Matraquage fiscal

De toutes les métaphores qui peuplent l'actualité au jour le jour, le "matraquage fiscal" est  la plus forte loin devant les couacs, les usines à gaz et autres procès en incompétence. La raison principale est dans la "perfection phénoménologique" de ce signe qui combine l'idée (le symbole), le fait (l'évocation d'un choc brutal) et l'émotion remémorée (ça fait mal !). Chacun de ces niveaux de ressenti autorise sa manipulation propre à telle enseigne que le mieux disposé envers la politique fiscale conduite par le gouvernement se sent "matraqué", même s'il n'y perd que quelques centimes d'euros pour garantir sa retraite. Petit développement sur la puissance ravageuse d'une bonne métaphore …

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Les métaphores programment notre esprit

 

Deux chercheurs del’université de Stanford on conduit une expérience très intéressante et significative* en proposant à deux lots de cobayes deux textes relatifs à un même crime sauvage commis dans leur ville et en leur demandant de préconiser des mesures pour éviter le renouvellement de pareils actes. Dans l'un l'auteur du crime était qualifié de "bête sauvage" et de "dangereux prédateur" : 75% des testés ont préconisé des mesures punitives et la construction de nouvelles prisons; 25% ont suggéré la mise en œuvre de mesures économiques, sociales, éducatives ou sanitaires. Dans l'autre le crime y était y était montré comme un virus infectant la ville et contaminant son environnement. Dans ce cas ils n'étaient plus que 56 % en faveur du renforcement des sanctions et des moyens d’action de la police et 44 % pour réformes à caractère social. On voit que la métaphore de la maladie a des effets "sociaux" nettement plus marqués que la métaphore de la  jungle. De plus ils ont montré que c'est davantage la qualité de la métaphore –son pouvoir d'évocation- que son suivi –la métaphore filée- qui produit l'effet déterminant; Tout se passe comme s'il suffisait d'orienter l'esprit une bonne fois pour toutes avec une seule incidence, pourvu qu'elle ait certaines qualités et qu'elle intervienne assez tôt dans le discours … et le matraquage fiscal a toutes les qualités requises …

 

Tous matraqués             

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La métaphore est un procédé rhétorique qui consiste, en première analyse, à voir une chose à travers une autre. Ici c'est la relation de la puissance publique avec les contribuables "soumis à l'impôt" qui est vue à travers l'utilisation de la violence légitime des forces de police contre les citoyens. Tous les citoyens étant potentiellement concernés il en résulte a fortiori que du seul fait de l'utilisation de cette métaphore tous les contribuables sont concernés. Dans l'association des deux termes "matraquage" et "fiscal" le plus fort est évidemment le premier au point qu'il vampirise l'autre transformant toute augmentation de fiscalité en action arbitraire et violente. La force du coup de matraque asséné devient égale pour tous et s'aligne sur sa valeur la plus élevée. Le smicard se sentant touché au même titre que Depardieu se solidarise avec ce dernier et le dit dans tous les sondages.

Il est quasiment impossible de lutter contre ce déferlement car la généralité de la dénonciation fait qu'il s'adresse à la catégorie "contribuable" toute entière. Autrement dit la simple appartenance à cette catégorie suffit, qu'on le veuille ou non, à ressentir avec la même intensité le coup virtuel sur la tête. Pour revenir à la réalité et réintroduire la diversité des situations individuelles (c'est-à-dire pour dissocier le smicard de Depardieu) il faut introduire des distinctions intellectuelles dans un esprit étourdi par le coup qu'il vient de subir. Une mission quasi impossible. Il faudra des mois voire des années pour parvenir à effacer le traumatisme originel. 

La redistribution comme pommade sociale

Pour lutter contre une métaphore il faut une autre métaphore ! Logiquement on appliquera sur les bosses causées par le matraquage la pommade de la redistribution. Il en faudra beaucoup et il faudra qu'elle soit très inégalement répartie afin de recréer les distinctions sociales que l'application indifférenciée (plutôt vécue comme telle) a provisoirement effacées. Mais pour fabriquer de la pommade en quantité suffisante (la QSP des boîtes de médicaments) il faut du grain à moudre

Matraquage, pommade, grain à moudre … d'une métaphore l'autre … ainsi va la politique …

 

*http://www.lemonde.fr/technologies/article/2011/03/25/comment-les-metaphores-programment-notre-esprit_1498635_651865.html

 

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