Le mérite est une conception aristocratique de la justice

On nous parle d'instituer la reconnaissance du mérite à l'école : une vieille histoire qui n'a rien compris au travail républicain et démocratique des professeurs

Il faut tenir compte du mérite. Certes, on a là une idée louable si au point de départ il y a une prise en sérieux de la diversité des conditions d'enseignement. Inventer les conditions d'un travail décent c'est effectivement mériter de l'Etat. Le pédagogue est celui qui crée ses outils de travail. En cela il est artisan, suivant certes des règles, celles de l'institution, et dans un même temps leur apportant cet "ingenium", ce "coup de main"qui ne s'apprend pas, et à force d'exercices, s'aiguise.

Disons-le clairement. Tout le monde se prétend pédagogue, des coursives ministérielles, aux parents soucieux de la réussite sociale de leur progéniture, rectificatif de leurs désirs refoulés. Chacun y va de ses conseils, de ses rancoeurs aussi, tant la rencontre avec le professeur semble déterminante. La chose est ainsi entendue : à qui sait gérer les moyens, l'enseignant ou l'élève, les portes de la réussite s'ouvriront. Le mot magique est souvent lancé : de la méthode et de la volonté, et tout ira bien.

Sauf que les moyens dépendent pour être efficaces, d'une réflexion sur la fin à atteindre. Et pas seulement. Les pédagogues ont un public éclectique : on n'est pas pédagogue de la même façon à Aubervilliers  et à Neuilly. Les parents n'y ont pas les mêmes attentes. les élèves et leurs professeurs non plus.

Sans oublier cette fâcheuse contingence qui fait qu'un prof est excellent là et impuissant ici. Une classe ne se préexiste pas. Elle se travaille toute l'année avec ses tiraillements, ses douleurs et parfois ses avortements. Une classe naît de ce dialogue interne à elle. Parfois, comme pour une recette, ça prend ou ça tourne... au vinaigre.

 Un enfant c'est un  enfant, disent certains, prêts à tout pour échapper à la carte géographique qui assigne à chacun l'école en fonction de son habitat. Alors ils trichent. Beaucoup se découvrent une passion pour le catéchisme. D'autres veulent "sauver" leur enfant... de quoi? de cet état de sauvagerie qu'ils ont cependant contribué à développer en restant entre eux, retournant ainsi à l'étymologie de l'autre, l'étranger... le barbaros.

Pendant que certains contournent les lieux, les professeurs accueillent ceux qui restent et leur font confiance. A ce titre tous les professeurs doivent être reconnus dans leur mérite. Le premier est d'obéir et de se contenter de penser des aménagements, des redressements, là où la loi de l'Etat demeure trop générale. Le vrai mérite est de construire à la marge du texte, donc à l'intérieur aussi, le possible de leur tache.

Autre mérite de l'enseignant : ne compter que sur lui même. Combien de professeurs souffrent et se taisent? Il y a du courage dans ce beau Ministère. Du courage qui ne se mesure pas. 

Comment mesurer alors tous ces savoirs-faire singuliers? Par une prime, imposant une sorte de "wanted"à la cantonade? 

Soyons sérieux. Posons une fois sur la table les inégalités de statuts, et osons donner un salaire qui ne soit pas tiré vers le bas,  à tous ces nombreux invisibles. Ils n'ont pas écrit de thèses ou leur savoir a peu de poids dans les classes de l'élite. Mais ils ont écrit sur de nombreuses têtes, les valeurs de la République, sans lesquelles les élites ne pourraient se vendre.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.