marushah
Pourquoi donner son 'activité professionnelle' ? Comme si c'etait obligatoirement ce qui nous définssait...
Abonné·e de Mediapart

5 Billets

0 Édition

Billet de blog 16 juin 2010

La France doit prendre exemple sur la tolérance qui règne à la Goutte d'Or.

marushah
Pourquoi donner son 'activité professionnelle' ? Comme si c'etait obligatoirement ce qui nous définssait...
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Je viens juste d'ouvrir ce blog et je ne pense pas qu'il contiendra beaucoup d'articles. Je l'ai ouvert parce que le discours d'intégrisme "laïc" qui prend de plus en plus corps en France me fait peur. C'est un discours de haine de l'autre. Ce discours prend de l'ampleur, jusqu'au gouvernement qui le pousse à fins électoralistes via "l'identité nationnale" et les lois sur les burqas. J'ai donc décidé, moi qui ne milite dans rien (par pure flemmardise) de faire entendre une toute petite voix, celle d'une habitante de la Goutte d'Or.
Le dernier avatar de ce discours de haine est l'apéro "vin saucisson" dans mon quartier, lancé par des militants d'extrême droite et tant repris dans la presse.Que d'âneries n'ai-je pas entendues sur le sujet ! Que mon quartier était un lieu de non droit où le porc et l'alcool, symboles de la France en France, étaient bannis à jamais. J'ai un tuyau pour les organisateurs du pique-nique : rue Myrrha (dans le cœur le plus délabré du quartier, donc), il y a un très bon caviste, Doudodine, je leur conseille vivement. Il a de bons petits vins à prix forts raisonnables. Je n'ai jamais eu la moindre remarque de personne en y entrant ou sortant, je n'ai jamais vu de graffiti insultant sur sa devanture, ni aucune sorte de manifestation de haine des musulmans pour ce commerçant. Pour le saucisson, qu'ils aillent "Au cochon d'or", sur le marché Dejean. Leur saucisson est très sec, comme je l'aime, et la charcutière sympathique. Elle donne souvent un petit bout de jambon de campagne à ma fille qui le dévore en sortant sans qu'aucune personne dans la rue ne lui jette autre chose qu'un sourire amusé devant autant de gourmandise.
Ainsi, rengainez vos saucissons guerriers et réjouissez-vous ! On peut manger du porc et boire de l'alcool à la Goutte d'Or ! Arrêtez tout, il n'y a aucune valeur française en danger ici, aucun besoin d'aller sauver la France sur le parvis de l'église Saint Bernard (oui, celle qui a essayé de défendre les sans-papiers. Une église assez différente de celle que côtoient les saucissonneurs, je pense). La France est saine et sauve, et le 18 juin, jour prévu pour cet apéro, elle s'affairera au derniers préparatifs pour la fête de la Goutte d'Or, où elle va bien s'amuser, la France. Si vous êtes dans le coin, venez-y. Samedi, c'est la course à pied, le carnaval et un pique-nique. Les gastronomies des 4 coins du monde démontreront que même sans porc (parce que personne ne voudrait froisser son voisin en lui en faisant ingurgiter par inadvertance), on peut manger un sacré tas de bonnes choses.
Parce que ce qui frappe à la Goutte d'Or, ce n'est pas la haine et les fantasmes qu'elle inspire à certains bien pensants, mais la grande tolérance qui y règne. Il y a ici, en plus de la majorité maghrébine, toutes les nationalités, pléthore de religions (catholique, protestante, chinoises, indiennes, africaines, etc.) et pleins de choses à découvrir. Malgré l'énorme pauvreté entassée sur un si petit territoire, je n'ai jamais ressenti de problèmes de cohabitation. Ils existent peut-être, je ne suis pas insérée assez profondément dans le quartier pour le ressentir (j'y suis depuis 4 ans et ma seule activité associative est celle de déléguée de parents d'élèves). Mais je ne les ai ressentis ni dans la rue, ni dans l'école, ni sur les tracts et graffitis au mur.
Au contraire, il y a par exemple une population juive, issue d'Afrique du nord. On pourrait croire que les tensions géopolitiques créeraient une haine difficilement surmontable. Et pourtant, le jour du fameux match Algérie/Egypte, un monde fou était entassé à l'intérieur et devant la vitrine de chez Guichi, resto casher, pour voir le match sur écran géant. J'ai des doutes qu'ils fussent tous juifs. Et comme pour le Cochon d'or ou le caviste, je n'ai jamais vu le moindre graffiti insultant sur leur vitrine ni aucune marque de haine de la part des musulmans du coin.
Et puis la Goutte d'Or c'est aussi le mélange des identités, ou plutôt la superposition, comme ce petit garçon au yeux bridés et au cheveux crépus que j'ai vu hier. La nounou de ma fille me disait espérer que la coupe du monde verrait en final la France et l'Algérie, les 2 pays qui lui tiennent le plus à cœur (je sais, ce ne peut être qu'une demi-finale, mais là n'est pas le problème). Ce n'était pas des paroles en l'air. Le soir du match Algérie/Egypte, j'ai évidemment su qui avait gagné grâce au boucan qu'il y avait dehors, mais une heure plus tard, j'ai aussi su que la France avait marqué grâce aux cris de joie venus de mes voisins. On est ici Français, Algériens, Berbères, dans un même élan, comme je suis Poitevine, Parisienne, Française, de gauche ou je ne sais quoi d'autre.
Et pour finir sur les fantasmes créés par la Goutte d'Or, 2 points : 1 : le blocage des rues pour la prière du vendredi. C'est ma rue qui est bloquée, rue peu large et éminemment commerçante. Cette rue est bloquée 80% du temps par ... les camions de livraison. Ce qui est parfaitement accepté par tout le monde, vu que c'est une rue de marché où les voitures ne s'aventurent que rarement, pour chercher à se garer. Cela ne signifie pas que ce blocage est normal, mais relativise l'importance du phénomène. Le vrai problème, c'est de trouver une salle pour permettre à tous de prier. Tout cela n'est qu'une affaire de spéculation immobilière. Il est impossible aux musulmans plutôt pauvres du quartier de se doter d'un lieu de culte suffisamment grand dans Paris. Personnellement, plus de 100 ans après la guerre république / église catholique, je ne comprends pas cette logique empêchant l'état d'aider les musulmans à avoir des lieux de culte décents. L'état ne doit absolument pas s'immiscer dans les affaires religieuses ? Alors qu'il vende toutes les églises catholiques qui lui appartiennent ! Et oui, toutes les églises construites avant la loi de séparation entre l'église et l'état (un paquet donc) sont la propriété de l'état qui doit les entretenir. Je suis sûre que des tas de gens recherchant des maisons de caractère seront preneurs et, en temps de crise, cela fera de sacrées économies d'entretien. Mais il y a toujours 2 poids 2 mesures dans cette histoire et les mêmes qui hurlent contre les prières dans la rue, hurlent contre le plan de la mairie pour construire une mosquée et la revendre aux musulmans. Je fais de la natation, chose tout à fait privée. Pourtant l'état me construit des piscines. La prière est en effet quelque chose de tout à fait privée, mais cela ne doit pas empêcher l'état d'aider les citoyens à avoir des lieux corrects pour faire ce qu'ils aiment.
2 : le voile. Je reviens du square Léon où jouaient mes 2 enfants. Un coup d'œil circulaire m'a fait voir majoritairement des femmes sans voiles, quelques femmes avec un voile sur les cheveux et une avec un voile sur les cheveux et sur le cou. Tout ce petit monde, voilé ou non, tape la discut' ensemble sans le moindre problème. On peut même y trouver une mère avec un voile sur les cheveux et sa fille dans une tenue assez moulante. En 4 ans ici, j'ai dû voir 2 ou 3 femmes entièrement voilées. Ici, dans le prétendu "temple de l'intégrisme". Et le gouvernement (suivi par une grosse partie des français) gaspille des heures à réfléchir au sujet, des sessions parlementaires entières à voter des lois et mettre en place les moyens de les appliquer pour limiter le voile et interdire totalement le voile intégrale au nom de la défense des femmes, paraît-il. Pour la défense des femmes de la Goutte d'Or, il faudrait peut-être plutôt penser à empêcher l'esclavagisme des enfants en France. Oui, oui, l'esclavagisme. Car une des vraies plaies du quartier, c'est la prostitution des très très jeunes femmes. Surveillées à quelques mètres par leurs maquereaux qui les ont enlevées à leur famille, leur docilité est acquise par la menace de mort sur leurs proches restés au pays. Ceci concerne sûrement plus de femmes que le niqab. Que j'aimerais qu'on dépense autant d'énergie à empêcher cela qu'à délirer sur le voile. Vraiment.
Bon, ce sera tout pour aujourd'hui. Je pourrais continuer sur les vraies plaies du quartier, la pauvreté, les marchands de sommeil, la drogue, mais je préfère conclure en vous invitant de tout cœur à venir à la fête de la Goutte d'Or. Faites-vous votre propre opinion et gageons que vous serez convaincus que la tolérance qui règne ici doit effectivement être érigée en exemple pour tous.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

Les articles les plus lus
Journal — Nouvelle-Calédonie: débats autour du colonialisme français

À la Une de Mediapart

Journal — France
Des militants à l’assaut de l’oppression « validiste »
Ils et elles se battent contre les clichés sur le handicap, pour la fermeture des institutions spécialisées et pour démontrer que, loin de la charité et du médical, le handicap est une question politique. Rencontre avec ces nouvelles militantes et militants, très actifs sur les réseaux sociaux.
par Caroline Boudet
Journal — France
Une peine de prison aménageable est requise contre François Fillon
Cinq ans de prison dont quatre avec sursis, la partie ferme étant « aménagée sous le régime de la détention à domicile », ainsi que 375 000 euros d’amende et dix ans d’inéligibilité ont été requis lundi 29 novembre contre François Fillon à la cour d’appel de Paris.
par Michel Deléan
Journal — France
Au tribunal, la FFF est accusée de discriminer des femmes
Neuf femmes accusent la Fédération française de football de les avoir licenciées en raison de leur sexe ou de leur orientation sexuelle. Mediapart a recueilli de nombreux témoignages mettant en cause le management de la FFF. Son président Noël Le Graët jure qu’il « n’y a pas d’atmosphère sexiste à la FFF ».
par Lénaïg Bredoux, Ilyes Ramdani et Antton Rouget
Journal — France
« La droite républicaine a oublié qu’elle pouvait porter des combats sociaux »
« À l’air libre » reçoit Aurélien Pradié, député du Lot et secrétaire général du parti Les Républicains, pour parler de la primaire. Un scrutin où les candidats et l’unique candidate rivalisent de propositions pour marquer leur territoire entre Emmanuel Macron et l’extrême droite.
par à l’air libre

La sélection du Club

Billet de blog
Escale - Le cinéma direct, un cinéma militant qui veut abolir les frontières
Briser le quatrième mur, celui entre cinéaste et spectateur·rices, est un acte libérateur, car il permet de se réapproprier un espace, une expérience et permet d'initier l'action. C'est tout le propos de notre escale « Éloge du partage » qui nous invite en 7 films à apprendre à regarder différemment.
par Tënk
Billet de blog
Faire militance ou faire communauté ?
Plus j'évolue dans le milieu du militantisme virtuel et de terrain, plus il en ressort une chose : l’impression d’impuissance, l’épuisement face à un éternel retour. Il survient une crise, on la dénonce à coups de critiques et d’indignation sur les réseaux, parfois on se mobilise, on tente tant bien que mal d’aider de manière concrète.
par Douce DIBONDO
Billet de blog
Un jour dans ma vie militante : l’Etat réprime impunément des familles à la rue
[Rediffusion] Jeudi 28 octobre, soutenues par Utopia 56, plus de 200 personnes exilées à la rue réclamant l’accès à un hébergement pour passer l’hiver au chaud ont été froidement réprimées. L’Etat via son organe répressif policier est en roue libre. Bénévole au sein de l’association, j’ai été témoin direct de scènes très alarmantes. Il y a urgence. Voici le témoignage détaillé de cette journée.
par Emile Rabreau
Billet de blog
Penser la gauche : l'ubérisation des militant·e·s
Les mouvements politiques portent l’ambition de réenchanter la politique. Pour les premier·e·s concerné·e·s, les militant·e·s, l’affaire est moins évidente. S’ils/elles fournissent une main d’oeuvre indispensable au travail de terrain, la désorganisation organisée par les cadres politiques tendent à une véritable ubérisation de leurs pratiques.
par Nicolas Séné