Jardins ouvriers

La force de l’idéologie c’est sa rapidité de diffusion. La faiblesse de la pensée c’est sa lenteur à convaincre. Les discours à la gloire des jardins.

La force de l’idéologie c’est sa rapidité de diffusion. La faiblesse de la pensée c’est sa lenteur à convaincre. On lui opposera sans cesse un fait qui peut en contrarier pour un temps les fondements.  On lui objectera un argument imparable.  Ainsi en va-t-il par exemple des “jardins-ouvriers” situés à Aubervilliers en face des Courtillières de la ville de Pantin (93). S'il paraît évident que le jardin ouvrier est un lieu propice à une meilleure condition de vie pour ceux qui en bénéficient, ce mieux-vivre pour soi ne concerne pas tout le monde. Il faut y être éligible.A quel titre ?

À Aubervilliers comme dans toutes les villes de la révolution industrielle au XIXe s, a connu la faim et la maladie comme fléaux récurrents. Ville maraîchère elle sert de grenier à la ville de Paris. Les traces des rails témoignent encore aujourd’hui de cette circulation. Le jardin ouvrier est à ses débuts un projet de rédemption des comportements par le travail de la terre. Charles Fourier, né en 1772 à Besançon, et mort en 1837,  fils de négociant en drap, rêvait de devenir ingénieur, mais l’école qu’il ambitionnait de suivre exigeant quelque quartier de noblesse, il succéda simplement à son père. Dans la société qu’il imagine, lui qui se vantait d’avoir échappé trois fois à la guillotine lors de la révolution française, il y a la promesse d’un monde enfin harmonieux, bâti sur les « phalanstères », sortes de communes inspirées de l’Utopia de Thomas More, véritables palais des plaisirs dégagés du labeur éreintant du capitalisme naissant, rassemblant chacun 1 600 personnes travaillant en commun et partageant les bénéfices annuels. Son œuvre dresse le constat d’un monde « où tout est subordonné à la fantaisie individuelle, toujours contraire à l’intérêt général… » et qu’il faut réformer. (Charles Fourier, l’illuminé de Besançon | Alternatives Economiques (alternatives-economiques.fr) 

Les jardins ouvriers héritent de cette problématique utopiste écologiste. Très vite cependant, d’autres enjeux surgissent qui rendent confus leur usage. Certains défendent  le devoir d'en défendre la mémoire patrimoniale. La  difficulté est qu'il n'y en a pas qu'une.

Les jardins ouvriers d’Aubervilliers s’inscrivent dans le contexte hygiéniste du XIXe siècle, ce qu’écrivait l’abbé Lemire : "S’ils permettent aux ouvriers d’échapper à leur taudis en profitant d’un air plus respirable, ils les éloignent aussi des cabarets et encouragent les activités familiales au sein de ces espaces verts”. En réalité, avant l'abbé Lemire, c'est une femme, Félicie Hervieu, proche de la démocratie chrétienne, pas convaincue par la charité chrétienne mais intéressée par les innovations sociales destinées à améliorer le quotidien des ouvriers, qui va créer les premiers jardins ouvriers à Sedan en 1893, dirigés par des femmes. A Saint Etienne, le Père Volpette copie l'initiative en 1895, et enfin, l'année d'après, l'abbé Lemire contribue à les multiplier sur l'ensemble du territoire. 

Les jardins ouvriers dont le nombre triple de 1939 à 1943, en 1943, assurent 3 % des besoins en calories de la population française et 6 % des besoins en protides (La protection sociale sous le régime de Vichy - Chapitre 5. De la philanthropie à l’action humanitaire - Presses universitaires de Rennes (openedition.org)). Plusieurs raisons parfois contradictoires sont invoquées pour justifier cette inflation des jardins : la famine et la malnutrition, l'indifférence paysanne à la faim dans les villes, les orientations idéologiques du gouvernement de Vichy. La dernière option, Vichy, n'utilise-t-elle pas le jardin ouvrier pour promouvoir "travail, famille, patrie" ? 

En commandant à Londres, dès 1941, une œuvre à Simone Weil, le général de Gaulle pensait-il aux Déracinés, roman du Lorrain Barrès, paru 48 ans plus tôt ? Cette œuvre a-t-elle influencé celle commandée à Simone Weil, L’Enracinement, dont l’écriture fut interrompue par sa mort précoce en 1943 ? Une chose semble certaine, ces jardins présentent pour les pouvoirs politiques des enjeux idéologiques qui dépassent le cadre bucolique.

La querelle autour des jardins ouvriers – qu'il conviendrait mieux d’appeler familiaux, suite à leur changement de dénomination sous Pétain - sont l’enjeu de débats qui au nom d’un engagement écologiste qu’il vaudrait mieux écrire au pluriel, finissent par cacher l’essentiel. Derrière l’engagement il y a d’abord une conviction politique. Les divers visages de l’écologie ne se valent pas. Mais surtout ils interrogent le sens du lien social. N’y-a-il pas dans le goût à la limite de la morale, pour le jardin, une tendance à l’entre-soi ? Rassembler les partisans d’une même cause, les éduquer au plaisir de la terre est loin d’être une idée transparente. Rousseau éduquait Emile au jardinage pour lui enseigner la morale et la propriété. Le jardin du philosophe Epicure se tenait à l’écart des affaires politiques de la Cité. 

Dans une société qui vit au rythme du Covid et de la crise économique, cultiver seul ou à plusieurs le jardin ouvrier, familial ou partager, semble nous renvoyer au choix d'un espace séparé, aux confins des soucis du quotidien 

A LIRE  Jardins collectifs : de l’abbé Lemire aux jardins d’insertion. Typologies – Expériences - Enjeux de conservation [Texte intégral] Paru dans In Situ37 | 2018 

 

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