Voyager c'est rencontrer

Si je devais donner une raison, une seule à mon envie de voyager, je dirais : aller à la rencontre de ceux qui vivent ailleurs, autrement, mes semblables différents. Et s’il y a une région (parmi celles que j’ai visitées) où la relation est au centre du quotidien, c’est bien l’Afrique subsaharienne.
Burkina-faso, Mali, Sénégal, Ghana, Côte d’Ivoire, Niger (il y a longtemps pour ces deux-ci, 40 ans !), j’y vais avec au cœur la curiosité de nouvelles personnes croisées, rencontrées, dont certaines resteront en lien. Même si, parfois, en fin de journée, le collectif pratiquement permanent du quotidien africain peut m’être pesant, ce n’est que de la fatigue, pas de l’agacement (comme ça arrive, ici, en France).
La dynamique de la relation y est naturelle, saluer, adresser la parole, faire une blague et partager un sourire, un rire, mettre une énergie phénoménale- qui me le paraît, en tout cas- à défendre un point de vue où l’enjeu n’est pas forcément vital, il n’y a pas plus banal et je finis par croire, lors de mes séjours, que c’est naturel pour moi aussi.
Inimaginable de partager un taxi sans se saluer, de ne pas répondre au minimum « non merci » avec un regard et un sourire, à un(e) marchand(e) qui cherche à vendre quelque chose, de ne pas saluer les voisins quand on sort dans la rue, de ne pas participer à la conversation dans un magasin, à un stand, au marché ; parler et faire de l’humour : aux gamins qui me traitent,en chœur bien rythmé,de toubabou ou Nassara (blanche ) je réponds Farafi ( noir, le tout en dioula) ce qui les fige 3 secondes et les fait pouffer de rire ; la plaisanterie est sans doute l’art le plus répandu au BF et c’est souvent très bien visé, pertinent, grâce à un sens de l’ observation et de la psychologie très fins et toujours à l’affût, jamais méchant- ne pas se formaliser, mais rire, et là encore il s’agit de communication et de partage.
Ma belle-mère a 90 ans et vit seule ; dans nos familles, frères et sœurs ne se parlent pas ; voilà des choses incompréhensibles pour un africain : ne pas communiquer avec les membres de sa famille, ne pas être dans une relation de solidarité et, vis-à-vis des parents, de responsabilité, aucune explication à ce sujet n’est recevable pour une famille d’Afrique occidentale.
Être en lien, communiquer, la vie n’est pas concevable sans vérifier chaque jour son appartenance, et voilà un autre très grand plaisir pour moi à voyager en Afrique noire : la langue. Je partage totalement l’avis d’Achille Mbembe* fustigeant notre francocentrisme, notre parisianisme même au sujet de la langue : le français vit partout où on le parle, et pas seulement auprès des instances prestigieuses que l’on connaît, il vit des vies parallèles, séparées et liées, sans suprématie de l’une sur l’autre (heureusement, ces dernières années , l’édition française s’efforce de publier des œuvres francophones d’ailleurs, mais c’est à développer pour contrer ce francocentrisme de plusieurs siècles) ; il y a même aujourd’hui plus de français qui parlent le français à l’extérieur de l’hexagone qu’à l’intérieur. Lisez A.Kourouma, A.Mabanckou… et voyagez en Afrique francophone, vous découvrirez des richesses insoupçonnées de votre langue !
Ni au Burkina-faso, ni au Ghana, nous n’avons eu de sentiment d’insécurité (ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas d’un angélisme outrancier !) ; le goût de la relation, de l’hospitalité, de la langue nous ont donné confiance dans ce garçon qui savait où trouver de la vache qui rit et que nous avons suivi à travers le marché passant 2h avec lui et apprenant beaucoup sur la ville( sans en trouver, peu importe), dans tous ces gens qui n’avaient pas la monnaie et nous la rendaient 2h après quand ils avaient les pièces et les billets nécessaires ( la monnaie est toujours un problème partout, sur les marchés comme dans les hôtels et les magasins), dans ces chauffeurs de taxi qui empruntaient des parcours nouveaux (avant de monter, on se met d’accord sur le prix et c’est une fois pour toutes).
Je ne veux pas terminer ce billet sur la richesse humaine sans parler des femmes africaines ; coquettes, épouses, mères, disponibles, entreprenantes, pleines d’humour et de joie de vivre, conteuses, musiciennes, potières, toujours prêtes à la plaisanterie, curieuses de contact, elles ont un rôle primordial au Burkina-faso ( c’est le pays que je connais le mieux), créent des associations, des coopératives ( pour fabriquer et commercialiser par exemple des objets à partir des sacs en plastique qu’elles recyclent par exemple) http://courantsdefemmes.free.fr/Assoces/Burkina/Gafreh/gafreh.html) et sont le fer de lance de l’économie informelle, qui, en fait, fait vivre la plus grande partie de la population.
Ecoutez la chanson du malien Idrissa Soumaoro « Femmes je vous salue »dans son dernier album Djitoumou http://www.musicme.com/#/Idrissa-Soumaoro/?play=3567255264429 .


Bonne nouvelle : le combat contre l’excision a été pris à bras le corps par l’Etat (c’est interdit pas la loi) aussi bien que par la population et la pratique recule….un combat à continuer…

*Achille Mbembe. Pour sortir de la grande nuit
http://www.mediapart.fr/journal/international/141210/l-independance-de-lafrique-vue-par-achille-mbembe-13-la-memoire-volee

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