Les conflits de la République

L'époque est tragiquement conflictuelle et cette crise permanente n'est pas qu'une affaire financière. La crise,comme son nom l'indique doit être l'occasion de repenser le conflit et la stratégie dans un au-delà des Principes humanistes des Lumières. Eclairage sur les choix politiques de Macron.

Notre Président élu faute de candidat sérieux, manifeste un certain manque de goût pour la retenue, tout en jouant du secret. Il a besoin de sortir des règles de la pudeur, à ne pas confondre avec la pudibonderie,  qui consistent - ou consistaient - à maintenir la distinction privé-public.  Il accomplit, c'est vrai, ce que depuis quelques décennies, on nomme la désacralisation du pouvoir. Certains y voient la fin de la République acculée au rappel de ses valeurs, dans une sorte de sanglot retenu, mais dont on ressent les tremblements. 

Ricoeur a soulevé à plusieurs reprises la violence interne à la politique dans sa stratégie de conquête du pouvoir, mais surtout au sein du politique, espace de prise de décision1 . A ce propos il disait :  M. Weber adoptait une vue pessimiste du politique, en affirmant que la relation de domination est constitutive du politique. Selon lui, le pouvoir est resté fondamentalement un phénomène de violence, même s'il n'a cessé de se rationaliser et de se civiliser par la bureaucratisation. Les démocraties de type occidental constituent précisément un effort pour réduire l'usage de la violence à ce que M. Weber appelait l'usage légitime de la violence.

Paul Ricoeur soulignait que l'erreur du marxisme était de manquer ce tragique de la situation humaine. Le mal est non seulement enfoui en l'homme et en ce sens est radical, mais aucune décision politique ne saurait choisir entre autre chose que le mal et le pire. Leçons de Machiavel ou de Carl Schmitt : la violence est là bien au-delà d'une vision purement économique. On ne soignera pas l'économie avec simplement l'économie. On ne négocie qu'avec un ennemi, pas avec un ami. L'idée de dialogue nous enferme dans un conflit propre à la pensée individualiste. Il vise la vérité dont le politique n'a que faire. Le dialogue en tant que recherche du consensus, de la prise en compte de chacun aboutit en fait à l'inverse de ce qu'il prône. N'aboutissant pas le dialogue finit par se rompre et instituer une prise de décision violente. C'est l'efficacité qui gouverne le politique, pas la vérité. A ce titre le politique ne relève pas d'un savoir. Le politique est prudence écrivait Aristote. Prudence au sens de prise en compte de la contingence et du jeu des futurs contingents, c'est-à-dire du probable. Le politique est affaire alors de pratique et non pas de théorie. On est bien éloigné de la question des possibles - ce qui pourrait avoir pour nom "utopie". Le probable est certes projection dans le temps de l'action, mais il se fonde sur un passé idéologisé. L'utopie est cet avenir qui donne sens aux actions du présent, et empêche la fossilisation de l'action dans le passé.

Le sens du conflit s'éclaire alors. Il articule un écart entre le passé et le présent. Le politique face aux contingences ne peut être autre qu'innovation permanente. L'utopie est ce non lieu de la décision qui engage le groupe social dans une direction..

Le politique, dont le chef d'Etat est l'émanation ne peut fuir derrière l'idée de dialogue, car son rôle fondamental est la prise de décision. Nulle égalité entre le Président et les citoyens, nulle fraternité. Reste la liberté. C'est un peu ce que fit l'ancien Président Hollande au moment de la déclaration de l'état d'urgence. Le droit classique s'est trouvé bousculé, dans un sens étranger à la révolution et à la réforme. Brusque décision du pouvoir politique qui en révèle le sens. En ce sens le refus du dialogue signifie paradoxalement la reconnaissance de l'indiscutable, de la transcendance de la décision.  Faire croire au dialogue, c'est illusionner le peuple, le renvoyer à une décision collective purement chimérique.

C'est vrai la République va mal. Il y a de l'indécence à se montrer aux sports d'hiver, quand la plupart des citoyens et des non citoyens ont du mal à payer de simples cadeaux pour des fêtes qui enrichissent d'autres amateurs de stations enneigées. 

Heurter le sens moral pour Macron appartient à cette stratégie de la décision. Il renvoie le peuple à la morale, le force par un jeu symbolique à adopter cette position, marquant ainsi la distinction entre lui, le chef du décisionnaire, et le peuple au service des valeurs morales et des principes de la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen. Le peuple ne cesse de protéger un passé fondateur, et le politique par ses décisions bouscule ce passé idéologique. Comme disait Machiavel le Prince doit feindre. 

Leçon qu'applique Macron, en se jouant de la morale mais en ne la négligeant pas. Ses mesures sociales sonnent le glas d'un concept humaniste des Droits de l'Homme et du Citoyen. Ce qui lui importe c'est la survie de l'Etat.  

 

 

 

 

 

1.http://www.fondsricoeur.fr/uploads/medias/articles_pr/connaissance-de-soi.pdf

 

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