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Billet de blog 12 mars 2022

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Ressentiment et haine

Les travaux de Cynthia Fleury sur le ressentiment, notamment « Ci-gît l'amer » (2020), permettent d'éclairer les motivations d'Eric Zemmour et de ses sympathisants.

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Illustration 1

« Au bord du gouffre, il faut se poser la question : où l'humanité va-t-elle donc ? Comment est-il possible qu'elle continue à courir fatalement à son suicide ? Pourquoi cette incapacité à diriger sa destinée, quand tout nous prouve que le produit de l'intelligence humaine - la Science et ses conséquences, les progrès techniques et ceux de la culture, ont atteint des hauteurs vertigineuses. »

Ainsi s’exprimait Serge Tchakhotine, en 1952, dans son ouvrage, Le viol des foules par la propagande politiqueeffrayé par la sombre fatalité qui peut s’emparer des masses atomisées.

Qu’est-ce qui explique le retour incessant de ces discours manipulatoires que l’on ne cesse de combattre et qui résistent à toute argumentation de la raison ? Comment comprendre l’impuissance de la raison face à ces figures du ressentiment qui déversent tant de haine ? Cynthia Fleury, dans son livre Ci-gît l’amer, en associant philosophie et psychanalyse, entreprend de donner sens à cet esprit de vengeance qui rejoint les déterminations de l’instinct. Esprit vil, dont le monde est clôture et rétrécissement, l’homme du ressentiment revêt les oripeaux d’une morale qu’il dénature, peut-être parce qu’elle comporte en elle ce risque.

Comment on crée un chef

Le constat est là : la tête de l’hydre ne cesse de ressurgir. On n'a que trop tendance à faire reposer les raisons de la résurgence des discours fascistes sur la force persuasive du chef. Il y eut pourtant, dans les années soixante-dix, les travaux de Robert Paxton sur La France de Vichy, le film Le chagrin et la pitié de Max Ophüls, qui rétablirent les faits quant aux comportements « héroïques » des français. Ils montrent que c’est en sortant de l’image du chef charismatique que l’on finit par saisir le sens de ce ressentiment si bien partagé :

« en personnalisant le fascisme, l’image du dictateur tout puissant crée la fausse impression que nous pourrions parfaitement comprendre le phénomène en nous contentant d’étudier en détail celui qui en est le leader. Cette image est le triomphe ultime de la propagande fasciste »   .

C’est en ce sens que l’auteure rejoint l’analyse d’Hannah Arendt sur « la banalité du mal ». La convergeance se fait aussi lorsqu'elle situe à sa juste place le discours du ressentiment contre le capitalisme. En effet, explique Cynthia Fleury, le discours que tient le fascisme est un discours communautaire opposé à un libéralisme individualiste. Tout le contraire de l’individuation. Mais le capitalisme lui-même n'est pas désavoué.

L’audience d’Eric Zemmour : ressentiment contre admiration

Comprendre l’audience d’Eric Zemmour, c’est s’attacher au sens du « ressentiment » dont Cynthia Fleury fait la généalogie dans Ci-Gît l’amer. Le ressentiment n’a de consistance que s’il sort de la subjectivité pour buter contre ce qu’il se choisit comme raison d’être. Sans quoi il ne se soutient pas tout seul. Sortir du moi, c’est le processus que Cynthia Fleury qualifie « d’individuation ». Faire du monde mon monde sans sombrer dans les deux écueils que sont le complexe de supériorité et le ressentiment, tel est le sens de cette séparation de soi, celle qui laisse le goût de l’amer, celle qui tente »l’aventure mallarméenne d’un je disparaissant »   . La douleur du moi séparé de l’unité originelle est un moment tragique qui doit faire œuvre, pour ne pas devenir ressentiment. En cela la tragédie est l’occasion de l’ouverture en tant que mise en mouvement de la relation au monde.

Dans ce sens le ressentiment zemmourien est comme le résultat d'une incapacité d'admiration. « L'admirable peut ne pas être admiré et l’on peut admirer ce qui n’est pas admirable »   . Descartes associait l’admiration à la générosité, cet art de bien user de l’infinité de sa volonté, ceci afin de rendre l’admiration moins défaillante. En ce sens raisonnable, l’admiration n’est pas l’idolâtrie. L’admiration est ce qui mobilise l’esprit et le corps, ouvre la réflexion. L’homme du ressentiment est malveillant, incapable d'une admiration désintéressée, entendue comme ouverture à l'autre. Ainsi le récit biblique de la haine de Caïn pour son frère signifie l’échec de la culture à se distancier de ce désir abyssal qui est la mort de l’autre. Situation tragique qui appelle à un dépassement.

Nobles mensonges et violences contre le langage

Haine, diffamation et mensonge vont ensemble. « D’une certaine manière, les "deux Minutes de la Haine" pronostiquaient déjà chez Orwell l’émergence d’un rituel de détestation collective devant le jaillissement d’une image et d’un visage identifiés comme "l’Ennemi du Peuple" par la "Police de la Pensée" »((p.176)).

Il existe deux types de mensonge, si l'on veut bien suivre Platon dans sa République (Livre II) : le vrai mensonge, celui que les poètes véhiculent à propos des dieux et qui est une menace pour le Cité, et le « mensonge dans les discours » qui peut se montrer utile à certains. Celui-là sert les intérêts de tous quand il s’agit de lier les citoyens en vue d’une vie commune pacifiée. Ce seront les chefs de la Cité qui disposeront d’un tel droit. Platon qualifie alors de « noble mensonge » le mythe qui consiste à faire croire aux citoyens qu’ils sont nés d’un même sol, tous « frères dans la Cité » mais dissemblables. L'intérêt du groupe outrepasse la morale, parfois trop dévouée à la répétition, impuissante à innover.

L’analyse de Cécile Alduy dans son livre La langue de Zemmour montre comment la langue commune est attaquée dans les discours d’Eric Zemmour. Celle-ci a pour but de rassembler les citoyens au sein de la nation en créant une égalité transfigurant les différences. Or le discours d’Eric Zemmour vise à produire une communauté de semblables ce qui n’a rien à voir avec l’institution d’un bien commun ayant pour fin l'institution de la démocratie.

Pour Cynthia Fleury, le langage perd, du fait du ressentiment, sa capacité de symbolisation. Il rejoint le cri de l'instinct, la violence spontanée. Sur les réseaux sociaux, l'homme du ressentiment vomit sa haine

Amertume et ressentiment

Hermann Broch a bien identifié, dans son essai majeur d’après-guerre, la Théorie de la folie des masses, que le ressentiment ne naissait pas de l’absence des seules structures matérielles de « soutènement » (autrement dit des inégalités socio-économiques) mais qu’il relevait d’une faillite morale plus intime, plus émotionnelle, d’une perte de valeurs, ou plutôt d’un système de valeurs inversées, avec, en son centre, un « ressenti » qui devient le seul rationnel envisageable, et ce d’autant plus qu’il est alimenté par les passions tristes paralysant toute action.

Broch analyse les conditions morales qui ont permis le phénomène du nazisme et condamne le type du « Spiesser », l'indifférence des petits bourgeois médiocres : leurs idées politiques vagues et confuses ne permettent pas de les considérer comme des responsables directs, mais c'est leur état d'esprit qui a rendu possible le nazisme, et l'« innocence » de tous ces personnages est coupable.

Le ressentiment surgit sur fonds d’égalité : « Celui-ci surgit au moment où le sujet se ressent certes inégal mais surtout lésé parce que égal »((p.28)) écrit Cynthia Fleury. En ce sens on peut y lire les conséquences de la dérive identitaire de l’égalité que Tocqueville dénonçait comme cause de la faillite de la démocratie, dans De la démocratie en Amérique. Le ressentiment exprime la fin du discernement, cette capacité à prendre le temps du recul et à se décentrer, « voyant et non voyeur »   .

Installé au coeur du sujet, il y a aussi le déni de la responsabilité et son report sur une entité abstraite : « les autres ». Un chapitre des Essais de Montaigne, « Comment l’âme décharge ses passions sur des objets faux quand les vrais lui défaillent »   , résume cette négation du réel : l’homme du ressentiment n’agit pas. Il ne parle pas. Il n’habite nulle part.

Propagation plutôt que propagande

Dans un autre livre, Cynthia Fleury écrit : « L’imagination fait voyager l’âme au sein de cercles qui ne cessent de s’étendre ; comme une pierre jetée dans l’eau dont la gloire se mesurerait au nombre de cercles se propageant, l’âme se jette dans le monde pour le faire résonner » (Métaphysique de l’imagination, Gallimatrd, 2010).

Cette formule donne à penser l’imagination comme force de propagation et d’ouverture des idées, ce que la raison seule ne peut réaliser. La force mortifère des discours de propagande tient à leur mécanisme, l’absence de vie. Continuons avec l’analyse que propose la philosophe de l’imagination créatrice absente du simple procédé de reproduction. Pour qu’il y ait création, l’artiste entre dans la présence à soi de ce qui a déjà été créé, mais pour en interrompre le silence. Tout est à créer,

« Il s’agit sans cesse de recréer le monde afin de se recréer soi-même au monde. Contre l'instinct de vengeance, la force créatrice, ou ne serait-ce que l'instinct du jeu, le coup de dé, non pas le dé du relativisme, mais le dé des issues, des possibles, des métamorphoses, des vies réouvertes alors qu'elles semblaient arrêtées, et atteintes d'une béance qui n'est que blessure »   .

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