Les gilets jaunes sont-ils révolutionnaires ?

Quelle égalité revendiquent les gilets jaunes ?

 

Cet article rectifie le précédent

Depuis que s'exprime leur colère, les gilets jaunes exercent un pouvoir de fascination. Eux-mêmes s'attachent à troubler la lecture de ce que certains nomment « révolte », d'autres « insurrection », d'autres encore « révolution ». Si le vocabulaire demeure approximatif pour expliquer leur action, les analystes et les « gilets jaunes » eux-mêmes se tournent bien souvent vers le vieux procédé de l'analogie pour expliquer la soudaineté de cette action. Celle-ci établit un rapport de ressemblance entre deux réalités distinctes afin de clarifier l'une par l'autre. C'est ainsi que le mouvement des « gilets jaunes » est parfois lu à travers le prisme de la Révolution française de 1789.

L'analogie comme méthode

L'analogie est un procédé de connaissance des phénomènes qui échappent à la législation scientifique. Il s'agit de ramener l'inconnu au connu. Par exemple, avant de connaître la circulation sanguine, analogie au modèle technique fermé du circuit introduit par Harvey en 1628, on parlait d'irrigation sanguine, selon le modèle de Galien qui relevait au contraire du modèle technique des canaux ouverts. L'ouvrage de W. Harvey Sur le Mouvement du Cœur et du Sang((Exercitatio anatomica de motu cordis et sanguinis in animalibus.)) est, selon le philosophe des sciences G. Canguilhem, « le premier texte capital de la physiologie sans équivalent jusqu'aux Mémoires de Lavoisier sur la respiration ». G. Canguilhem présente ainsi le résultat de Harvey : il « parvenait à la conclusion que le sang d'un animal est une masse liquide donnée contenue dans un appareil fermé où elle «circule», c'est-à-dire se meut en un cercle ».

C'est selon cette méthode propre à la biologie qu'on appréhende depuis quelques temps le phénomène des « gilets jaunes ». L'analogie, ici, c'est la plupart du temps la révolution française. Cette image est cependant assez peu rigoureuse, parce qu'elle est sous-tendue par des présupposés, à savoir que l'histoire se répéterait et suivrait des lois. Les événements historiques seraient alors prévisibles comme les faits de nature, dont les sciences recherchent les lois du mouvement. Or, d'après divers commentateurs, le mouvement a surpris, un peu à la façon dont le clinamen d'Epicure, ce mouvement brusque qui sort de la trajectoire, interrompt le cours de la nécessité, créant ainsi du neuf. Cette contingence appartient à l'agir humain qu'on ne saurait ramener à des lois nécessaires. 

Les réseaux : une autre analogie

Les média ont globalement insisté sur le fait que tout a commencé avec les réseaux sociaux. Si on a admis comme évident la notion de social, et les analyses sont alors devenues sociologiques, historiques, on n'a pas vraiment pris au sérieux cette notion de réseau, détachée du social. Tout au plus, la ramène-t-on à une accumulation de remarques sur les pouvoirs de Facebook ou de Twitter, s'appuyant sur un concept qui finit par devenir éculé, de fatalité de la numérisation de la société. Des propos passant à côté de ce qui se joue au niveau de la contingence de l'action politique.

Peut-être faut-il prendre plus au sérieux, la date de naissance de cette pensée du réseau chez Saint Simon, dans une période qui croit en la rationalité de la technologie. On n'a peut-être pas prêté suffisamment attention à l'emprise de la technique sur la pensée politique et stratégique des « gilets jaunes ». 

Selon Saint Simon, des obscurités de la politique naissent les troubles de l'ordre social. Il s'agit donc de trouver pour le politique, une constitution aussi bonne qu'un vieux syllogisme écrit-il. Pour clarifier le politique, il propose, lui aussi, une analogie pour se faire comprendre : « on a fait usage du levier sans savoir expliquer ce qu'est un levier ; il y a eu des organisations nationales, des organisations politique avant qu'on sût ce que c'est qu'une organisation. En politique, comme dans toute espèce de science, on a fait ce qu'il fallait faire avant de savoir pourquoi il fallait le faire, et lorsqu' après la pratique sont venues les théories, ce qu'on a pensé a souvent été au-dessous de ce qu'on avait exécuté par hasard »((De la réorganisation de la société européenne, Rivages Poche,2014, p.75)). Cette analogie du politique et de la technique du levier n'est pas innocente. Il sort de la métaphore biologique du « corps » politique pour lui associer celle, plus technique du réseau. Le réseau c'est la communication, la circulation, où on retrouve le modèle du circuit cher à Harvey donnant lieu à une physiologie nouvelle. La métaphore semble prendre en compte ici l'idée de contingence du «faire» humain. Cependant ce qui est propre au mouvement des gilets jaunes c'est de suspendre la circulation et donc l'économie.

Ronds-points et péages : les nœuds

Le thème de la circulation renvoie bien sûr à la circularité, donc à l'harmonie qui justifie l'équivalence organisme-réseau, mais ce thème libère aussi les images symboliques qui associent dans une vision techniciste, démocratie et moyens de communication. Pierre Musso écrit :

« Le "ravissant tableau" que brosse la pratique saint simonienne est celui d'une société réticulaire dans laquelle s'imbriquent les moyens de circulation du savoir, de l'argent et des moyens de communication. Tableau du capitalisme industriel naissant et préfiguration de ses figures symboliques successives d'élargissement de la démocratie par l'Ecole, le "Welfare State" puis la communication. Les nouveaux démiurges saint simoniens seront les ingénieurs des réseaux de communication, les idéologues des réseaux du savoir et les financiers des réseaux de l'argent. »((Aux origines du concept moderne : corps et réseau dans la philosophie de Saint Simon In: Quaderni, n°3, Hiver 87/88. Images et imaginaire des réseaux. pp. 11-29. doi : 10.3406/quad.1987.2037))

Si les « gilets jaunes » se postent aux péages et aux ronds-points, ce n'est pas tant dans le but d'instaurer une démocratie, que de paralyser le système de transmission en rendant impossible la circulation. Leur présence en ces lieux a pour but de perturber ce que l'on nomme en informatique les « noeuds » : dans un réseau de communication, un noeud est un point de connexion qui reçoit, crée, stocke et envoie des données sur les routes d'un réseau distribué. Chaque noeud du réseau, qu'il s'agisse d'un terminal de transmission de données ou d'un point de redistribution, possède une capacité intégrée ou programmée qui lui permet de reconnaître, traiter et transmettre des données vers les autres points du réseau. Est-ce un hasard si le mouvement démarre avec des revendications autour du carburant ? Les « gilets jaunes » revendiquent leur place dans le système de circulation des biens économiques. Mais pas seulement. Plus largement c'est, comme l'explique Alexis Spire dans Le fond de l'air est jaune((Reformuler la question sociale)), un droit à la mobilité que revendiquent les « gilets jaunes »: droit à la mobilité professionnelle, c'est-à-dire la possibilité de s'élever et donc d'être socialement et temporellement mobile. Cette mobilité se recompose aussi autour de l'impôt. Une partie se la population est exclue de la mobilité internationale et donc de la possibilité d'échapper à l'impôt. D'où la redéfinition des inégalités derrière la revendication de justice fiscale... et les choix de s'installer aux nœuds de la circulation.

Trois paradoxes

Si on voit dans l'usage qui est fait d'Internet un espace possible pour une amélioration de la démocratie - et c'est un discours qui se tient à propos du mouvement des gilets jaunes, tout comme il a été développé durant le Printemps arabe - il y a au moins des paradoxes à souligner. Vécu comme un espace sans frontières, il est espace fragmenté – renvoyant à la défragmentation du système informatique - à l'image de la mondialisation. Le premier paradoxe est que cette ouverture des frontières, voire leur dissolution, renforce un individualisme et un épanchement personnel qui cultivent les passions. De la combinatoire des passions peut surgir une rationalité. Comme le souligneront nombre de penseurs libéraux, cette combinatoire contribuera au libéralisme économique. Second paradoxe, on voit dans le net une possibilité accrue de la délibération politique et démocratique, et dans le même moment on peut constater que ce discours est propre à une idéologie de la communication qui identifie communiquer et délibérer en commun, donc un discours qui sert d'autres intérêts que ceux qu'il affirme poursuivre. Dernier paradoxe, c'est qu'il n'y a de communauté des égaux que par sa mise en oeuvre par un gouvernement qui entretient la nécessité d'une hiérarchie sociale. L'équité est le nom de cette justice distributive ré-partissant les parts. Pour le dire autrement, la démocratie entretient la distribution des places et des fonctions, ce qui relève de la justice distributive, c'est-à dire proportionnelle. Cette égalité n'est  donc pas de l'ordre de l'identité. L'espace économique des égaux est sous surveillance de l'espace politique du gouvernement.  C'est la forme classique du libéralisme, le but étant de maintenir la paix sociale, en contenant les dérives des passions individuelles, faute qu'elles ne se régulent d'elles-mêmes.

Le paradoxe démocratique c'est que l'égalité n'est là que pour dissimuler les distinctions et surtout justifier les différences gérées par l'Etat. Le politique a pour tâche de ne pas oublier les sans-parts. En répondant par la police l'Etat macronien ne tient plus le rôle politique de veiller sur les sans-parts. Il a renoncé à ce rôle en donnant la priorité au intérêts personnels, réactivant les passions. La main invisible, selon A. Smith ne fonctionne pas. L'égalité, principe démocratique introduit par l'Etat sombre dans la violence, entraînant avec lui l'Etat devenu police. Mettant à nu sa violence constitutive, l'Etat s'effondre. N'est-ce pas ce que disait Pascal ? Surtout faire croire au peuple à la justice.

 

 

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