Kubrick par Kubrick

Sur Arte replay, film documentaire, durée : 1 heure environ, lien valide jusqu’au 10 juin

Ce documentaire sur le cinéaste américain (devenu anglais) Stanley Kubrick, mort il y a vingt ans, ouvre des réflexions qui, elles, sont toujours d’actualité. Car elles prennent appui dans la complexité humaine.

Une qui me frappe, c’est celle de la confiance paradoxale. C’est-à-dire une confiance posée dans l’ambivalence de l’être humain, et non dans cette part de lui-même qu’on considère comme bonne ou saine.

Il y a là un pari risqué, mais Kubrick était un joueur à sa manière. Il ne se serait pas intéressé à un personnage qui accomplirait le « mal » seulement par erreur ou par accident.

Ce qu’il confie (lui qui se confiait si peu), c’est qu’on ne devient un authentique créateur qu’en tablant, non sur ce qui est sûr, stable, mais sur cet atome de guerre perpétuelle qui constitue le fond de notre être. Un fond errant et mouvant. Celui de l'homme qui recule en même temps qu’il avance, ou dérive en même temps qu’il navigue vers le but qu’il s’est fixé (mais qui n’est pas le « vrai » but).

Cela ne signifie pas que notre capacité d’amour, nos constances, nos fidélités ne soient pas réelles. Mais elles le sont d’autant plus qu’elles sont arrachées à notre part d’ombre. Et qu’une fois arrachées, il nous faudra les arracher encore et encore. Ce petit drame de mante religieuse (homme ou femme) qui dévore ce qu’elle aime recommence sans cesse. Il ne peut y avoir de repos car il n’y a jamais de victoire acquise. Seulement des paix momentanées enceintes d’une prochaine guerre.

Kubrick était-il immoraliste ? Non. L’important n’est pas d’être moral ou immoral. Car il ne s’agit pas de guérir ou vouloir guérir. Seulement voir et faire voir. Avec, de préférence, une ironie froide sans lien avec la moralité, pas plus qu’avec le scepticisme.

Ce que dit le cinéaste et qui ressort de ses films, c’est que la réussite d'un être humain, ou d’un projet, ou d’une destinée, n’a aucun rapport avec un « happy end ». Réussir ne veut pas dire : être invaincu. Fait oeuvre, et oeuvre réussie, celui qui, à un certain point de son trajet conscient, ose se laisser rattraper par l’inconscient. Ceux qui ne se sont jamais laissé rattraper ainsi, quand bien même rassembleraient-ils sur leurs têtes tous les lauriers du monde, sont des fiascos humains.

Pour Kubrick, réussir c'est s'aventurer. C'est se tenir le plus longtemps possible sur une frange interdite, sur cet inconscient qui déborde du conscient mais que le conscient est assez performant pour entrevoir ou pressentir. Aussi, l’histoire de ces vies que le réalisateur décrit, ou décrypte, ne tient pas aux évènements qui les jalonnent, mais à la lutte invisible qu’elles mènent contre leur propre vertige. On verra ensuite si elles sont héroïques ou non, si elles restent grandes malgré la bataille perdue, ou si elles sombrent dans la cruauté.   

C’est l’opposé des séries télévisées dont on nous abreuve, et qui ne créent du désordre que pour mieux finalement rétablir l’ordre établi. Le journaliste Michel Ciment, un des seuls à avoir approché le réalisateur, remarque que, dans ses films, tout se déroule d’abord normalement, c’est-à-dire dans la rationalité de l’esprit, la perfection structurée, sans fausse note, le cerveau droit de l’homme qui « sait » où il va. Puis tout déraille, bascule, entrainant la catastrophe qui découle de sa folie qu’il croyait sensée. Pourtant, cette catastrophe, c’est la chance de sa vie. La chance de voir. Voir ce qu’on n’a jamais vu. Voir le vertige. Ainsi, par exemple, dans « l’Odyssée de l’espace », quand l’automatisme brillant des robots disparait, et que l’homme assiste, éperdu, au magnifique spectacle des étoiles qui ne dansent plus que pour lui.

Une telle conception de l’homme pourrait aboutir au pessimisme et au défaitisme. Pourtant, ce n’est pas ce qu’on éprouve. Sans doute parce que l’artiste est également homme d’action, et qu’il évite les états d’âme. Sans doute aussi parce qu’il aime les personnages qui foncent, qui ne peuvent pas revenir en arrière, et démontre ainsi la valeur de l’engagement. Aussi ne décourage-t-il jamais d’agir.

Martine Lecoq

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