A Aubervilliers, portraits de... la démocratie participative

La soupe démocratique

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Je suis retournée ce soir dans le quartier du Landy. J'y ai vécu 6 ans et en suis partie il y a 24 ans. Après 30 ans les bâtisses se fissurent, les jardinets qu'à l'époque nous entretenions avec les enfants sont grillagés. Au milieu il y a des dos d'âne qui ne servent qu'à gêner les handicapés et font la joie des scooters.

A l'arrière, un terrain bétonné, vide. Peut-être y avait-il chez le concepteur de cet espace, le désir de concurrencer la Défense ? 

Les habitants n'ont rien eu à dire. Aujourd'hui certains sont usés par le bruit et la violence engendrés par une oeuvre qui symbolise ces grands espaces vides de la tyrannie, où la parole est devenue cri, à force de se taire. Certains jeunes s'étaient appropriés les bords de l'espace vacant. Une moto traversa à vive allure sans aucune réaction des autorités masculines faisant le pied de grue. La grue, animal emblématique de la ville aux arbres maladifs.

Dans une conception de la démocratie, nommée participative, on prend l'avis des habitants. C'est chose faite. On a demandé la présence ponctuelle d'un marché. Impossible, il n'y a pas de place pour les camions. Soit. Alors on a demandé au service de la jeunesse pour lequel la Cour des Comptes de 2016 demandait des éclaircissements ( sur cette question voir https://www.ccomptes.fr/fr/documents/34274 , et le chapitre relatif au financement des associations à Aubervilliers) de s'occuper de cette jeunesse désoeuvrée. Impossible car le principe est de les accueillir, pas d'aller les chercher. Allez expliquer ces subtilités à l'homme qui ne dort pas de la nuit, victime des bruits nocturnes.

L'équipe masculine chargée de la "jeunesse" est là ce soir - les mêmes depuis tant d'années - chacun occupant un espace marquant sa fonction hiérarchique.  Des lustres qu'ils sont aux commandes. Le quartier s'améliore me dit un d'eux. Il a dû garder ses lunettes de jeux vidéo. Ben oui... la gentrification ça marche, rajoute-t-il heureux d'avoir trouvé l'exception qui confirme la règle en la présence d'un voisin. Il y a de la mixité sociale dit-il encore. Un mot qui est vide. Mixité ? Où sont d'ailleurs les femmes ? Aux fourneaux. 

Ce soir c'est le concours de la meilleure soupe. Les femmes ont l'art de la composition dans ce quartier sinistré. Elles ont transfiguré le lieu. Les soupières sont ivres de cette douce concoction du mélange des contraires. Elles ont un savoir-faire véritablement démocrate, comme si loin des faussaires du discours, elles savaient que l'action seule est démocrate.

Certains consommeront puis partiront, sans attendre les résultats du vote. Reflet d'une vie politique de la déception ou compréhension que l'acte démocratique se jouait ailleurs ? L'égalité se joue sur fond de différences, la fraternité implique le jeu des dissensions, et la liberté la contrainte de la recette.

                                       

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