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Nous étions nés à une époque où l’image surgissait à peine, où la couleur naquit sur des tubes cathodiques noirs…ce fut rapide :
« Voici le moment tant attendu…3…2…1
C’est la couleur »
Les postes télé n’étaient pas adaptés. Alors on imaginait la couleur…
Un temps lent et étiré.
On commençait tout juste à se plaindre des embouteillages.
Une époque où le téléphone s’émancipait mais était encore rattaché à un fil…
Une époque où on tapait au carbone sur la machine à écrire
Nous avons vécu tous les changements, nous sommes les héritiers de la consommation en délire, de la crise qui ne cesse de ramper…
Notre monde ne connaissait pas Internet…l’espace ne rattrapait pas encore le temps.
Les commerçants ne vilipendaient pas encore les grandes surfaces.
Les salles de bain étaient un luxe.
Le vitrier, le rémouleur, le quincailler, un autre monde…
Les clous pour traverser
Le marchand de couleurs
Le poinçonneur
Mes parents avaient une Dauphine.
Je n’avais pas de cheminée, juste un poêle à charbon.
Quand Brassens chantait la Mauvaise Réputation, ce Manifeste de l’individualisme d’un anarchisme nullement social, je n’étais pas née. L’année suivante Boris Vian chantait le Déserteur. J’avais trois ans quand Gilbert Bécaud chanta L’Orange.
Je me souviens de cette maison que ma famille se partageait. Rue de la Goutte d'Or, aujourd'hui André Karman. Il y avait la cour, le pigeonnier du grand-père, le baquet où on lavait le linge…tout était petit. Pas de douche, encore moins de baignoire, les toilettes à la Turque étaient dehors. La nuit il y avait « le pot de chambre » que ma mère vidait le matin. Le grand-père et la grand-mère vivaient à côté. Sa mère supportait mal.
Tous les jours le grand-père surveillait la porte de la cour avec son chien…Youki pour les intimes. Un chien caractériel en fait. Border line comme on dit aujourd’hui.
Le vétérinaire jetait dans la cour les animaux morts, attendant le passage du camion qui les ramassait.
Je ne supportais pas ces odeurs pestilentielles.
Le dimanche c’était poulet-cresson accompagné d’une sauce bien grasse. Parfois les origines italiennes de la grand-mère donnaient lieu à la confection de tagliatelles. Le lit servait pour étaler la pâte … le grand-père coupait alors de fines lamelles avec une certaine religiosité…c’est vrai que cela avait quelque chose de sacré le plat de pâtes de la grand-mère…ces jours-là la tante Ginette venait. La pièce était petite. Il ne fallait pas « se mêler des affaires des grandes personnes ».
J’en avais peur de la tante Ginette. Elle avait de l’argent. Le hasard de la vie m'a fait retrouver sa maison aujourd'hui occupée par la Librairie Le temps de lire.
Grande et maigre à la voix nasillarde
La grand-mère l’enviait. Elle était pauvre.
Il y avait aussi la tante Yvonne…
Je jouais dans la cour souvent seule. Un escalier raide et tout déformé s’achevait dans le noir. Il menait à d’autres appartements. Ma mère en rêvait car il y avait une pièce en plus. Le boucher du marché y vivait avec sa famille. On disait qu’il était riche.
Une mauvaise herbe s’était transformée en arbre. Je la regardais grandir avec attention.
La cave humide me terrifiait. C’est là qu’il y avait le charbon et le petit bois.
Certains jours passait « le gros ». C’était un usurier. La grand-mère lui achetait tout à crédit. Il me faisait peur.
Les jours de ménage le grand-père se tenait devant la télévision refusant le moindre coup de chiffon sur l’écran. Il avait peur que l’image ne disparaisse. Il fallait ruser pour passer le torchon sur l’écran encrassé. Il y avait les ancêtres des vinyles, des 78 tours en cire. Très rarement la mère, comme disait mon père, écoutait.
J’étais souvent malade. Ma grand-mère m’enroulait dans des cataplasmes de moutarde. Mon grand-père me sortait au square, ce fameux square où des allemands avaient mis en joue mon père alors âgé de dix ans à la fin de la guerre. J’y jouais sur un phoque en bronze patiné par des générations de culottes.
Il y avait un bassin aussi, pas de grilles mais un gardien qui discutait…aujourd’hui on a supprimé le bassin pour éviter les noyades, on a mis de hautes grilles pour éviter…du coup aujourd’hui j’évite le square.
Au début son père était ferronnier. Il avait épousé sa mère un beau jour…elle arrivait de Bretagne. Bonne à tout faire. C’était une femme ambitieuse …elle ne resterait pas longtemps au service des autres.
Il devint flic ce père…
J’aurais préféré qu’il demeurât’ artiste….
Les enfants aimeraient parfois avoir enfanté leurs parents.
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L’autre grand-mère était en Bretagne, au fin fond des terres. Je ne me rappelle de rien ou si peu …Mon frère tomba dans le purin à l’une de nos visites. La famille de ma mère me semblait pauvre, d’un autre monde. Là nulle affection. Ma grand-mère me faisait peur avec son fichu sur la tête et mes cousins ne m’attiraient pas. De toute façon je devais rester sur place et je vois mal quel dialogue j’aurais pu engager dans ces conditions. Ce monde n’était pas le mien. Il ne le fut jamais. Etait-il seulement celui de ma mère ?
Mon père redoutait sa mère. Après le Certificat d’études il travailla pour aider sa mère. A défaut d’aider il lui laissait son salaire.
Son père l’initia au tabac après l’avoir surpris à fumer l’herbe du square avec ses copains, et mis une "correction" devant les copains.
Mes parents me disaient que j’avais de la chance et qu’il fallait réussir à l’école. Je redoutais l’école. Les notes, le regard des autres, la cour de récréation.
Je suis devenue professeure de philosophie...
Je suis une femme libre même si elle est gravement malade.
Les Dieux jouent aux dés dans le ciel étoilé. Le hasard nous gouverne. Peut-on prévoir ce qui soudain nous arrache à la terre de nos habitudes? Faut-il se résigner ? Le hasard surprend là où on ne l'attend pas. C'est sa définition. La liberté ressemble à ce leurre avec lequel on appâte les poissons. Pris au piège de l'hameçon, ils terminent dans une assiette.
Mais refuser de croire aux illusions, n'est-ce pas se refuser d'être tout simplement humain ?