Sommes-nous en « crise » ou en révolution ?

Il y a cette fameuse télé., que je regarde et qui me confirme jour après jour que nous sommes en "crise". Prendre position en mettant des mots sur notre vécu est un exercice de liberté. Mais j'oubliais, nous regardons tous la télé.

Il y a cette fameuse télé., que je regarde et qui me confirme jour après jour que nous sommes en "crise".

Puis il y a mon conjoint, heureux de rentrer à la maison pour se plonger dans sa passion, la musique, car à l'extérieur, il ne reçoit que précarité, dans le travail qu'il mendie chaque jour. Il y a aussi mon voisin, qui peste sur " la société ", et ses autres voisins, tel qu'il les subit, maintenant qu'il est en retraite.

Mes collègues, car j'ai la chance d'être encore un peu rémunérée pour le travail que j'ai fait aujourd'hui, et ils comptent sur moi, sans bien savoir si je serai encore là demain. Il y a bien sûr ma copine, qui m'adore parce que je suis tellement différente d'elle, et que j'adore pour les même raisons. Elle est devenue " un bon chef ", depuis tant d'années passées au service de son administration. Elle ne rêve que de mettre le délégué syndical hors circuit, après avoir subi ces années de pression et d'obéissance. Non pas pour son action, mais à cause de l'homme qu'il est. Ils sont tous si courageux... bien qu'ils critiquent chaque jour leurs lendemains et les autres. J'allais oublier mon père, et mon grand-père, comment le puis-je ? Ils pensent " que c'était mieux avant ", et à qui je ne parle plus, du coup...

Comment savoir s'ils sont en crise ou en révolution? Peut-être en leur demandant leur avis. Mais eux-aussi, ils regardent la télé.

Ils sont pourtant capables d'être en désaccord avec plein de monde, en général ! Mais j'ai le sentiment qu'ils me répondront que nous sommes en crise.

Après quelques lectures, si l'on surpasse les mots pour arriver à réfléchir et à se comprendre, je n'ai toujours pas trouvé de réponse globale, transdisciplinaire et argumentée pour confronter les opinions. Mais peut-être ne suis-je pas assez " technique " ou érudite pour cela ? 

Alors j'ai rédigé cet article. Puis en le relisant, j'ai simplement décidé que j'étais en révolution.

C'est en réalité ce que je vis chaque jour et ce que vit chaque citoyen dont il s'agit. La caractérisation de notre quotidien et de notre vécu ne doit pas être laissée à ceux qui la surplombent. Les hommes et la multitude des réalités vécues ont le pouvoir de mettre des mots sur ce qui est. C'est à chacun de nous de dire et de donner du sens par ses propres mots à cette réalité partagée. Nos actes sont là, ils existent et pourtant nous n'osons pas décider nous-mêmes des mots à employer. Nous laissons à l'autre, qui nous guide soit disant par sa connaissance ou par sa technicité.

Prendre position en mettant des mots sur notre vécu est un exercice de liberté. Mais j'oubliais, nous regardons tous la télé.

C'est à nous de décider et de reprendre l'exercice. Nous ne devons pas rester seul à vivre cette réalité et laisser ceux qui ne la vivent pas en parler. Pourquoi le feraient-ils mieux que nous ? Parce qu’on leurs a appris, à écrire, à lire, à expliquer et à maîtriser ? Cela justifierait-il de laisser aux autres le pouvoir de nommer ce que nous vivons? Car ce que chacun vit individuellement, peut être une révolution.

Si je vis une crise, c'est un événement soudain, que je ne voulais pas vivre, et que je veux modifier demain. Or cela fait quinze ans, au moins, que mon conjoint, que mon voisin et ses voisins, que mes collègues, ma copine, mon père et mon grand-père, courbent l'échine face à chacune de leurs réalités. M'ont-ils dit que demain sera différent ? En réalité, ils m'ont montré qu'ils étaient en survie. Et nous partageons notre quotidien.

Si seulement ils pouvaient me répondre qu'ils sont en révolution. Nous aurions mis un visage sur notre mécontentement et surpassé nos peurs. Je suis en révolution depuis de nombreuses années, et je ne suis pas différente d'eux. Je suis même faite à leur image.

Ce qu'il me manque depuis toutes ces années, c'est de partager cette force. Partager cette force, en nommant notre état de révolution, pour pouvoir porter notre fardeau ensemble et le rendre moins lourd. Moins lourd pour nous tous, dans un premier temps. Au lieu de confronter nos mécontentements, nés de crispations de " crise " nous pourrons rassembler nos forces. Mettre un visage réel sur nos insatisfactions et les transformer. Ne pas laisser "la crise " d'un système que nous ne maîtrisons pas museler notre bienveillance naturelle et notre autonomie.

Ne laissons pas " la crise " impalpable du système réduire notre aptitude naturelle au bonheur. Construisons ensemble notre révolution.

La révolution que nous sommes en train de vivre va permettre de passer à une autre évolution, qui pourrait nous rassembler. C'est le climat que nous allons lui donner, qui fera éclore notre solidarité et notre humanité. 

Car la réalité est aussi celle que l'on veut vivre, et il faut commencer par oser la nommer. 

Mary Haway

 

Article 2014

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