A Aubervilliers, portraits de...

La misère s'exhibe Texte de Maryse Emel Photographies d'Alexandra Yonnet

 © Alexandra YONNET © Alexandra YONNET
A valoriser la misère à Aubervilliers, la misère résiste et s'accroît, ne réglant ainsi aucun problème. Il fut un temps où le PCF revendiquait cette culture de la misère, la confondant avec celle du prolétaire. Aujourd'hui  il se laisse guider par le Grand Paris et contribue aux constructions urbaines plus par accumulation des habitats qu'en pensant l'humain. On cherche vainement le brassage social annoncé.
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 On voit au contraire des communautés qui ne se confondent pas, tant par leur habillement que leur consommation. Diverses les communautés : religieuses en grande partie, elles sont avant tout culturelles et identitaires. La misère quant à elle est là et s'affiche au centre-ville. Connus des habitants, vivant de la manche, des aides sociales, les miséreux ne revendiquent rien si ce n'est de l'argent, sous les yeux d'une municipalité qui reste dans une attitude ambiguë. 
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Définissant la misère, Pascal y voit une question sans solution : Car c’est être malheureux que de vouloir et ne pouvoir, écrit-il dans un fragment des Pensées (24). Douleur  et souffrance accompagnent un état d'une telle indétermination que le misérable se retrouve victime d'un ballottement sans fin. Ce vacillement permanent se traduit par sa soumission à tous les discours qui s'imposent par la force de la séduction ou de la terreur. Il suit à défaut de réfléchir. On pense pour lui. La pitié qu'il provoque n''est pas plus réfléchie. Elle renvoie à l'effet produit par le corps nu du nourrisson exposant aux yeux de tous sa fragilité. Elle joue sur les affects en nous renvoyant à notre impuissance originaire. Fragilité du corps nu selon Agamben. Exclu du repas fondateur il vit hors du champ du partage de l'égalité. A ce titre il est exclu du champ politique.

Le miséreux n'est jamais bien loin du misérable. Rappelons-nous Les Misérables de Victor Hugo. Les personnages y symbolisent tous une figure de la misère : Fantine ou la déchéance, Les Thénardier ou la méchanceté, Cosette la malheureuse qui suscite la pitié, Jean Valjean ou la misère transformée en sainteté. Il y a donc plusieurs figures de la misère. Leur point commun est la morale qui s'en dégage. 

C'est en nous renvoyant à la trace du péché originel, à notre abandon fondamental que la misère nous attire. A moins que cette rencontre ne soit celle d'une trace sur un visage, nous renvoyant à un indéfinissable et infini commandement . Lévinas écrivait : « Le visage s’impose à moi sans que je puisse rester sourd à son appel, ni l’oublier, je veux dire sans que je puisse cesser d’être responsable de sa misère ». Par son lien avec une morale de la nudité la misère devient valeur et a un prix : c'est l'envers de la démocratie, son négatif qui effraie telle une menace de la chute.

Il y a une misère qui relève de l'indécence. Si on considère que le politique n'est pas là pour faire oeuvre de morale, se pose nécessairement la question des raisons qui conduisent une municipalité à exhiber la misère, au-delà du classique déni qui consiste à dire : ce n'est pas de notre responsabilité, c'est une fatalité dans cette ville. Ce serait les "moyens" insuffisants qui créeraient la situation. A chaque fois qu'une institution est en panne, l'école par exemple, on invoque les moyens. Il suffirait d'avoir plus de dotations budgétaires pour résoudre les difficultés. Les moyens ne peuvent être mis en oeuvre que s'il y a un objectif, une pensée du sens. Indépendamment des "stars" de la misère qui siègent à côté de la Mairie, symbole de la justice et du droit, il y a les pauvres qui sombrent de plus en plus dans la misère. et ceux-là ne sont pas des stars. 

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Que faire ? aurait pu dire Lénine.

 

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