Citoyenneté : la crise de confiance ?

Taux de participation en fort recul, désaveu cinglant pour Mario Monti, score très haut pour le mouvement de B. Grillo comme pour S.Berlusconi : les  élections italiennes viennent d’envoyer des messages politiques forts dont on aurait sans doute tort de limiter la signification et la portée à ce seul pays.

Taux de participation en fort recul, désaveu cinglant pour Mario Monti, score très haut pour le mouvement de B. Grillo comme pour S.Berlusconi : les  élections italiennes viennent d’envoyer des messages politiques forts dont on aurait sans doute tort de limiter la signification et la portée à ce seul pays.

 De nombreux citoyens croyant encore à la capacité de la politique à agir sur le réel ont exprimé leur refus de l’austérité. Par leur vote, ils ont revendiqué le droit inaliénable qui ne peut être délégué à des agences de notation : celui de choisir entre des projets différents dont la justesse ne se mesure pas à l’aune d’équations mathématiques, même sans erreurs. Beaucoup ont aussi signifié leur volonté de voir changer les pratiques politiques quand d’autres, que le fatalisme aux accents  thatchériens de l’absence d’alternative économique a peut-être réussi à convaincre, ont fait le choix de l’abstention.

Malgré des contextes nationaux différents, un « malaise dans la représentation politique » est également perceptible en France comme une enquête du Cévipof l’a tout récemment mis en évidence : « La défiance des Français envers la politique atteint un niveau record » a ainsi titré Le Monde en date du 15 janvier dernier en s’appuyant sur cette étude attestant d’une dégradation nette de l’image des institutions et des élus dans notre pays. Que des citoyens aient conscience d’avoir affaire à des élus « humains, trop humains  » et refusent de leur faire aveuglément confiance ne constituerait pas un problème s’il s’agissait de l’expression d’une vigilance citoyenne. Mais il s’agit ici d’un doute bien plus sceptique que méthodique, d’une crise que l’abstention à diverses élections a déjà plusieurs fois pointé. Cette défiance citoyenne constitue un phénomène majeur, irréductible à de simples clapotis passagers dans le fleuve tranquille de démocraties définitivement instituées. Occulter ce message, ici comme ailleurs, reviendrait à prendre le risque  d’un « retour du refoulé » dramatique. Il nous faut, au contraire, réfléchir aux conditions permettant de dépasser et de relever ce « défi de la défiance » et rechercher des solutions nationales comme européennes à la hauteur des attentes déçues (penser, par exemple, que la généralisation des primaires constituerait l’alpha et l’omega du réenchantement de la politique et suffirait à créer les conditions d’un retour nécessaire de la  confiance relèverait d’une illusion nous éloignant à plus ou moins long terme des véritables solutions. L’enquête du Cevipof est là pour rappeler que la personnalisation de la politique liée à la Vème République ne peut, seule, que masquer très provisoirement le problème). Dans un tel contexte, la question du « cumul des mandats » prend une dimension particulière. Loin d’être une préoccupation institutionnelle anecdotique, l’instauration du  non-cumul des mandats, en nombre et dans le temps, apparaît comme un moyen de réduction possible de la fracture démocratique entre les citoyens et la représentation politique. Si les élus cumulent moins de mandats simultanément et  limitent dans le temps l’exercice de cette délégation, plus de citoyens seront impliqués dans les responsabilités et la représentation pourra potentiellement devenir plus représentative, à condition, précisons-le d’emblée, que l’augmentation du nombre de responsabilités partagées ne soit pas synonyme d’une simple augmentation du nombre de professionnels de la vie politique. Le Parti Socialiste a fait le choix d’avancer en pionnier sur cette voie de la rénovation démocratique et a promis l’exemplarité en attendant le vote d’une loi nécessaire. Donner maintenant cette preuve d’une volonté et d’une capacité réelles à avancer vers une démocratie revivifiée est à notre portée. Ne pas le faire reviendrait, au contraire, à renforcer la défiance citoyenne pour cause d’engagements non tenus.

Mais, au-delà des messages nationaux, c’est, bien entendu, un signal de distance critique par rapport à l’Europe qui a aussi été envoyé. Loin d’apparaître comme une solution transnationale possible, l’Europe a désormais pris pour beaucoup la figure de la convergence de choix économiques plombant l’espoir et d’une dérive technocratique coupant les citoyens des décisions prises sur leur avenir commun. La sonnette d’alarme n’est pas seulement tirée par des eurosceptiques : réclamer « Plus que jamais l’Europe »[1] n’empêche pas, loin de là, Habermas de mettre en garde les politiques contre une position de l’autruche face aux messages citoyens : « au lieu d’en prendre acte, les élites politiques se mettent la tête dans le sable. Elles ne veulent pas démordre de leur projet d’élite et continuent de vouloir mettre sous tutelle les citoyens européens en les traitant en personnes mineures »[2].

Si l’on veut bien l’entendre, ce que les élections italiennes nous rappellent c’est qu’il est urgent de combler un déficit : celui d'une véritable citoyenneté.  

 


[1] Habermas, « Plus que jamais l’Europe », Le Monde, 4 septembre 2012

[2] Habermas, La constitution de l’Europe, Paris, Gallimard, 2011.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.