À Aubervilliers, Portraits de...

Acte IV : Fatima Yaou, femme de terrain ou comment s'enraciner dans le dépaysement.

 

Fatima Yaou Fatima Yaou
Elle arrive, le pas alerte. Le sourire rayonnant. C'est Fatima Yaou. Une militante comme on les imagine. Tout le monde connaît ses engagements et surtout son efficacité. L'injustice, elle la combat, de toute son âme, pourrait-on dire... Pas que l'injustice sociale d'ailleurs.

Vous êtes d'accord avec ce début de présentation Fatima Yaou ?

Oui bien sûr. Quand je suis arrivée en France, j'ai été à la faculté de Vincennes au milieu des années 70. C'était toujours en pleine ébullition et cela me changeait d'Oran ou j'avais eu mon bac dans un lycée dont je me rappelle toujours du nom : El Hayat. Je me demandais même si c'était comme ça dans toutes les facs de France. Moi qui était semblable à ce persan dont parle Montesquieu, je découvrais avec plaisir la solidarité étudiante.

Munie de ma licence en AES, maîtrisant la langue française, je me heurtais à ce mur qui fait de vous une étrangère, alors que moi, je me sentais comme chez moi.

C'est le regard des autres qui a orienté vos choix politiques ?

A ce moment là, je ne comprenais pas grand chose à la vie politique française. De multiples rencontres ont joué un rôle non négligeable pour mon adaptation à un pays qu'à douze ans j'idolâtrais. Des lumières scintillaient devant mes yeux quand j'écoutais le Général De Gaule sans jamais y comprendre quoique ce soit. Ce n'est que bien plus tard que les étoiles se sont éteintes.

Je me rappelle aussi de ces paroles du directeur de l'Ecole à Constantine qui peuvent tuer le désir et l'espoir. J'avais passé un concours à la fin des années 60, en vue d'être éducatrice spécialisée. L'obtenir signifiait pour moi 3 ans d'étude en Algérie. Or, je suis marocaine née en Algérie. Vous allez comprendre. Je réussis le concours. Ma mère et moi sommes conviés par le directeur de cette Ecole... Il annule le résultat de ma réussite, nous rappelant que je n'étais pas algérienne. Cela nous a toutes les deux bouleversées. C'était la porte ouverte à mon départ vers ce pays, la France, que j'admirais tant. C'était aussi la perte de cette terre où j'avais tout. J'ai pris l'avion. Je n'y retourne que pour les vacances, absente partout malgré ma présence : ni de là bas, ni d'ici.

En décembre 1975, mes parents ont été, ainsi que toute ma famille, expulsés d'Algérie. C'était le conflit du Sahara. Ce fut une tragédie pour ces familles qui se sont retrouvées spoliées de tous leurs biens. Mon père ne s'en est jamais remis, comme ma mère, enfouie au plus profond de sa tristesse. Moi je vécus cela de loin. J'étais déjà en France. J'ai vécu sans le vouloir, l'expérience malheureuse de la collision de l'espace public et privé.

Cela a orienté votre vision du monde politique ?

 © Arletty et Fatima Yaou © Arletty et Fatima Yaou
J'ai commencé par rejoindre l'hôpital Ambroise Paré. Je visitais les personnes âgées abandonnées et leur offrais ma parole. C'est par un drôle de hasard que j'ai rencontré Arletty chez elle. Elle était aveugle et je lui lisais des textes. Nous parlions beaucoup, rencontrions d'autres artistes. Un autre dépaysement. Le jour où elle est morte j'ai averti par téléphone Jean Claude Brially.

Georges Soria est aussi un homme de lettres que j'ai rencontré. Atteint d'Alzheimer, je l'aidais dans son quotidien. Autre hasard son fils fut architecte du Collège Rosa Luxembourg à Aubervilliers. Au moment de choisir le nom du collège, j'ai proposé le nom de Georges Soria. Mais je ne m'appelai pas Jack Ralite. Politiquement, je ne pouvais pas rivaliser, c'est vrai avec cette haute figure de la résistance féminine, Rosa Luxembourg.

Vous symbolisez cette conciliation républicaine qui a pour nom « laïcité ». C'est ainsi que votre langue est le français, même si vous avez conservé la pratique de l'arabe dans l'intimité de votre langue maternelle, et que vous pratiquez une religion, à laquelle vous tenez, dans la sphère privée de la foi.

Il ne s'agit pas de tout mélanger surtout si on veut qu'il y ait ce fameux lien social, qui pour vous est bien plus qu'un slogan racoleur.

Le lien social est quasi vital pour moi. Sans lien vous êtes condamné à l'errance et au désarroi. La vie triomphe toujours de l'attention que l'on porte à l'autre. Ce n'est pas un discours religieux que je défends ici. La religion n'a rien à voir avec cela. On doit prendre les gens pour ce qu'ils sont.

Dialoguer est fondamental. Ce n'est pas tenir un discours militant. C'est plus que cela. J'ai vécu une absence de dialogue à plusieurs reprises dans ma vie. Je fais dans le « social »comme on dit. C'est plus que cela. C'est pourquoi je ne suis pas communiste ni socialiste. Je suis une sorte de plateforme, de lieu où les paroles se croisent.

Vous êtes cependant aux côtés de Benoît Hamon ?

C'est en effet d'abord parce qu'il propose un espace de parole aux citoyens-ennes que je l'ai rejoint, fidèle à mes actions depuis mon arrivée en France.

On se lance ? Sur Aubervilliers, ça donne ?

Ma première action fut l'ouverture d'une classe en maternelle à Francine Fromont. Le dialogue ne donnait rien. On a réquisitionné, moi en tête, le bureau de la directrice. Finalement on a gagné !

J'ai participé à des actions variées, le but était d'être entendu. J'ai toujours privilégié l'humain au partis. Quand je me suis installé au Landy, Pascal Beaudet, ancien maire, m'a invitée à rejoindre l'Association Landy Ensemble. Au bilan, 10 ans consacrés à des actions, à tisser le lien. Je suis partie discuter avec nombre d'exclus du quartier. Ils nous ont rejoints. J'ai rompu avec cette association qui me tenait vraiment à cœur ...

J'ai rejoint alors le GIP93, un mouvement interreligieux, par souci de faire dialoguer les diverses religions. J'en ai été la Présidente pendant à peu près 3 ans, sans compter mes années de vice-présidence.

Je me suis aussi investie auprès des services municipaux de la jeunesse.

L'Amicale des locataires du Landy a maintenant plus de 10 ans. L'Association « ancrage et racines » s'adresse aux personnes âgées et isolées et a bientôt 2 ans.

Ça n'en finit plus.. .

On pourrait rajouter mes combats pour le logement...sans oublier le 93 au Coeur de la République..

Vous êtes bavarde, Fatima Yaou... mais surtout une femme de parole ! Merci à vous !

(article-entretien de Maryse Emel)

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