps avec lui, je lui ai donné un coup de poing et tout et tout. On a appelé la communauté, ils ont siégé et ils ont envoyé trois personnes contre moi. Quand j’ai battu les trois, c’est là que le chef de la sécurité est sorti personnellement, avec les guides et avec l’armée. « Ah champion! C’est toi qui commets des dégâts comme ça ici? Moi je savais pas que tu étais ici! ». On a ri. C’était le chargé de la sécurité chez les camerounais. Je le connaissais car on avait fait de la boxe ensemble, c’était un boxeur d’un niveau très élevé, il avait fait beaucoup de voyages pour la boxe.
Il m’a dit : «Voilà, champion, tu vas rester mais quand tu arrives ici, c’est pas comme ça! Il faut un grain de respect! C’est pas de cette façon qu’on doit arriver! Ils ont décidé qu’ils devaient t’attacher au poteau au soleil pendant une semaine ». Je lui ai répondu que le garçon m’avait réveillé très mal et qu’on s’était fait pagaille. Il m’a amené chez le chef. Le soir il a rassemblé tous les membres de la communauté, et vu que je connaissais le chef de la sécurité, celui-ci leur a expliqué qui j’étais et ils ont remplacé mon châtiment par une corvée: je devais remplir un fût et ils ont appelé quelqu’un pour m’aider.
Par la suite j’ai demandé des excuses au garçon qui m’avait réveillé et nous sommes restés amis. Il m’a proposé de me prendre dans son bureau, comme second, pour gérer la maison du Titanic. Je lui ai dit; « Non, je ne suis pas là pour ça, je ne suis pas venu pour gérer tous ces hommes qui vont voyager. Je suis un voyageur moi-même et je fais un métier que je respecte. Je ne vais pas gérer quelqu’un qui doit aller en Espagne demain tandis que moi je resterai sur place. J’ai quitté mon pays pour être dehors. S’il s’agit de gérer les gens, c’est un métier que j’avais la possibilité de faire dans mon propre pays». Il m’a compris et il a dit « O.K
Je suis resté à Maghnia environ deux mois. Ce n’était pas facile. J’étais arrivé là-bas avec un peu d’argent que j’avais gagné en travaillant à Tamanrasset et c’est avec ça que je m’achetais à manger. Le matin, j’allais chercher du travail.
Dans mon pays, j’avais fait une formation en « agro-industriel et transformation ». J’avais travaillé dans le Centre de Formation et de Recherche agronomique de Centre Afrique et dans le Centre Africain de Recherche bananier- plantain du Cameroun. J’avais travaillé en tant que stagiaire puis en tant que responsable de l’irrigation.
Mais à Maghnia, il n’y avait pas de travail dans ce domaine. On m’a proposé du travail dans des chantiers de construction. J’ai accepté et j’ai dit: « C’est sans problème! Avant d’avoir 10 000 on commence par 5 francs! ». Je peux faire n’importe quel métier qui me permette de gagner ma vie.
Un jour, le maire m’a dit: « Tu travailles dans la journée et le soir tu vas à la mairie, tu m’aides dans le domaine de la boxe, tu entraînes les enfants ». Je lui ai dit: « Moi, je suis boxeur, je ne suis
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pas là pour former les gens mais ce que j’ai appris je peux le transmettre ». Ils appréciaient beaucoup mon style de boxe. Pendant tout le temps où j‘ai travaillé à la mairie, je n’ai jamais eu de problèmes avec la police car ils savaient que j’entraînais les enfants du maire et formais son équipe de boxeurs.
Quand j’ai eu assez d’argent, j’ai appelé le chef du ghetto et lui ai dit: « Je vais te donner 3000 dinars et il faut que tu me laisses partir pour la barrière, que tu me laisses tenter ma chance ». C’est ainsi que je suis parti pour la forêt de Mawari.
Le passage de la frontière
On a pris le départ pour Mawari en convoi. On a traversé les rails, la voie qui relie Alger à Casa et brusquement, on a été encerclés par un groupe de militaires algériens. Ils nous ont demandé où nous allions et ils ont commencé à nous fouiller pour avoir de l’argent. Ils se sont mis à nous fouiller un à un. Ils ont dit qu’il fallait qu’on leur donne l’euro. Nous leur avons dit que nous n’avions pas d’euros. Ils ont répondu: « Mais comment vous allez voyager sans argent? » J’avais converti l’argent que j’avais en euros et j’avais sur moi 50 euros. J’ai plié le billet en tout petit et je l’ai mis dans ma bouche. Quand la file avançait, j’ai retiré cet argent de ma bouche, j’ai mis du chewing-gum dessus et je l’ai collé dans ma chevelure. Ils ont pris aux gens 2.000, 3.000 euros, la somme qu’ils avaient pour la traversée en Espagne. Quand le militaire est arrivé à moi, il m’a fouillé, fouillé mais je lui ai dit que je n’avais pas d’argent et il m’a dit qu’il ne me croyait pas. Il a continué à fouiller et il a dit qu’il allait regarder dans mes cheveux. Il était tellement occupé à fouiller qu’il a oublié le chargeur de son arme posé sur le sol. J’ai ramassé le chargeur et je lui ai dit: « Tiens Chef! Vous avez oublié votre chargeur par terre! ». Quand je l’ai ramassé son ami a braqué son arme sur moi. J’ai eu peur et je lui ai dit: « Non, ce n’est rien, ce n’est que le chargeur, ce n’est pas l’engin ». Il a repris son chargeur et comme il n’avait rien trouvé en me fouillant, il nous a orientés: « Voilà, l’armée marocaine est placée de tel côté, allez plutôt à gauche, ils sont à droite, allez plutôt à gauche…Si vous voulez entrer en Espagne, allez plutôt à gauche, au Maroc ». C’est comme ça qu’ils nous ont orientés et nous sommes entrés dans Oujda.
Maroc…
On est entré à Oujda par l’arrière, en contournant la garde frontalière. Nous avons marché d’Oujda à Berkane, Ahfir, Selouane qui est une ville proche de la forêt de Gorogo et de Nador. On a trouvé là une grande poubelle où les gens viennent déverser des sandwichs qui datent d’une semaine et d’autres produits alimentaires qui ne sont pas encore périmés. Nous nous sommes approvisionnés en nourriture pour continuer notre chemin.
Lorsque la nuit tombait, on était obligés de se cacher très loin dans la forêt et le jour, de marcher très loin des villes pour éviter que la police ne nous attrape. Nous formions un long convoi et il était interdit de prendre un véhicule. Après quatre semaines de marche intense, nuit et jour, on est entrés dans la colline de Gorogo.
A Gorogo, il y avait aussi des migrants de nombreuses nationalités et c’était encore une autre organisation. C’étaient ceux qui étaient prêts à descendre la forêt de Gorogo et à aller à Nador attaquer la barrière
Je suis resté à Gorogo une semaine et je suis parti pour la forêt de Mawari qui est aussi un endroit d’où l’on attaque la barrière. C’était encore un autre combat parce qu’il fallait traverser les villes de Nador, Farkhana, Beni-Enzar. Farkhana, c’est la mort dans cette zone!
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TENTATIVES POUR ENTRER DANS LES ENCLAVES DE MELILLA ET DE CEUTA
Première tentative pour franchir la barrière de Melilla.
Dans la forêt de Mawari, c’est encore une autre communauté qui réside là. Et c‘est le lieu où se passe l‘attaque de la barrière.
Le soir, il fallait aller cibler pour voir s’il n’y avait pas l’armée, la force auxiliaire marocaine ou la garde civile espagnole.
Chacun d’entre nous avait deux échelles fabriquées pour traverser les grilles: une échelle d’attaque, une échelle de passe et une échelle de secours. Nous étions organisés entre nous, il y avait un poseur, un passeur et un cibleur.
On a passé tout notre temps à essayer de passer. J’ai essayé j’ai essayé, j’ai essayé, … jusqu’au jour où j’ai réussi à entrer.
J’ai franchi la grille parce que ce jour-là, j’avais trouvé un malien qui avait coupé la grille. Il avait coupé la première grille, il a traversé, je l’ai suivi. On a posé la seconde échelle pour traverser la dernière grille qui était du côté espagnol. On ne pouvait pas couper cette grille et il fallait sauter avant que l’armée n’arrive. C’est ainsi que nous avons réussi à entrer.
Il y a là une petite forêt où je me suis caché et où je me sentais tranquille. Le matin, ceux qui sont dans le camp de réfugiés viennent voir s’il y a eu des entrées pendant la nuit pour les protéger. Parfois on croise des gardes du camp, des nigérians, qui te disent: « Tu vas me donner quatre cents ou cinq cents ou six cents ou mille euros sinon je vais appeler la Guardia Civil, ils t’arrêteront et te mettront dehors ».
Je me suis caché ce jour-là et un gardien est venu me donner des indications pour aller au camp mais il m’a dit d’aller d’abord au commissariat. C’était encore tout un problème d’atteindre le commissariat, il fallait se cacher puis repartir se cacher à nouveau et ainsi de suite. Je suis entré au commissariat, les policiers espagnols m’ont posé des questions, ont pris des photos et m’ont fait un récépissé qui me donnait le droit d’aller au camp.
Mais alors que je me dirigeais vers le camp, qui est assez éloigné, j’ai croisé la Garde Civile qui passait en voiture. Ils se sont arrêtés, ils m’ont salué, ils m’ont demandé mes papiers, je leur ai présentés, ils les ont pris et ils m’ont demandé d’entrer dans la voiture. Là, ils ont sorti deux petits fils, des fils qu’ils utilisent comme menottes! C’est un truc, je ne vous mens pas, si l’on vous met ça au poignet, même si vous êtes fort vous ne pouvez pas le couper! Ils me les ont mis autour des poignets et ils ont serré.
Ils m’ont emmené à la barrière chez les forces auxiliaires marocaines. Ils leur ont remis devant moi une bouteille de coca, un paquet de Malboro et cinq euros pour que les marocains acceptent de me prendre parce que, au début, ils avaient refusé: « Comment vous voulez les renvoyer ici alors qu’ils ont pu se retrouver chez vous?». Les espagnols ont ouvert la porte de la barrière parce qu’ils ont le droit d’aller du côté marocain mais les marocains n’ont pas la possibilité d’aller du côté espagnol.
Ils ne m’ont pas envoyé en refoulement, ils m’ont demandé de rentrer dans la forêt. Peut-être qu’ils ont eu peur que, s’ils m’avaient emmené au commissariat central de Nador, j’aurais expliqué ce qui s’était passé.
Quand je suis retourné dans la forêt de Mawari, les gars ont été surpris: « Mais César comment tu as pu faire pour te retrouver encore de ce côté? ». Ils étaient surpris et gênés. Tout le monde était au courant que j’étais passé de l’autre côté.
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Je suis resté là un moment mais j’ai compris que je n’avais pas de chances du côté de Mawari et j’ai décidé d’aller à Ceuta. C’est comme ça que j’ai repris la route et recommencé la marche à pied pour aller à Casciago. Casciago se trouve de l’autre côté de la colline de Gorogo.
Tentative pour entre dans l’enclave de Ceuta
Entraînement
A Casciago, les gens m’ont expliqué que ce n’était pas possible d’atteindre Ceuta en marchant: il faut traverser des chaînes de montagnes élevées, des pics, et c’est impossible de redescendre dans les vallées car on tombe sur des ravins qu’on ne peut pas franchir.
La seule possibilité d’atteindre Ceuta, c’est de traverser à la nage.
Ils m’ont montré une grande piscine et m’ont dit qu’il fallait faire une formation
Je ne savais pas nager alors je me suis inscrit et j’ai commencé la formation. J’ai acheté des palmes à cinquante euros et un habillement.
Mais une nuit la police a débarqué et j’ai dû abandonner mes palmes et m’enfuir dans la forêt. Ils sont venus dans la forêt, on a fui et ils ont pris tout et tout et tout.
La forêt de Casciago
Dans la forêt, on s’en sortait parce qu’on avait un accord avec les forces auxiliaires marocaines. Quand ils décidaient de venir en forêt, ils nous appelaient pour nous dire: « Nous allons venir dans la forêt, il faut vous méfier ». Pourquoi faisaient-ils cela? Parce qu’on leur donnait des petits sous. Normalement ils ne buvaient pas d’alcool parce que c’étaient des musulmans mais on leur donnait de l’alcool, ils nous envoyaient acheter du whisky pour eux. On était devenus des amis. Parfois ils demandaient: « On a besoin des femmes noires. Est-ce que vous pouvez venir avec des femmes noires? » Il fallait essayer de convaincre nos soeurs soit du Nigéria soit du Ghana.
Les femmes étaient obligées de se prostituer pour ça mais aussi pour manger. Pour avoir de quoi manger, ça n’était pas facile. Quand tu vis dans une forêt, tu ne peux pas aller dans une boutique en ville, on va t’attraper, tu es obligé de rester là. Les hommes courageux qui vont en ville faire des achats pour toi te demandent de leur donner quelque chose en contrepartie.
Un homme disait à une femme: « Tu deviens ma femme, je vais coucher avec toi, je vais faire ceci, cela et à l’avenir, c’est moi qui sortirai en ville ». C’est comme ça que les filles étaient obligées de se marier, elles se mariaient même avec des gars avec lesquels elles ne s’entendaient pas. Il y avait des grossesses non désirées en forêt.
Dans cette forêt, les congolais, les nigérians , les libériens étaient plus nombreux que du côté de Melilla.
Traversée
Un matin où j’étais chez moi, en forêt, on m’a appelé et on m’a dit: « Il y a des gars qui vont attaquer ce matin. »
Ils étaient quatre. Ils sont partis en pirogue et, comme il était convenu, à une certaine distance, le responsable de la pirogue qui avait peur qu’on l’attrape en pleine mer, a fait demi-tour et les a laissés continuer à la nage. Il était prévu que celui qui savait nager partait loin devant en tirant un câble au bout duquel il y avait une vessie. Il traînait ainsi les autres qui étaient accrochés à la vessie. Mais ce jour-là, la vague a été plus forte et ils sont tous morts.
Le soir, on nous a appelés pour nous dire que leurs corps étaient au bord de l’eau. J’étais dégoûté, découragé, complètement découragé. Je me suis dit que ce n’était pas de cette façon qu’il fallait aller en Europe et que si l’Europe c’était de cette façon, moi, j’aimais mieux rentrer à Melilla où je savais que par la grille, c’était plus facile.
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Retour à Melilla
Pour rentrer à Melilla, il m’a fallu plus de deux semaines car la distance entre Ceuta et Melilla est très longue, très longue. Tu marches à pied et il faut être sûr de trouver un endroit où tu peux dormir pour continuer le lendemain. C’est un voyage qui dure des jours et des nuits.
L’ASSAUT GENERAL DE LA BARRIERE DE MELILLA
On avait attaqué la barrière trois fois en une semaine, trois fois en une semaine!
La semaine suivante on a décidé de faire une attaque générale. Je faisais partie du comité d’organisation.
On avait appelé les migrants de Rabat, de Casciago, de Maghnia afin qu’ils se joignent à nous pour former un convoi. On allait utiliser la force pour attaquer la grille et on allait faire le Hoha. Le Hoha, ça veut dire que ce soit la vie ou la mort, il faut traverser. On était prêts à risquer de mourir pour passer de l’autre côté.
L’attaque se passe toujours ainsi: en tête, les cibleurs partent loin devant pour voir s’il n’y a pas la police et font signe aux autres d‘approcher. Suivent ceux qui portent l’échelle de pose et ceux qui portent l’échelle de passe. Quand le poseur place l’échelle, celui qui porte l’échelle de passe grimpe en haut pour faire tomber son échelle entre les deux grilles. C’est ainsi qu’on peut passer du côté espagnol.
Les femmes qui n’étaient pas enceintes devaient participer à l’attaque comme les hommes. Il fallait attaquer la barrière avant que cinq heures ne sonnent, avant la fin de la prière à la mosquée.
Le matin, on est descendu en convoi, on était plus de mille. Quand on est arrivés au goudron, les forces marocaines qu’on appelait les Hali nous attendaient. Ils ont commencé à tirer avec des armes à blanc qui font beaucoup de bruit, pour nous faire reculer. Qu’est-ce qu’il fallait faire? Nous avons compris que nous avions été trahis. Parmi nous il devait y avoir des traites qui avaient été payés. Nous étions une foule si nombreuse que nous ne pouvions plus rentrer dans la forêt. Qu’est-ce qu’il fallait faire? Attaquer! Quoi qu’il devait se passer!
C’était le Hoha: même s’il faut que des gens meurent, il faut que les autres traversent. Il fallait atteindre la grille à tout prix, ne pas retourner quoi qu’il arrive!
Nous étions à cinq cents mètres de la grille, il fallait avancer, ne pas revenir en arrière. Nous avions instauré une loi: celui qui retournait à la forêt serait sanctionné. Tout le monde en avant, quoi qu’il arrive!
Quand nous avons atteint la grille, les gardes civils espagnols s’étaient placés pour la première fois entre les barbelés leur nombre avait doublé. Ils ont commencé à tirer des gaz lacrymogènes et des boules. Ces boules, quand elles te touchent, tu as la sensation que c’est une partie de ton corps qui meurt et après tu reviens à toi.
Je n’ai pas tout vu pendant l’attaque car je n’étais pas là en tant que journaliste ou photographe pour regarder à gauche et à droite, je cherchais un endroit pour franchir la grille. Devant moi, il y a un gars qui est monté et on a tiré sur lui.
Pendant ce temps, les forces auxiliaires marocaines qui étaient près de la grille essayaient de négocier avec nous car nous étions plus nombreux qu’elles. Ils nous disaient: « Calmez-vous! Calmez-vous! On va s’entendre! Allez Retournez! Calmez-vous! Calmez-vous!». Ils disaient ça pour nous faire perdre du temps car ils avaient appelé l’armée royale marocaine pour qu’elle nous coince par derrière.
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On avait tiré sur un gars et il était couché. Les gens criaient: « Il est mort! Il est mort! Il est mort! ». Moi, je ne peux pas dire s’il avait été touché par une balle réelle car je ne l’ai pas soulevé. De l’autre côté de la grille, un autre gars était couché et les gens criaient: « Il a été touché! Il a été touché! ». Les forces auxiliaires marocaines n’étaient munies que de bâtons et ceux qui tiraient, c’étaient les gardes civils espagnols. La situation était de plus en plus confuse. C’était le chaos. Il y avait des tirs qui venaient de partout, des gaz lacrymogènes, des hélicoptères espagnols, les rangs des militaires avaient doublé. Les gens occupaient maintenant toute la grille et chacun cherchait un endroit où passer de l’autre côté. Un hélicoptère nous éclairait avec un phare et tirait des boules sur nous.
Il y avait de jeunes civils marocains qu’on appelait entre nous les clochards, parce qu‘ils passaient leur temps à fumer du haschisch, qui nous motivaient: « Oui! Oui! Oui! Camarades, camarades! C’est bon! C’est bon! »
J’ai senti que c’était devenu impossible de passer de l’autre côté et l’armée marocaine était arrivée par derrière pour nous encercler. Les gens ont commencé à fuir, j’ai réussi à m’échapper. Sur le goudron, toute une file de camions militaires étaient stationnés. Je me suis glissé sous un camion et j’ai traversé le goudron en rampant pour atteindre le ravin qui se trouvait de l’autre côté. Ils ne m’ont pas vu car il ne faisait pas encore jour, s’il avait fait jour, ils m’auraient pris.
De là, je suis monté sur la colline qui domine le village de Farkhana, et j’ai vu en contrebas, sur la route, les camions militaires qui roulaient avec pleins de gars à l’intérieur. Ils avaient arrêté beaucoup de personnes.
FUITE
Je ne pouvais plus retourner dans la forêt de la colline de Gorogo, il fallait que je parvienne à rejoindre la forêt de Mawari. J’ai pris la route et je suis arrivé à Farkhana. A six heures du matin, je me suis retrouvé en plein jour, en pleine rue, en pleine ville.
Je suis rentré dans une maison en construction et je me suis caché. Je suis resté là pendant six heures. Un monsieur est arrivé et m’a dit: « Mais tiens! Ah! Tu fais quoi là? Tes frères ont été arrêtés. Comment tu as fait pour t’échapper? » Je lui ai expliqué. Il m’a gardé là et il m’a donné à manger. Vers dix heures, son patron est venu, il m’a donné cents dirhams et m’a dit: « Prends ça pour manger mais on ne peut pas te garder ici parce que nous les marocains, si le roi est au courant que nous avons hébergé un…ce sera un problème. Je mourrai sûrement en prison. S’il y a un voisin qui te voit, il pourrait me trahir ». J’ai compris ce monsieur, j’ai escaladé le mur et suis sorti par la fenêtre de derrière pour que les voisins ne me voient pas.
Un peu plus loin, j’ai vu une grande poubelle et j’ai voulu me cacher à l’intérieur pour attendre la prière de treize heures de façon à traverser la ville quand elle serait déserte. Dans la poubelle, il y avait un sac que j’ai essayé d’enlever pour avoir la place de me cacher tout entier. J’avais beau tirer, tirer: rien! le sac était tellement lourd qu’il ne venait pas! Je me suis rendu compte que c’était un autre migrant qui était à l’intérieur. Il avait pu s’échapper avant moi. Il était vivant, couché dans ce sac. Il voulait que l’on pense que c’était un sac d’ordures car il avait peur que l’armée ne le trouve. Quand il m’a vu, il a crié: « Champion! Tu fais quoi ici? Tu veux quoi? Qu’est-ce qui se passe dans cette poubelle? ». Il avait faim, il avait soif, Je lui ai donné un peu d’eau et un peu de pain que l’on m’avait donné dans la maison.
Nous avons attendu treize heures, l’heure de la prière et nous avons traversé Farkhana pour entrer dans la forêt. Quand nous étions sur le point d’atteindre la forêt, les hélicos nous ont repérés et nous nous sommes mis à courir pour être cachés sous les arbres.
Dans la forêt, nous n’étions plus que cinq migrants. Ils avaient arrêté presque tout le monde et certains avaient décidé de se livrer. Qu’est-ce que je devais faire? J’étais exposé: s’ils venaient nous chercher dans la forêt, il n’y avait pas de possibilité de se cacher. Au bout de deux jours,
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j’avais faim et je suis allé à la boutique pour m’acheter quelque chose à manger avec les cents dirhams qu’on m’avait donnés. Et c’est là que j’ai été arrêté.
Ils m’ont conduit au commissariat central de Nador. Là, j’ai trouvé plein de migrants qui étaient regroupés. On les avait attachés, on les avait attachés! Il y avait environ deux cents personnes. Ils m’ont demandé mon passeport, j’ai refusé de le donner, ils me l’ont pris, et ils se sont mis à bastonner sur moi! Jusqu’à présent mon passeport est au commissariat central de Nador. Mon passeport, mon véritable passeport est au commissariat central de Nador! Ils m’ont dépouillé de mon passeport, de mon acte de naissance, de mon carnet de vaccination, de ma licence de boxe. Comme je jouais au dur, ils m’ont retiré la ceinture de mon pantalon pour que je n’aie pas envie de m’échapper comme ça.
REFOULEMENT DANS LE DESERT
Voyage
Le lendemain, aux environs de sept heures, on nous a mis dans des bus. On avait les mains attachées avec des menottes. On nous a dit qu’on allait nous refouler au niveau d’Oujda. J’ai eu l’espoir de rentrer en Algérie pour reprendre la boxe. J’étais content de retourner à Oujda mais arrivés à Oujda, ils ont continué le voyage vers le Sahara. Des migrants ont dit: « Ils nous amènent au désert, ils vont nous jeter au Sahara. »Tout ça, tout ça et tout et tout. Je me suis dit: non, ça ne peut pas marcher comme ça! J’ai essayé de sauter du bus par la fenêtre pour me retrouver sur le goudron mais je suis resté accroché à l’extérieur car j’avais oublié que mes menottes étaient attachées avec celles d‘un autre. Les militaires des jeeps qui nous escortaient ont crié et arrêté le bus Ils m’ont sorti du bus pour me mettre dans une jeep. On était peut-être à plus de dix kilomètres d’Oujda.
Ils m’ont amené dans un petit camp militaire qui était non loin de là, ils m’ont enfermé et ils m’ont bastonné.
Le lendemain, ils m’ont mis dans un véhicule avec deux autres migrants qui se trouvaient là. On est arrivé dans une ville dont je ne connais pas le nom, je ne connais pas le sud du Maroc. On est allé dans un camp où il y avait environ cinq cents migrants, sénégalais, maliens et d’autres nationalités, qui devaient être refoulés dans leurs pays respectifs.
Ils ont organisé un convoi de quatre bus et ils m’ont fait partir dans ce convoi.
On a continué le voyage et on a croisé un véhicule d’Asile Maroc. Eux, ils montaient, nous, on descendait. Le véhicule s’est arrêté et a stoppé notre convoi. Ils étaient deux : un noir marocain et un photographe espagnol. Le noir marocain est descendu de voiture et il a dit: « Non! Non! Vous allez où avec les frères? Vous allez les jeter au désert? C’est pas possible tout ça! ». Il a commencé à parler de droits, le photographe prenait des photos. Cela créait un problème, cela faisait un scandale. Les voitures ont été obligées de s’arrêter. Les militaires ont confisqué l’appareil du photographe et après s’être concertés entre eux, ils ont téléphoné à leurs supérieurs. Ceux-ci leur ont donné l’ordre de continuer leur voyage avec nous.
Nous avons poursuivi notre route dans le désert. Arrivés à une certaine distance, les bus se sont séparés et je n’ai pas vu où les autres étaient passés. C’est notre bus seul qui est arrivé dans une base militaire.
Abandon dans le désert
Nous étions les vingt-quatre passagers du bus. Un policier nous a filmés pendant qu’on nous distribuait des sacs qui contenaient deux gourdes d’un litre et demi d’eau, des oranges, des morceaux de pain, une boîte de sardines, des fromages. Il y avait beaucoup de choses à manger à l‘intérieur.
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Puis ils nous ont conduits à pied dans un poste militaire et un monsieur nous a dit: « Restez ici, attendez! » J’étais curieux de savoir où on allait et j’ai demandé au monsieur: « Vous nous emmenez où? ». Il m’a dit: « Vous allez au désert. Il faut être forts. Prends ton mal en patience. Sois fort. Sois courageux. » Il n’a pas voulu me dire où ils allaient nous amener mais que dans la zone où ils allaient nous déposer, il n’y avait plus de mines.
A l’entrée du camp, c’était écrit BIM, en abrégé. Le chef est venu et ils ont posé un drapeau blanc d’un côté et un drapeau rouge de l’autre et ils nous ont dit: « Passez au milieu, n’allez ni à gauche, ni à droite. C’est très dangereux. Allez tout droit, l’Algérie est à cinq kilomètres et la Mauritanie à dix kilomètres. Allez-y, vous allez rejoindre la frontière.»
Errance
Nous avons avancé. Arrivés de l’autre côté, tu sais, c’est le désert, il n’y a pas de route. A certains endroits, il y avait des champs de tir entre les marocains et les sahraouis. Le monsieur nous avait dit d’aller tout droit car on pouvait tomber sur des mines. C’était d’autant plus dangereux qu’il avait plu et que les mines étaient déplacées et recouvertes par le vent.
Nous avons marché toute une journée. L’un disait: « Regarde, voici la route! Une voiture est passée là! » L’autre disait: « Non, c’est plutôt par-là. » L’un disait que l’Algérie, c’était à l’est, l’autre que c’était à l’ouest, un autre que c’était au nord, encore un autre que c’était au sud.
Nous avons tourné en rond toute une journée et nous sommes revenus au point de départ. Nous nous sommes rendu compte que nous étions au point de départ car nous avions jeté les peaux d’orange en marchant et nous les retrouvions là. Des militaires sont arrivés nous ont donné l’ordre de partir, ils ont tiré en l’air et nous ont dispersés.
Nous sommes repartis et, à un moment, l’un dit c’est à gauche, l’autre dit, c’est à droite et ainsi de suite. C’est comme ça que l’on s’est séparés, on s‘est séparés, on s‘est séparés et nous sommes restés quatre dans mon groupe. Mais, un sénégalais qui était malade est mort. Ce sénégalais est mort dans ce désert!
Pendant ce temps, les sahraouis étaient au courant que l’on avait jeté, que l’on avait déversé des migrants sur le territoire et ils s’étaient mis à la recherche de ces migrants.
Nous avons marché toute une journée et le jour suivant, au lever du soleil, nous avons aperçu au loin, très loin, à l’horizon, une maison. Un garçon a crié: « Regardez! Il y a une maison sur une colline! ». Nous sommes arrivés à la fin de la journée, presque lorsque la nuit tombait. Près de la maison, il y avait un vieux puits. Nous avons déchiré le pantalon de l‘un d‘entre nous pour faire une corde à laquelle nous avons attaché une gourde pour puiser l‘eau.
Le lendemain, on s’est dit que l’on devait continuer, on nous avait dit que l’Algérie était à cinq kilomètres mais nous avions parcouru bien plus de kilomètres que cela. Je ne peux imaginer le nombre de kilomètres que nous avions faits et nous n’avions toujours pas vu l’Algérie! On commençait à perdre tout espoir. J’essayais de remonter le moral aux gars en leur disant: « N’ayez pas peur, allons z-y les gars! Rien ne peut nous arriver! On ne connaît pas le désert mais Dieu existe! On va s’en sortir! ». Je leur ai dit que, moi, je ne pouvais pas mourir en dehors de chez moi, que si je devais mourir, ce serait dans mon pays. L’un m’a demandé si c’était de la magie que l’on faisait dans mon pays et je lui ai répondu que non, que c’était une loi chez nous, qu’on ne mourait pas hors de chez nous, même si l’on était gravement malade. Je montrais que j’avais le moral mais en fait, c’était pour remonter le moral des autres. « Il faut avoir le moral, les gars, il faut y croire. Quand vous serez en Espagne, vous serez fiers! On peut sortir d’ici et entrer en Espagne! »
Vers le soir, alors qu’on était montés sur le toit de la maison pour regarder les environs, on a vu une voiture passer pas très loin de nous. On s’est mis à crier: « Au secours! Au secours! Sauvez-nous! Arrêtez! Arrêtez!». Mais la voiture a continué. C’était une jeep militaire qui transportait des armes accrochées avec des filets de pêche.
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Rencontres avec les Sahraouis
Le lendemain, vers dix heures, on s’est dit qu’il fallait essayer de voir si on pouvait rencontrer des gens. On est sortis de la maison et l’on s’est dispersés pour marcher dans les alentours.
J’ai vu une voiture passer, j’ai fait des signaux et la voiture s’est arrêtée à une certaine distance. Ils étaient cinq dans la voiture: deux hommes et trois femmes. C’étaient des Sahraouis. Un monsieur est sorti avec un couteau et l’autre avec une arme. Le monsieur me demande en arabe:
« Qu’est-ce que tu cherches ici? ». Je lui réponds en espagnol, car j’avais vu la plaque d’immatriculation de la voiture, que nous sommes égarés, que nous ne savons pas où nous sommes, que nous allons en Algérie. Il répond que nous n’y sommes pas, que nous sommes tout près de la Mauritanie et que, même si on y passait des années, on n’y arriverait jamais, que personne n’y était jamais arrivé. Une des filles est sortie de la voiture, elle semblait être la fille du monsieur. Elle parlait l’espagnol car elle fréquentait Cuba. Elle a expliqué au papa, un peu en français et en arabe, que nous nous étions égarés dans le désert. Tout ce que le monsieur a pu faire pour m’aider, c’est de me donner cinq litres d’eau, deux paquets de spaghettis et une boîte d’allumettes.
Je suis revenu à la maison. Les gars m’ont vu revenir et ils m’ont dit: « Mais pourquoi tu n’as pas attrapé le véhicule ? « Je lui ai répondu: « Mais comment tu vas attraper quelqu’un qui est armé avec un couteau? Tu vas l’agresser alors que tu ne le connais pas? Moi, je ne suis pas un bon agresseur du désert! ».
.Nous avons mangé les spaghettis. Nous étions prêts à partir quand une voiture a débarqué en face de nous. Nous avons voulu fuir mais le monsieur nous a dit: « Non! Non! Ne partez pas! ». Il nous a dit qu’ils étaient à notre recherche depuis plus de quatre jours parce qu’ils voyaient des pas sur le sable mais qu’à certains endroits, les pas s’effaçaient mais, Dieu merci, ils étaient venu regarder dans cette vieille maison et ils nous avaient trouvés.
Ils nous ont conduits dans une base, en plein désert, dans les rochers, il n’y avait pas un arbuste. On est descendu avec la voiture à l’intérieur des rochers et on nous a amenés dans un camp. A l’intérieur, il y avait des vieux, barbus, qui étaient en train de prier avec des chapelets, et des armes étaient accrochées partout autour. Quand ils ont eu fini de prier, le chef, un vieux barbu est venu et il s’est fâché en arabe. Je n’ai pas compris ce qu’il disait mais on nous a reconduits à la voiture et on est sortis du camp.
Ils nous ont emmenés dans un autre endroit où on a trouvé d’autres migrants qui avaient été sauvés dans le désert. Ceux-ci nous ont informés que plusieurs migrants qui étaient avec eux étaient morts et qu’ils n’avaient pas pu marcher en transportant leurs cadavres.
DANS LE CAMP DU FRONT POLISARIO
Les organisations internationales
Lorsque nous sommes arrivés dans le camp, la Croix-Rouge et les Casques Bleus étaient là pour le cessez-le feu entre le front Polisario et le Maroc. Ils nous ont donné de l’eau minérale et des cartons de repas halal. Ils sont repartis et, le lendemain, ils ont envoyé des docteurs « los médicos del mundo », « les médecins du monde » qui nous ont fait les premiers soins. Ensuite, trois jours après, la Croix-Rouge espagnole est arrivée avec des vêtements. En une semaine, on a reçu la visite de tous ces gens-là.
On a reçu aussi la visite d’un conseiller auprès des Nations-Unies, de nationalité canadienne mais d’origine tchadienne. Il est arrivé et il nous a appelés par derrière. Il m’a tiré à part et m’a dit: « Ah cousin! Ça va? ». J’ai répondu: « ça va bien! ». Il a dit: « Ne vous laissez pas influencer, vous n’êtes pas obligés d’accepter ce qu’on vous proposera. ». Voilà tout ce qu’il a dit mais il y avait
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des Casques Bleus qui le suivaient. Tu sentais qu’il voulait nous parler mais qu’avec la présence des Casques Bleus derrière lui, il y avait des choses qu’il ne pouvait pas nous dire.
Nous avons vu aussi le général en chef de l’ONU, celui qui couvrait toute l’armée qui était au Sahara. C’était un suédois, il pensait qu’on était venu au Sahara pour se balader. Ca a énervé Stefano Liberti, un journaliste italien de l’organisation Manifesto. Il a discuté avec lui et ils ont eu des tiraillements.
Nous étions cinquante gambiens, six ghanéens, six nigériens, neuf camerounais, un ivoirien. Il y avait trois bangladeshs mais eux, un hélico est venu les chercher pour les amener à Laâyoune.
Les gambiens sont partis au bout d’un mois, d’autres étaient partis au bout de deux semaines et ainsi de suite. Les sahraouis les ont accompagnés avec des camions militaires à la frontière. Mais ils sont partis sans papiers qui auraient pu justifier leur nationalité, sans laissez-passer qui leur permettent de voyager dans d’autres pays. Moi, je ne voulais pas partir sans papiers et j’espérais que les organisations internationales allaient revenir.
Nous sommes restés six migrants dans ce camp pendant plusieurs mois. Plusieurs mois pris en charge par le Front Polisario! Tous ces gens qui étaient venus nous rendre visite la première semaine ne sont plus jamais revenus. Une fois, nous avons eu la visite d’un représentant du HCR en Mauritanie qui nous a demandé pourquoi nous étions là. Une autre fois, d’un représentant de l’Union Africaine qui a pris nos noms et nous a demandé de quelle nationalité on était, ceci, cela. Il a raconté patati, patata. Il est parti et il n‘est plus jamais revenu.
Personne n’est plus jamais revenu! Après toutes ces visites nous n’avons plus jamais vu personne! On n’a plus eu de visites au Sahara!
Les Sahraouis
On n’avait plus rien, plus de moyens de communication. Un jour on a essayé d’appeler Juan Gomez de R.F.I avec un Thuraya que nous avait prêté un sahraoui qui avait fait ses études à Cuba. Le Thuraya, c’est le seul portable qui passe dans le désert mais ça n’a pas marché.
On a été abandonnés par la Communauté Internationale en plein désert du Sahara, entre les mains des sahraouis qui étaient en guerre et qui n’avaient pas la possibilité de nous aider. Ils recevaient des dons d’un pays et ils les partageaient avec nous autres, les migrants qui avions été abandonnés par la Communauté Internationale. Ils ont fait leur devoir, ils nous ont aidés, ils ont tout fait pour nous! Jusqu’à aujourd’hui, je le dirai! Ils nous ont d’abord sauvés en plein désert et ce n’est rien à côté de tout ce qu’ils nous ont donné comme nourriture, vêtements et tout et tout.
Départ
Un jour, je me suis dit: « Non, je ne peux pas rester ici, moi, je suis un boxeur, il faut que je continue mon voyage ».
J’ai appelé le chauffeur d’un camion et je lui ai dit: « Voilà, je veux partir ». Nous sommes partis à trois. Ils nous ont conduits à plusieurs kilomètres de la Mauritanie, de la ville de Zouérate. Ils nous ont déposés et nous ont dit: « Allez à pied !». Moi je leur ai dit: « Je ne peux pas descendre du véhicule, on m’a déjà fait ça quand j’ai quitté le Niger pour l’Algérie, on m’a fait ça pour me jeter dans le Sahara Occidental et vous faîtes ça encore! ». Le chauffeur a dit; « Bon, on avance encore un peu ». Et il nous a expliqué: « Vous savez si les mauritaniens nous attrapent avec un camion militaire, c’est très dangereux pour nous car on n’a pas l’autorisation de venir décharger les gens chez eux. Essayez de nous comprendre ». Nous l’avons immédiatement compris car vu l’effort qu’ils avaient fait là-bas pour nous c’était à notre tour de les aider. Ils ont avancé encore de quatre, cinq kilomètres et ils nous ont laissés.
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CHEMIN DU RETOUR
Mauritanie
On a avancé, on s’est même égarés à un moment. On a trouvé un maure avec un chameau, il ne parlait pas le français, on lui a dit: « Mauritanie! Mauritanie! ». Il nous a montré une direction. On a avancé, avancé et on a aperçu très au loin, l’usine minière de Zouérate. On a passé la nuit en plein désert, dans le froid glacial du désert. Le matin on a continué le voyage et on a été arrêtés avant d’arriver à l’usine.
C’étaient les gardes frontaliers mauritaniens. Ils nous ont amenés à la gendarmerie de Zouérate. On nous a posé des questions, on nous a pris en photo et on nous a mis en cellule. On nous a donné un morceau de pain et on nous sommes restés enfermés en cellule pendant deux jours.
Ensuite on nous a conduits à Nouakchott, la capitale, où l’on nous a encore enfermés en cellule pendant trois jours. On ne nous donnait que des biscuits à manger. Puis on nous a mis dans une voiture pour Rosso, sur la rive du fleuve Sénégal. Là, on nous a encore posé des questions puis on nous a mis sur le bac pour traverser la frontière. De l’autre côté, au Sénégal, les policiers ont dit que nous ne devions pas traverser et ils nous ont mis sur le bac pour nous renvoyer côté mauritanien.
Les mauritaniens nous ont gardés chez eux dans un camp militaire non loin du fleuve. Vers vingt-deux heures, ils ont appelé un garçon avec une chaloupe et ils nous ont mis à l‘intérieur. Le gars s’est écarté de la trajectoire de Rosso et nous avons accosté près d’un petit village, du côté sénégalais.
Sénégal
Nous avons rejoint la ville de Richard Toll. De là, grâce à des gens qui nous ont aidés, nous sommes allés avec un véhicule jusqu’à Ouroussoungui et nous avons pris un autre véhicule jusqu’à Kidira, à la frontière malienne.
Au poste de contrôle, les policiers nous ont demandé de l’argent mais comme ils ont vu que l’on n’avait rien sur nous, ils nous ont laissé partir et on a continué. On nous a montré le pont qui sépare le Mali du Sénégal. On a traversé le pont à pied mais arrivés au poste frontière sénégalais, les policiers nous ont arrêtés. Ils nous ont amenés dans une maison et nous ont demandé de l’argent. On leur a expliqué qu’on n’avait pas d’argent et ils se sont mis à nous fouiller en nous faisant retirer notre pantalon et notre short. Constatant que l’on n’avait pas d’argent, ils nous ont dit de continuer notre chemin.
Mali
On a traversé le pont et on est arrivés à Diboli, au poste de douane malien.
On a expliqué notre situation au douanier. C’était un type qui était conscient et il nous a dit: « Je ne peux pas vous aider mais je peux vous mettre dans une voiture pour Kayes. » La voiture nous a déposés au poste de contrôle avant l’entrée de Kayes.
Là, de nouveau les gendarmes nous ont fouillés et gardés jusque vers vingt-trois heures. Ils ont cherché un taxi et dit au taximan qu’il fallait nous laisser à Kayes.
Le taxi nous a laissés en plein Kayes. Imaginez un garçon qui se retrouve en plein Kayes! Je ne connaissais pas Kayes. Et c’est toute une affaire pour arriver à Bamako quand on n’a pas les moyens!
Le lendemain, on est allés à la gare essayer de négocier pour prendre le train sans avoir les moyens. Comment peut-on faire pour arriver à Bamako sans argent? Dieu merci, on a posé notre problème à un monsieur qui nous a dit qu’il allait payer pour nous et il nous a mis dans le train. Lui aussi, il allait à Bamako.
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On est arrivés à Bamako. Imaginez ce que peut faire un garçon qui est en plein Bamako et qui ne connaît pas Bamako? Le même monsieur nous a donné mille francs ce qui nous a permis de nous rendre à la gare routière de Sogoniko. On a demandé à des gens s’ils connaissaient la communauté centrafricaine mais ils ne la connaissaient pas. J’ai cherché alors la communauté camerounaise et on m’a dit qu’il y avait un groupe de camerounais qui dormaient à l’autogare.
J’ai rejoint ensuite une case de passage à Magnambougou où tous les migrants refoulés du Maghreb venaient dormir. C’était une maison abandonnée que l’on arrivait à entretenir parce que les migrants versaient une contribution selon leurs moyens. Les nouveaux venus payaient 2.500 francs comme droit d’entrée. Je suis devenu le responsable de cette case.
C’est là qu’Aminata Traoré est venue nous trouver pour nous proposer de venir préparer le Forum Social Mondial qui allait se tenir en janvier. J’avais commencé à écrire une pièce de théâtre pour raconter tout ce que j’avais vu et les menaces que j’avais rencontrées en chemin. Quand vous avez vécu vraiment les choses, c’est facile d’écrire.
On a joué la pièce au Forum, au CICB, devant toute la communauté internationale, devant tous ceux qui étaient venus au Forum en 2006.
BAMAKO
Je n’ai pas réussi à retourner dans mon pays et je suis rentré dans le milieu de la boxe au Mali. Je suis boxeur au compte de la Fédération Malienne de boxe. Un jour, maman Aminata a envoyé un de ses fils voir mon combat et il m’a filmé. Il est en Italie maintenant mais ça a été bien quand même qu’il ait vu mon combat. Je me bats toujours à la Fédération de boxe mais la boxe ne paie pas en Afrique, on te donne juste une bouteille de coca!
Récemment, il y a un ami qui m’a appelé d’Espagne pour me dire: « César, il faut venir! » Il était allé au Maroc pour la boxe et un marocain lui avait payé les frais de la traversée. Mais je ne souhaite plus traverser de cette façon.
J’ai écrit une deuxième pièce pour le Forum Social Mondial de Dakar et j’aurais aimé qu’elle soit jouée lors de l’Assemblée Mondiale des Migrants qui se tient en ce moment à Gorée. J’aurais été vraiment fier de pouvoir la jouer. J’aurais voulu que la troupe vienne à Dakar pour le Forum, que ce soit notre contribution mais il n’y avait personne pour nous prendre en charge.
Notre troupe est constituée de personnes de toutes les nationalités: maliens, ivoiriens, camerounais, centrafricains, congolais.
C’est un appel que je lance en faveur de l’association que nous avons mise sur pied à Bamako: la ACASMADEV- Association Culturelle Artistique et Sportive des Migrants Africains pour le Développement. C’est une association qui accueille les migrants refoulés du désert et les aide à s’insérer dans la société malienne par des activités artisanales, culturelles, sportives. Le théâtre est une de ses activités.
La pièce que j’ai écrite commence par les cris d’une femme enceinte qui pleure dans le désert. Le texte explique la responsabilité des dirigeants africains, européens et même de la société civile africaine dans le départ des jeunes pour l‘aventure. La responsabilité n’est pas seulement aux européens, chacun est responsable de ses actes.
Propos de César Erick TOUKOV
Recueillis le 3 février 2011, sur l’île de Gorée (Dakar, Sénégal)
Et adaptés à l’écrit par Martine Blanchard
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QUELQUES REPERES CHRONOLOGIQUES
2003 Départ de République Centrafricaine de César
2004 Départ du Cameroun
5 octobre 2005 L’assaut général de la barrière de Melilla
7 octobre 2005 Arrestation et détention au commissariat de Nador
19-23 janvier 2006 Forum Social Mondial à Bamako (Mali)
Ce récit paraîtra dans le numéro d’octobre de la revue « Collection de l’Ouest Saharien » de L’Harmattan .
Il sera accompagné de :
- Deux pièces de théâtre écrites par César et jouées à Bamako
- La Charte Mondiale des migrants

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