The catalan way : les catalans sont formidables …

De tout ce qui a pu être dit ou écrit sur l'incontestable succès de  la chaîne du 11 septembre en Catalogne c'est moins la prouesse logistique et technique, le nombre de participants, l'opportunité politique, la gestion stratégique que la qualité propre  de cet acte, principalement dans ses aspects géopolitiques. Dans ce domaine on frôle la perfection … et c'est là certainement que réside la quasi-certitude d'une fin heureuse pour l'ensemble des acteurs, y compris pour les moins bien disposés à voir un jour une Catalogne indépendante

De tout ce qui a pu être dit ou écrit sur l'incontestable succès de  la chaîne du 11 septembre en Catalogne c'est moins la prouesse logistique et technique, le nombre de participants, l'opportunité politique, la gestion stratégique que la qualité propre  de cet acte, principalement dans ses aspects géopolitiques. Dans ce domaine on frôle la perfection … et c'est là certainement que réside la quasi-certitude d'une fin heureuse pour l'ensemble des acteurs, y compris pour les moins bien disposés à voir un jour une Catalogne indépendante

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To be or not to be ... Dites-le en anglais !

Parmi les critiques que l'on adresse habituellement aux nations sans état minoritaires encapsulées dans un Etat on trouve principalement le repliement sur soi, le recours à la violence, l'égoïsme national (surtout en période de crise quand la nation est relativement mieux lotie économiquement) voire la xénophobie. Il suffit de faire le tour des problèmes posés dans le monde par ces minorités pour voir que la plupart son concernées par au moins une de ces singularités. En ce qui concerne la Catalogne seule la troisième pourrait avoir quelque fondement*.

Pas de repliement sur soi : bien contraire et ce n'est pas d'aujourd'hui. En janvier 2009 j'ai publié sur ce blog un article intitulé " La new-catalanité, transnationale et cosmopolite" qui invalide  à peu de frais une telle accusation. Et je n'ai même pas convoqué la mal nommée "Auberge espagnole" de Cédric Klapisch qui illustre surabondamment l'attrait de la Catalogne pour la jeunesse européenne du programme Erasmus bien que les cours soient donnés en catalan ! "New camp" et aujourd'hui "Catalan way" sont des marqueurs de premier plan perçus par le monde entier …

Pas de recours à la violence : on met toujours en regard Catalogne et Pays Basque en s'interrogeant sur la dissonance que présente le recours basque au terrorisme dans une situation d'analogie très forte entre ces deux nations vis-à-vis de l'Etat central. Même si les basques ont obtenu un peu plus d'autonomie (ils lèvent l'impôt) ils sont en moins bonne posture dans un processus d'émancipation que les catalans en conséquence précisément de la stratégie de force choisie. Les catalans ont choisi le pragmatisme, les avancées pas à pas dans des configurations politiques à géométrie variable et la lente maturation d'un processus social jamais bridé et encouragé à tout le moins par les rigidités voire les brimades infligées par Madrid.

Pas d'égoïsme national : l'image des catalans en Espagne n'a jamais été très bonne ; le trait qui leur est généralement associé est qu'ils seraient "tacaños" (ladres) conséquence paraît-il de leur dureté (ou peut-être habileté ?) en affaires. En vertu de ce préjugé solidement ancré ils sont soupçonnés, surtout en ces temps de crise profonde, de vouloir s'exonérer de toute solidarité,  d'un "vivre ensemble" inscrit dans la constitution. L'argument serait valide si la Catalogne avait dans son histoire tiré véritablement partit de son inclusion dans l'Etat espagnol et si l'on pouvait démontrer, chiffres en mains, qu'elle fut en tout temps pratiquée sur le mode gagnant-gagnant. On sait qu'il n'en est rien, depuis toujours pourrait-on dire. De plus la crise a rendu cet argument tout à fait inopérant dans la mesure où elle a mis en évidence que non seulement la relation avec Madrid introduit des pesanteurs rédhibitoires dans le développement économique –entre autres- mais encore qu'elle permet au pouvoir central de multiplier des obstacles à l'initiative et à l'adaptation à la mondialisation de l'aire catalane. Les extensions du port de Barcelone, les liaisons ferroviaires avec le nord de l'Europe notamment ont entravé non seulement le développement des forces productives en Catalogne mais aussi, par voie de conséquence, le développement de la péninsule toute entière. On se retrouve alors avec comme seule explication celle de la vulgate marxiste : un mouvement social est né qui a pour objectif de lever ces obstacles et il se trouve qu'ils sont, au premier chef, institutionnels … Exit Spain !

Un signe parfait envoyé au monde

Un signe parfait communique à tout esprit  une combinaison complète et équilibrée d'ingrédients de signification, à savoir des concepts, des faits ou des choses existantes et des sentiments. Une synergie se produit : les concepts s'incarnent dans les faits et les choses de façon à produire des sentiments (feelings) particuliers. La qualité et l'efficacité de la communication s'accroissent évidemment lorsque ces effets rencontrent les attentes conscientes ou inconscientes des individus. In finei leur ressenti est médiatement déterminée par les concepts au travers des faits.

La diada a construit un véritable faisceau de tels signes. Par exemple le concept d'union (de la nation catalane) s'inscrit dans une chaine humaine bien réelle de telle sorte que chacun des participants et/ou spectateur impliqué ressente un sentiment de "tous ensemble". C'est précisément ce sentiment qui est recherché par la mise en avant du concept dans les discours préparatoires dès la mise en pratique sur le terrain. Le monde qui reçoit ces messages (nécessairement aussi en anglais) est alors pleinement informé de la question catalane sous ces trois aspects. Et il en est ainsi pour chacun des concepts politiquement pertinents : volonté (de réussir l'indépendance vs réussir la chaine), ouverture à toutes les catégories sociales ou générationnelles ou à toutes les origines, calme et détermination attestées par les comportements individuels … Et il y a de surcroit des chaines-répliques réalisées dans une quarantaine de pays, des monuments emblématiques (Sagrada Familia, Camp Nou) et des performances singulières (pyramides humaines)  physiquement inclus dans la chaine …En prime on a des faits non conceptualisés a priori, des sous-produits précieux du dispositif, comme la joie des participants visible en tous lieux associée à un sentiment diffus de faire l'histoire. La numérologie a même été convoquée avec le rappel de l'année  1714 transformée en 17h14 tandis que les nord catalans marquaient l'année 1659 à 16h59. C'est dire que rien n'a été oublié ; on ne peut guère rêver mieux …

Un signe qui préfigure sa propre finalité

En s'inscrivant sur la carte de Catalogne dans sa plus grande dimension, 400 km du nord au sud, la chaine a donné littéralement la mesure du projet national. Le territoire objet de la manifestation a été physiquement investi par des centaines de bus et  des milliers de voitures, et l'on imagine facilement que toutes les trajectoires réunies de tous les acteurs l'ont presque totalement maillé. Le signe et les actes accomplis pour le réaliser ont fait de cette journée une appropriation symbolique de l'enjeu du jour,  l'espace catalan, par les catalans eux-mêmes.

L'indépendance est au bout de la chaine ininterrompue des signes de l'indépendance …

*la Ligue du Nord (Padanie) d'Umberto Bossi ne s'y est pas trompée au point que ses députés se sont présentés en séance après la chaine humaine de la Diada porteurs d'un T-shirt frappé de l'estelada, le drapeau de l'indépendance catalane.

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