De l'entre-soi à l'entre-nous ?

Le patrimoine d'Aubervilliers n'est pas qu'ouvrier

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Le patrimoine constitue le sol d’une ville, ses fondations. Disons plutôt ses sols. Les mémoires y sont en effet multiples. Les lectures de celles-ci sont tout autant diverses et parfois même contradictoires. Ce n'est seulement que dans la seconde moitié du XIXe siècle, autour de la Révolution industrielle et de la Commune de Paris, que surgit la figure de l’ouvrier, émancipée de tout rapport à la terre. Elle prend des allures romantiques chez Victor Hugo – on pense à la figure de Gavroche dans les Misérables - ou encore chez le peintre Delacroix (La liberté guidant le peuple) et renvoie plus largement à la dénonciation de la pauvreté, à l’exploitation avec Marx. L’ouvrier est hors-sol. A ce titre il appartient aux classes dangereuses. C’est une des différences fondamentales avec le paysan ou encore le maraîcher qui font figure rassurante par leur ancrage dans le paysage. C’est peut-être une des raisons qui explique pourquoi certaines grandes usines cherchèrent à s’attacher leurs ouvriers en leur donnant un lopin de terre à cultiver. Jardins individuels que compléteront les jardins ouvriers soulignant ainsi leur dimension plus politique que sociale. 

Aubervilliers est une ville qui a toujours été présentée comme défendant la mémoire, faisant des multiples apparitions de celle-ci, une unité, ce qui ne va pas toutefois sans poser problème. Y-a-t-il une unité de sens entre la mémoire des boyauderies de la Porte de la Villette aux conditions de travail drastiques et la mémoire de la dernière ferme du territoire de Seine Saint Denis, localisée à Aubervilliers, la ferme Mazier ?  

 
L’existence de la Ferme Mazier (aujourd’hui propriété de la ville) remonte au XVIIe siècle. Localisée dans le cœur du bourg d’Aubervilliers, cette maison est l’ultime témoin de l’histoire d’une société rurale qui a prédominé jusqu’au XIXème siècleElle se compose de plusieurs bâtiments regroupés autour d’une cour intérieure, accessible depuis la rue Heurtault par une vaste porte charretière. Cette cour pavée servait au lavage et à l’apprêt des légumes, ainsi qu’au séchage et au battage des graines. Tout autour se trouvaient de nombreuses dépendances, dont plusieurs ont été préservées, comme les écuries et le four à betteraves. L’ensemble est bâti en matériaux de réemploi, allant de la pierre taillée au moellon de gypse enduit en passant par le pan de bois. Demeurée en activité jusqu’en 1962, la ferme est conservée pratiquement en état. Mais l’état de délabrement avancé du bâtiment convainc la Région, Plaine Commune, la Ville d'Aubervilliers et la Fondation du Patrimoine d’engager des travaux de rénovation. Financé par ces quatre acteurs, le chantier est pris en charge depuis avril 2014 par l’association d’insertion APIJ BAT qui réalise des chantiers écoles. Ainsi, douze stagiaires en alternance ont été recrutés afin de réaliser des travaux de maçonnerie, de charpente et de ravalement, leur permettant par la même occasion de reprendre contact avec le monde de l’entreprise afin d’accéder ultérieurement à un emploi ou à une formation dans le domaine du bâtiment ou de l'éco construction. L'association ne rénovera toutefois qu’une partie du bâtiment.  

Depuis 2016 l’association “La Pépinière” a comme projet de faire sien le lieu pour y déployer "la promotion et le développement d'une alimentation saine, locale et bon marché à Aubervilliers". Elle en définit ainsi les objectifs sur son site : Accueil • La Pépinière Aubervilliers (lapepiniere-aubervilliers.fr)


“À terme, notre volonté est de pouvoir ouvrir aux habitants ce lieu exceptionnel, et accompagner sa réhabilitation pour y implanter des initiatives dont la charte correspond à nos valeurs : une production locale et responsable, un modèle économique social et solidaire.” 

Risquons-nous à un commentaire de texte. Proclamation d’une volonté qui se donne ses propres limites indépendamment d’un cadre municipal ou départemental. Ouvrir aux habitants... sans hésiter une seconde, disons que l’ouverture de ce lieu classé n’est pas le résultat d’une volonté particulière, que ce soit celle d’un individu ou d’un groupe. Volonté capricieuse qui pose “ses valeurs” comme critère de soutien à la réhabilitation d’un lieu. Quelles valeurs ? Derrière le discours convenu de responsabilité et de solidarité, on lit la volonté de parler à la place des habitants. Pourquoi ? Parce que la Pépinière se veut mécène. En 2019 elle récupère 6090 euros de dons pour les travaux d’urgence.  

« On a eu un gros donateur, explique Gaspard Tiné-Beres, président de la Pépinière, et aussi beaucoup de petits donateurs qui ont donné 10 ou 15 euros. » (https://www.leparisien.fr/seine-saint-denis-93/seine-saint-denis-grace-a-vos-dons-la-ferme-mazier-reve-d-une-nouvelle-vie-13-12-2019-8216769.php 

Preuve selon lui, que le projet de la ferme fédère au sein de la commune d'Aubervilliers. Raisonnement qui ne nous dit pas quelle est la “grosse “ somme, pour juger de ce lien de solidarité. Encore moins qui est le donateur. 

Une phrase étonnante sur la page du site départemental de Seine Saint Denis consacré au tourisme : Aujourd'hui la ferme Mazier accueille des ateliers, et notamment des ateliers gastronomiques. Pour le moins surprenant. Décidément la Ferme Mazier crée un monde hyperbolique, cuisant des pizzas dans un four sur roulettes qui fera peut-être objet d’une collection patrimoniale dans un siècle ou deux, proposant un atelier couscous où il s’agit de mettre les mains dans la semoule et éplucher du légume à la chaîne, comme on peut lire sur le flyer présentant l’animation.  

Le projet de la pépinière est peut-être louable dans ses intentions. Il n’en demeure pas moins problématique dans son appropriation du lieu et sa relation à l’habitant. À une époque où il est de bon ton de parler d’interactivité, on ne peut qu’être surpris de la conception que l’association se fait du lien social : 

“Pour ce faire, nous sollicitons votre soutien le plus solidaire et familial : parlez de nous, passez nous voir, racontez notre projet, partagez nos messages et nos actions. Nous avons besoin de tout votre soutient (sic)  pour faire de la ferme Mazier un lieu vivant et ouvert à tous ” 

Inutile d’insister sur ces répétitions d’un nous qui manquent la constitution de véritables valeurs communes articulées au patrimoine de ville. 

 
 

 

 

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