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Billet de blog 27 septembre 2015

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La bêtise

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 Bêtise de Cambrai

Nous discutions devant un verre de vin, fumant encore avant la nouvelle prochaine augmentation du tabac. L’Etat nous imposait un corps sain. Mais cette intrusion impudique et forcenée dans nos vies, d’un Etat plus soucieux des banques que de tous les licenciements massifs appelés « plans sociaux », nous donnait envie de fumer plus. La guerre aux fumeurs pour éviter les vraies questions, celles qui fâchent. Guerre moralisatrice qui laissait la part belle au monde de la finance, cette prostituée universelle, aurait dit Marx.

-          C’est quoi la bêtise pour toi ?

-          Pour moi ? dit-elle en souriant, c’est les bêtises de Cambrai….C’est sucré et doux, se déguste doucement, surtout ne pas croquer mais prendre le temps de sucer. La bêtise c’est le plaisir de la bouche.

Rires.

Je me rappelais ces militants « antis », les manifestations de ces honnêtes gens crachant leur venin haineux, prêts à mordre dans une sorte de retour au plaisir buccal, celui de la peur de manquer, le plaisir de mordre enfantin avant que la parole ne lui procure un plaisir plus élaboré.  La parole de ces porteurs de haine leur procurait une jouissance au-delà de tout plaisir adulte car il renvoyait à un vieux fonds archaïque. Celui du retour à l’enfance où tout interdit est encore fluctuant.

-          Faire une bêtise ce n’est pas être bête, rajoute-t-elle.. Je renverse un yaourt par terre. J’ai cinq ans. On me dispute mais cette maladresse n’est que la manifestation de la mauvaise maîtrise de mes gestes.  Je peux faire exprès de jeter le yaourt. Dans ce cas alors c’est de la colère , l’expression de mon individualité.  Au pire, je le jette avec l’intention de faire du mal. C’est la méchanceté

Oui. La bêtise est sans intention. Mais être bête…étrange rapprochement avec l’animal qui est désigné comme bête parce que non humain. Confusion. C’est un animal, pas une bête. Il n’est pas capable de bestialité. L’homme si. Ainsi la bêtise se déploie-t-elle d’abord dans le lieu de l’enfance où on la contient, puis elle prend de l’ampleur quand la raison la seconde. « Il est bête », entend-on. Au début cela fait sourire. On suppose qu’il lui manque quelque chose. On croit qu’il est dépourvu de raison, de réflexion. La raison sert la bêtise. peut jouer « à faire la bête »….et la bêtise risque de devenir bestialité.

Rappelle toi. La Belle et la Bête. La bête est inhumaine, punie par les Dieux d’avoir enfreint la règle. L’opposée de la Belle, du beau. Le laid mais aussi l’hybride, le monstre. Ce n’est pas un animal. Elle ne relève d’aucun genre. C’est l’indistinct, l’instinct mêlé à la raison qui rend ce dernier dangereusement rationnel. La raison n’est pas à l’abri de ses propres productions. Une des figures de l’informe, la matière brute. L’illimité auraient dit les Grecs, sauf que l’illimité n’est pas rationnel. Le monstre participe de la raison. La bête immonde dit-on aussi. L’immonde, les immondices…c’est le sale, le répugnant, le contraire de la mesure, ce que l’homme refoule car cela renvoie au stade archaïque du nourrisson. Ni homme, ni animal, cette bête du Gévaudan effraie et ne cesse de faire parler d’elle. Elle rôde comme une menace qui fascine telle la Méduse qui pétrifie celui qui croise son regard. La bête est perverse, tel le cyclope qui dévore crus les hommes d’Ulysse. Démesuré lui aussi mais capable de bloquer les issues pour retenir prisonniers Ulysse et son équipage. La bête, c’est l’autre de l’homme, ce refoulé de la raison, ce refoulé du plaisir pervers. C’est un retour au stade pré-humain de l’enfance.

Il est bête comme ses pieds entend-on souvent. Les pieds cette partie de l’anatomie parfois fétichisée, qui nous permet de marcher et nous tenir debout. Ils nous enfoncent dans la terre, nous nous engluons dans la bêtise. C’est le contraire de la fluidité, du mouvement libre, de la danse. King Kong ne peut faire autre chose que tout écraser. L’homme bête reste à terre. Figure de la bassesse, « monstre incompréhensible » écrit Pascal.  La bête se vautre dans la fange. Et elle aime cela.

La bête, le monstre nous renvoient à un stade antérieur à l’humain, un King Kong, qui en reste à l’odorat pour découvrir la jeune femme qu’il a enlevée. L’odorat, le premier des sens archaïques source de plaisir. Etre bête c’est retourner au plaisir immédiat de cette époque qui précède la règle. Mais en possédant la raison, car l’enfance est loin…La bêtise dangereuse, c’est la raison qui se met au service de l’instinct.

Mais revenons à Cambrai et ses bêtises, aux douceurs du palais. C’est vrai que tout cela est bien loin de la bête immonde. Parce que la bêtise n’est pas bestialité, mais peut y conduire. Parce que la gourmandise n’est pas criminelle. L’enfant n’est pas bestial. Seul l’adulte a ce privilège.

Manque de réflexion l’homme bête ? Non. Il a une pensée, mais une pensée au service des instincts. L’homme stupide, plongé dans la stupeur, ne pense pas. Il est figé dans la fascination.  L’homme bête a une pensée qui le pousse à agir. C’est l’homme des convictions grégaires, le mouton prêt à sauter dans le vide, et à entraîner le reste du troupeau…à sombrer dans la bestialité.

C’est la pensée close, totale.

-          Si j’ai bien compris, la bestialité c’est l’illimité…comment pourrait-on alors, l’enfermer dans l’espace clos de la définition ?

-          C’est bien pourquoi elle est effrayante : elle enferme mais on ne peut la contenir. Un Tsunami la bêtise. Après son passage, on compte les ruines.

-          Qu’opposer à la bêtise différente de cette bête immonde ? la bêtise ce n’est pas la bestialité dont tu m’as fait le tableau….

L’erreur serait de la mettre hors-contexte. Après les monstruosités bestiales du vingtième siècle, l’homme a su montrer son inhumanité et la faiblesse des mots.  Il a inventé l’innommable.il faut reprendre la parole, dire, redire, empêcher les mots de disparaître, suivre à la trace la bêtise, riche de son éparpillement, de ses avancées masquées, de ses différents visages. Souvent elle prend la figure de la morale, de la pensée juste, elle se réclame de la tolérance…. Pareille au Phénix, elle renaît. La dépister, lui faire tomber les armes de la raison, se réapproprier ses oripeaux, afin de la montrer telle qu’elle est. Elle aboutit soit à cette bestialité dont je viens de te parler, soit à un conservatisme par manque d’autonomie de la réflexion. La bêtise c’est suivre le troupeau. C’est poser des valeurs sans les approfondir, au risque de défendre un conservatisme insidieux.

Je pense au mariage homo que j’ai soutenu…et au fond de moi, je me dis quelle bêtise que tout cela ! quoi de plus contraignant que le mariage ! La vraie innovation c’était de supprimer le mariage. Mais là, c’était risqué car le mariage a pour but essentiel la transmission d’un héritage. Le mariage n’est qu’un contrat, pas une déclaration d’amour.

C’est pourquoi les manifestations avaient toutes quelque chose de conservateur, de peu innovant. Exister cela voulait dire « faire comme tout le monde ». Aucune division gauche-droite là-dedans… Juste le désir d’une vie petite bourgeoise aurait dit Barthes.

Car ce mouvement était lutte pour la reconnaissance, désir d’appartenance à la société et ses règles. Aucune tentation révolutionnaire.

Or, le mariage n’a rien changé au fonds du problème, les mêmes préjugés existent.

Comme l’écrit Flaubert, la bêtise consiste à vouloir conclure…donc je ne conclurai pas.

Maryse Emel

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