Ces pays européens qui ont refusé le confinement absolu…
Ils ne sont pas nombreux, mais ils marchent à contresens du courant. Et il leur faut du courage, car les autres pays ne manquent pas de le leur reprocher. Pour les uns, comme l’Allemagne, la Suisse, il s’agit d’un demi-confinement au lieu d’un confinement total. Ce qui est déjà louable. Pour d’autres, comme l’Angleterre, le Danemark, c’est un trois-quarts de confinement, mais il permet au moins quelques trous d’air. Et c’est déjà mieux que chez nous, en France, qui sommes en détention prolongée et n’avons même pas l’excuse de pays plus pauvres comme l’Italie ou l’Espagne.
La Suède, quant à elle, défraie la chronique par le choix assumé d’un véritable non-confinement. Et elle reçoit chaque jour, par les médias confinés, des rafales d’insultes. Jusqu’à présent, pourtant, elle tient. C’est ce qui la rend si intéressante. Dans la même veine, les Pays-Bas lui emboîtent le pas, même s’ils s’appuient moins aujourd’hui sur le motif d’immunité collective, qu’ils soutenaient au début.
En Suède, à l’heure du coronavirus, on compte plus de 2000 morts et environ 15000 cas de contamination, ce qui est élevé. Mais pas davantage, proportionnellement, que dans les pays les plus confinés. La prise en charge des cas constatés est loin d’être idéale dans un pays où le système hospitalier demeure précaire, mais on refuse de cesser de vivre. Dire qu’on vit normalement serait exagéré, les recommandations de prudence ou de retrait faites à la population peuvent être suivies d’amendes. Le télétravail est conseillé lorsqu’il est possible. On utilise moins les transports et on ne se rassemble pas à plus de 50 personnes. Mais en règle générale, la liberté est sauve car on y compte sur l’auto-responsabilité de chacun. Cette stratégie de « la confiance avant tout » est-elle juste ? Qui peut actuellement le savoir dans la situation d’improvisation sociale où nous sommes tous plongés ? Personne. Mais elle a au moins le mérite d’essayer, et d’engager toutes ses forces dans cet essai. Et jusqu’à présent, rien ne prouve qu’elle soit plus dans l’erreur que nos atermoiements liberticides qui ne jugulent pas l’hécatombe.
Lorsque, mi-mars, l’Europe s’est fermée à double tour, elle a mal jugé les pays réfractaires, elle les a traités d’inconscients ou de criminels. Et elle attend toujours qu’ils fléchissent. Elle leur fait honte du nombre de leurs morts, alors qu'elle se rengorge des siens, dont elle affiche journellement les chiffres sur nos écrans. Comme si ses morts étaient de "bons" morts, et ceux de la Suède ou de la Hollande, de "mauvais" morts. Mais la réalité est qu’elle ne supporte pas de devoir se remettre en cause pour des pays qui s’obstinent dans leurs différences. Imaginer, même le temps d’un éclair, qu’elle se serait peut-être trompée lui parait au-dessus de ses forces.
Pourtant, comment l’Europe confinée peut-elle encore penser ainsi, elle qui sent l’urgence d’un déconfinement progressif alors que le nombre des morts augmente ou demeure identique ? Il va sans dire que le virus ne disparaitra pas du jour en lendemain, qu’il nous faudra vivre avec, l’apprivoiser. Alors qui sont les inconscients ? Ceux qui considèrent la liberté comme un besoin vital, donc par nature anti-meurtrier, ou ceux qui instaurent un régime invivable dans lesquelles liberté et santé se battent en duel comme des valeurs incompatibles ? Ceux qui savent qu’aucun verrouillage total n’est gérable à la longue, qu’il fige les inégalités sociales, contribue à un redoublement de la misère, ou ceux qui continuent d’accuser les peuples de leur propre imprévoyance ?
Martine Lecoq