Austérité : de simples erreurs de calcul ?

De nombreux articles s’en sont fait l’écho : des erreurs de calcul étaient présentes dans les études ayant servi à justifier le choix de l’austérité. Ainsi, après l’erreur liée au multiplicateur fiscal dénoncée en janvier par O. Blanchard, une mauvaise formule dans un tableau Excel et l’occultation de cinq pays sont venues remettre en question le rapport  de 2009 de C.Reinhart et K. Rogoff  liant la croissance économique d’un Etat au seuil de sa dette.

Reconnaître une erreur n’a en soi rien de dramatique pour un esprit scientifique qui, loin de s’accrocher aux théories comme à des textes sacrés reçoit, comme l’écrivait Alain, les « objections comme des amies ; tout prêt à changer ses définitions si l'expérience ne les vérifie pas, et cela très simplement, sans gestes de mélodrame »[1]. L’étonnement devant l’erreur est donc le signe d’un credo peu raisonnable en l’infaillibilité des théories scientifiques ainsi  transformées en dogmes fermés à la critique de la communauté scientifique et ce qui est valable en physique ne l’est pas moins en macroéconomie où la pluralité simultanée des modèles ne donne même pas l’illusion provisoire d’un consensus pouvant passer pour la détention d’une vérité définitive.

Avoir affaire au monde humain ne simplifie pas les « données du problème » : formuler des régularités -même statistiques- permettant d’établir des prévisions fiables demande de passer outre  la particularité de l’ « objet » étudié à qui il peut, par exemple, arriver de réagir aux informations données et de modifier ainsi les prévisions initiales[2]. « Reconstruire » un évènement a posteriori en proposant une clef de lecture faillible et ouverte à la critique des autres chercheurs est une chose, prétendre « prévoir » au nom de régularités supposées en est une autre quand il s’agit de l’homme tant la singularité des contextes et des acteurs doit être prise en compte. Cette particularité du « facteur humain » devrait donc renforcer la prudence à l’égard des prévisions. Les erreurs sur l’austérité témoignent en ce sens d’un problème qui dépasse l’erreur de calcul : celui de la pertinence même de la mathématisation de l’économie : « si, en physique on a pu mettre en relation le comportement microscopique des molécules avec le comportement macroscopique des fluides, l’exemple de l’économie nous montre que cela est bien plus difficile quand les fluides sont remplacés par des populations d’êtres humains, avec leur culture et leur imprédictibilité » soulignait ainsi récemment Cédric Villani, mathématicien et directeur de l’Institut Henri-Poincaré[3].

Le crédit trop  important accordé à de telles hypothèses mathématiques ne constitue toutefois pas seulement un problème d’épistémologie. Au nom de ces calculs, par illusion scientiste ou par instrumentalisation idéologique, des décisions politiques ont été et sont encore prises, entraînant la  dégradation très concrète des conditions de vie de millions de personnes. Or, s’il peut sembler rassurant pour celles et ceux qui souhaitent faire le meilleur choix possible pour l’avenir de s’appuyer sur l’idée d’ « une » voie vraie, scientifiquement évidente, seule rationnelle et raisonnable, cela n’en est pas moins fondée sur une représentation problématique des compétences et fonctions respectives des uns et des autres. Si les choix  politiques ne doivent, bien entendu, pas être irréfléchis et si tout ce qui sert à mieux comprendre une réalité complexe et mouvante doit pouvoir être intégré à la réflexion conduisant à la décision, cela ne supprime jamais totalement la part d’incertitude, de risque et donc de responsabilité liés à l’action politique. Cela ne dispense pas non plus de compléter l’analyse de la situation par ce qui devrait être le moteur de l’action politique : peser sur le réel au nom d’un idéal relevant moins du « vrai » que du « juste ». Le courage disait Jaurès « c'est d'aller à l'idéal et de comprendre le réel »[4], ce n’est assurément pas vouloir se transformer en numérologues prétendant délivrer aux citoyens ignorants une dure vérité révélée par des nombres.

 


[1] Alain, Propos d’un Normand.

[2] On peut penser au mécanisme des  « prophéties » auto-réalisatrices ou autodestructrices  décrit par R.K Merton : l’énonciation entraînant des réactions qui la rendent vraie quand elle ne l’était pas en soi initialement ou au contraire l’invalident.

 

[3] Cédric Villani, « Insaisissables molécules pensantes », Le Monde, 27 avril 2013

[4] Jaurès, Discours à la jeunesse,  Albi,  30 juillet 1903.

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