Notre représentation mentale du monde : l'Entreprise cette fiction juridique.

L'entreprise en tant qu'entité morale, semble capable de survivre à cette crise, ainsi que toutes les crises (au moins depuis 2008) sans faire faillite et en versant des dividendes aux actionnaires, malgré l'arrêt de l'économie. Les droits des travailleurs ont été lourdement remis en question, ainsi que les libertés fondamentales des citoyens. Quel sera le monde de demain ? (40 minutes de lecture)

Avril 2020

En cette période de confinement d’une partie de l’humanité, à cause d’une pandémie de virus mortelle, et très contagieuse et qui a été clairement sous-évaluée par tout-le-monde, malgré la difficulté de lire et de se concentrer, certains arrivent à faire de la musique, du théâtre, de se réunir (virtuellement) et de penser. Penser au présent, au passé récent, et surtout au futur, à l’après.

Comment prévoir ce qui va arriver ? Comment anticiper sur les évènements à court et moyen terme, pour ensuite pouvoir développer des politiques économiques et sociales en conséquence ?

De nombreux groupes de réflexion s’y essayent, depuis des siècles, allant parfois jusqu’au recours aux nécromants, à l’astrologie, au calendrier Maya ou aux prédictions fumeuses des devins et prophètes.

En 2005, dans un rapport du National Intelligence Council (NIC), think tank américain composé de diplomates, militaires et agents de la CIA, ces quelques éminences grises, s’évertuaient, par exemple, à prévoir le futur du monde en 2020. Ils n’y sont pas arrivés, et de loin.

Des 4 scénarios-fictions qu’ils ont imaginés et retenus (sur 8 initialement), ils n’ont pas réussi une seule fois à s’approcher de notre actualité, de la réalité de cette année 2020, pas même avec le troisième scénario intitulé « Un nouveau califat » ; alors que 15 ans seulement séparent ces chercheurs de nous.

Quelques réflexions de ce document de 2005 (un autre plus récent vient de paraître) peuvent néanmoins être pertinentes pour nos réflexions aujourd’hui ; par exemple sur l’Europe :

« Soit les membres de l’union européenne adaptent leur main d’œuvre, réforment leur système de protection sociale, leur éducation et leurs systèmes fiscaux, et accueillent des populations immigrées en volume croissant (en provenance surtout des pays musulmans), soit ils seront confrontés à une longue période d’immobilité économique. ».

A part l’obsession –américaine– sur la réforme des systèmes de protection sociale, leitmotiv récurrent aux États-Unis, où la couverture maladie n’est toujours pas universelle ; de vraies réformes en Europe et en France auraient effectivement été nécessaires pour assurer la survie et le maintien de l’état providence à la française, fragilisé par un lent vieillissement démographique de sa population.

Le recours à une main d’œuvre étrangère, et une immigration régulière, aurait été une piste à creuser. Malheureusement, nous l’avons vu, l’Europe, au contraire, comme les États-Unis, s’est fermée progressivement à l’immigration de toute main d’œuvre, souvent plus jeune et dynamique, qualifiée ou pas.

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Notre représentation mentale du monde en 2020

Parmi les réflexions du document cité, leur analyse sur la représentation du monde en 2020 me parait une bonne introduction à mes propres réflexions en cet avril 2020 : « (…) notre cartographie mentale du monde de 2020 va connaitre un changement radical. (…) les vieilles catégories d’Est et d’Ouest, de Nord et de Sud, de pays alignés et non alignés, développés ou en voie de développement. Les groupages géographiques traditionnels vont progressivement perdre de leur pertinence dans les relations internationales. ».

Depuis une trentaine d’années désormais, nos représentations mentales ont besoin d’un gros ajustement : comment distinguer effectivement encore entre Nord et Sud du monde, entre pays développés et en voie de développement, alors que : la Chine et l’Inde d’un côté, deviennent des puissances mondiales, que le monde arabe est complètement divisé parmi pays enrichis par l’exportation et l’augmentation du prix  du pétrole (Arabie Saoudite, Emirats Arabes Unis,…), et ceux soumis à l’instabilité politique et sociale (Algérie, Lybie, Syrie, Irak, …), et que l’Amérique latine est traversé par une fracture entre gouvernements de gauche et de droite et entre Mercosur et Alena, que l’Afrique est encore minée par les turbulences liées à la décolonisation, asservie par une prétendue dette qui semble infinie ?

Notre représentation mentale du monde d’aujourd’hui serait plus facile si nous tenions compte de deux nouveautés importantes coexistantes :

  1. d’une part les Etats et les mégapoles sont reliés par des flux de télécommunications, de marchandises, et financiers de plus en plus importants,
  2. et d’autre part ces Etats et ses mégapoles se fondent de plus en plus sur les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC).

La mondialisation ne s’est pas ralentie depuis le début de l’industrialisation, depuis la fin du XIXème siècle ; mais ses bénéfices n’ont jamais été distribués de façon égalitaire. Les plus gros avantages ont toujours échu à celles et ceux qui étaient en avance technologique, et aujourd’hui les avantages profitent à celles et ceux qui peuvent accéder aux nouvelles technologies (NTIC).

La mondialisation revêt aujourd’hui un caractère de moins en moins occidental, et trouve recentrée sur la Chine et l’Inde, ou le Brésil.

Dématérialisation, informatisation, automatisation, robotisation sont liés aux relocalisations et aux délocalisations vers des pays aux mains d’œuvres et aux coûts moins importants.

L’Entreprise, avec un E majuscule s’adapte très rapidement à ces changements fondamentaux avec l’aide d’algorithmes liés à l’informatisation, les êtres humains et les états un peu moins rapidement. Une première alerte de ce décalage entre êtres humains, leurs nations et les entreprises aurait dû déjà nous préoccuper lors du fameux « bug de l’an 2000 ». Mais notre réaction est lente, voire ralentie par notre représentation mentale du monde.

Un scénariste d’une bande-dessinée intitulée RENAISSANCE[1] chez DARGAUD éditions, Fred Duval, développe par exemple, un scénario impressionnant dans lequel on voit apparaitre des intelligences artificielles (IA), qui contrôlent, dans le scénario, des « algorithmes ». Ces IA finissent par déborder les êtres humains et prendre le contrôle de certains secteurs stratégiques de l’économie. Le danger de ces IA est tel que, dans une civilisation extra-terrestre hypothétique, censée être plus sage, ces algorithmes ont été bannis depuis longtemps.

Dans l'ouvrage «  Le Rapport de la CIA: Comment sera le monde en 2020 ? » d'Alexandre Adler, 2005, reprenant l’étude du NIC citée plus haut, on trouve une mise en garde importante : « Ces entreprises, accédant à une dimension multinationale mondiale échapperont de plus en plus au contrôle des Etats. ».

Cette prévision, sur l’indépendance des entreprises des états-nations, un auteur de science-fiction connu, William Gibson, l’avait déjà développée dans ses romans « Neuromancien », 1984 et « Mona Lisa Overdrive », 1988. Cette prévision relève d’un paradigme différent, d’une représentation mentale complètement différente du monde d’aujourd’hui –leur monde de demain en 1984 et 2005– dans lequel l’économie et la politique sont fortement entrelacés et interdépendants, mais dans lequel les citoyens ont moins de contrôle que les entreprises (personnes morales) sur les décisions politiques des Etats.

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Changement de nos « valeurs universelles » depuis 1945

Ce nouveau paradigme tient aussi à la lente destruction graduelle du système de droit international né de la deuxième guerre mondiale, avec la déclaration de Philadelphie et la création de l’ONU, le système de droit basé sur la déclaration universelle des droits de l’homme.

Pour cela l’analyse du NIC avait vu juste : « Certaines créations de l’après Seconde Guerre mondiale, comme les Nations Unies et les institutions financières internationales, risquent de dériver vers l’obsolescence, … »

L’économie mondiale a vu enfler la demande de nombreuses matières premières, surtout pétrole, gaz et d’autres  minerais de plus en plus rares, plus nombreux et diversifiés dans le tableau périodique des éléments, notamment pour les nécessités des nouvelles technologies de l’information et de la communication, les smartphones, les véhicules intelligents et les bâtiments à basse consommation d’énergie, entre autres.

Remarquons aussi que la consommation totale d’énergie de nos populations a augmenté de presque 50% en 20 ans, et que la Banque Mondiale prévoyait, en juillet 2017, une croissance, plus forte qu’elle ne l’a jamais été, du secteur minier dans les 30 ans à venir « pour bâtir un avenir sobre en carbone »[2].

Une connectivité sans cesse accrue s’accompagne aussi, du développement de l’automatisation et du développement d’algorithmes et d’applications informatiques, qui contrôlent flux d’information et flux financiers, avec des dangers liés à l’absence de contrôle humain, sans avoir à recourir aux scénarios de science-fiction. Ce changement s’accompagne, aussi, de la prolifération de « communautés virtuelles d’intérêt » via les réseaux sociaux qui influencent aussi plus ou moins les majorités politiques électorales mais qui sont aussi contrôlées par des puissances politiques s’immisçant dans la politique intérieure d’autres pays (voir Affaire Cambridge Analytica[3]).

Cette représentation mentale du monde par nos « opinions publiques » est liée à un tissu d’histoires que nous nous sommes racontées, d’une incroyable complexité, tissées au fil des années.

Ces histoires, sont les « constructions sociales » ou « réalités imaginaires » auxquelles fait référence Y. N. Harari dans son livre « Sapiens » : « Au fil du temps, la réalité imaginaire est devenu toujours plus puissante, au point que de nos jours la survie même des rivières, des arbres et des lions dépend de la grâce des entités imaginaires comme le Dieu Tout-puissant, les Etats-Unis ou Google. ».

C’est-à-dire que les constructions mentales ou réalités imaginaires comme les états-nations, ou les entreprises-personnes morales, sont tellement ancrées dans notre imagination collective, qu’elles conditionnent la survie de la réalité, de la nature elle-même.

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La création de la fiction mentale appelée Entreprise

L’entreprise / personne morale, appartient à un genre particulier de fictions juridiques, celle des sociétés anonymes à responsabilité limitée (SA), une fiction qui « compte parmi les inventions les plus ingénieuses de l’humanité » nous dit Y. N. Harari. « Alors même qu’elles n’ont pas de corps, le système juridique (…) les traite comme des personnes juridiques, comme des êtres de chair et de sang ».

Cette invention permet aux hommes de ne plus être personnellement responsables, ni comptables, de leurs actes, délégués à une personnalité fictive qu’ils ont créé par leur imagination, l’entreprise-société anonyme[4].

Avant cette invention, tout homme (ou femme) était responsable personnellement de ses actions : « Pendant la majeure partie de l’histoire, seuls ont pu posséder des biens des hommes de chair et de sang » rappelle Y.N. Harari. Si un homme (ou une femme) avaient emprunté, avant la création de cette fiction juridique, ils auraient dû rembourser leur dette au risque de se voir jetés en prison, réduits en esclavage ou obligés de vendre des membres de leur famille, des enfants par exemple : la personne « était totalement comptable, sans limites, pour toutes les obligations contractées (…) », Y. N. Harari.

Harari toujours, nous explique que : « toute coopération humaine à grande échelle s’enracine dans des mythes communs qui n’existent que dans l’imagination collective. […] Nos institutions modernes fonctionnent exactement sur la même base. Prenez l’exemple du monde des entreprises. Les hommes d’affaires et les juristes modernes sont en fait de puissants sorciers. »

Ces fictions de droit, ces entreprises, existent bien en tant qu’entités juridiques reconnues par un système de reconnaissance internationale basée sur ces mêmes mythes ou fictions. Ces sociétés (autre terme pour entreprise) peuvent détenir un capital, des biens matériels ou dématérialisés, des matières premières et des produits finis, tout ceci avec un contrôle plus ou moins accru sur la chaine d’approvisionnement –supply chain– ou « chaine de valeurs ».

Au centre de nos croyances qui permettent ce système de coopération internationale actuel, certaines questions éthiques se posent qui vont être de plus en plus centrales, justement parce qu’elles vont remettre en question les réalités imaginaires et les mythes communs que nous avons créé, en occident, dans l’après-guerre mondiale.

Les autres fictions de notre imagination collective que sont les « états » seront probablement victimes de cette remise en question, mais aussi toutes nos valeurs universelles depuis 1945 : toute l’organisation internationale des relations entre États, et notamment la prééminence des États-Unis, dans la direction du Monde, ainsi que le rôle central de l’Organisation des Nations Unies (ONU), comme régulateur.

Plus grave, la victime la plus touchée sera au final, toute l’organisation internationale, tout le système de hiérarchie des normes juridiques internationale qui fonde les relations interhumaines actuelles et notamment les droits et libertés fondamentaux que nous défendons depuis plus de 75 ans.

Ce système international de valeurs, comprend notamment la notion de « maintien de la paix » qui le sous-tend, qui prend racine au XIXème siècle, avec les doctrines Calvo[5], Monroe et Drago[6] et est appliqué à l’article 6 de la charte des Nations Unies, concernant le « règlement pacifique des différends » entre Etats, mais aussi et surtout la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948[7], les deux pactes internationaux de 1966 (PIDCP et PIDESC) et toutes les conventions régionales des droits de l’hommes, comme la Convention Européenne des Droits de l’Homme (CEDH).

Si l’Entreprise prend encore plus de pouvoir dans nos organisations politiques, parce que l’imaginaire collectif continue d’être manipulé par certains médias qui continuent à défendre un certain modèle idéal de l’entreprise aujourd’hui : tous les droits et libertés fondamentales : le droit à la vie privée, au travail, au repos, aux loisirs, tous les droits et notamment les droits listés dans la déclaration universelle des droits humains, citée plus haut, risquent d’être remis en question.

La remise en question passera aussi par les avancées des technosciences et la « fracture numérique », de tous ces citoyens laissés pour compte, par la création d’une illusion du gouvernement par le peuple, et en parallèle le développement d’un gouvernement par les « experts » (issus des écoles de l’Entreprise), voire par d’un gouvernement par des « systèmes experts » automatiques, des algorithmes, censés modéliser des savoirs, sans plus se préoccuper de leurs fins et de leur validation.

Autre victime de l’Entreprise toute-puissante : toutes les règles internationales de régulation pacifique des conflits entre États cités à l’article 6 de la charte des Nations Unies.

Autre victime de l’Entreprise « humaine » : l’environnement, notre environnement : la planète sur laquelle nous vivons, la croute terrestre et l’eau qui la recouvre, les êtres vivants, plantes et animaux qui la peuplent, de l’air qu’on respire : le changement climatique structurel (périodes de glaciation et de réchauffement naturelles périodiques) et conjoncturel (provoqué par le développement de l’industrie humaine sur terre) provoque petit à petit, l’épuisement des ressources naturelles utilisées (pour l’alimentation, ou comme matières premières ou comme sources d’énergie) liées à l’augmentation de la population mondiale, à la croissance infinie de l’industrialisation indifférenciée.

Cette fiction qu’est l’Entreprise, s’est enracinée profondément dans l’esprit collectif aujourd’hui ; et cette Entreprise-corporation-société anonyme risque bien de survivre plus longtemps que toutes les autres fictions créées par l’homme, ainsi que toutes les anciennes valeurs de la vielle construction mentale, aujourd’hui de plus en plus inadaptée, qui provoque la méfiance, du système international de valeurs universelles issu de la fin de la deuxième guerre mondiale.

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Le modèle Entreprise va-t-il survivre et s’adapter après la crise ?

Cette Entreprise semble capable de survivre à la remise en cause de tous les régimes régulant les relations interhumaines, à survivre à la disparition d’états-nations, à survivre à la disparition des organisations internationales, à l’affaiblissement du droit international et à l’affaiblissement des valeurs communes idéales constituant le fondement de l’équilibre international actuel, de plus en plus fragile.

L’Entreprise est la fiction mentale qui a le mieux su s’adapter aux enjeux du changement en 2020, et l’Entreprise se bat maintenant avec acharnement, pour résister à la récession économique que risque d’engendrer la vague pandémique appelée COVID-19 (D pour « Disease » : syndrome de déficit respiratoire lié à une dérégulation grave du système immunitaire consécutif à la contagion par le virus SARS CoV-2).

Aux États-Unis notamment, le gouvernement, l’exécutif, sont aux mains d’un businessman, d’un manager, qui défend le système le plus déréglementé possible pour les entreprises multinationales, même s’il prétend défendre les emplois et l’économie américaine, dans un bric-à-brac confus de « valeurs » comme la « grandeur » de l’Amérique ou du peuple américain (« Make America Great Again »).

Par le biais d’une fermeture partielle et progressive des frontières avec le Mexique, et la limitation au recours à la main d’œuvre du sud de l’Amérique, concurrentielle parce que moins chère –en termes de salaires– que la main d’œuvre américaine, ainsi qu’avec la fermeture à l’immigration provenant du Moyen-Orient ; les Etats-Unis remettent aussi en cause de nombreux accords internationaux régissant ses relations internationales, par exemple sur le contrôle du nucléaire militaire en Iran, sur le Traité de non-prolifération des armes nucléaires, et ses traités avec la Chine (différends sur les taxes à l’importation) et l’Europe (échec de la négociation du TTIP ou TAFTA).

L’exécutif américain met toute sa confiance dans l’autorégulation des « marchés », et la pandémie mondiale n’a que peu perturbé cette philosophie politique de sous-traitance au secteur privé : à l’Entreprise.

En France, il en est de même, malgré les vagues promesses d’un grand changement, qui se veulent surtout rassurantes du Président, prononcées au début du confinement, l’exécutif est clairement pro-business (il privatise ADP, ouvre à la concurrence les transports, achève le processus de privatisation de la Poste[8], de l’énergie, etc…).

Le but est de déléguer une grosse partie de la gestion de la crise aux entreprises du privé, que notre Président tente aujourd’hui de protéger coûte que coûte, pendant la pandémie, en leur garantissant notamment le paiement de l’activité partielle longue durée (APLD ou chômage partiel ou technique), en réduisant ou en supprimant les cotisations pendant cette période critique, mais aussi en réduisant le rôle de contrôle de leurs activités par des inspections du travail et des représentants du personnel, qui pourraient ralentir (crime de lèse-majesté contre l’Entreprise) la reprise ou aggraver les conséquences économico-financières de la crise sanitaire.

Les mesures sociales directes envers les citoyens, personnes physiques ? – Le maintien des allocations chômage pendant très peu de temps et une allocation de 1500 euros pour les salariés des SARL ou SA en arrêt total et avec une baisse de 50% du chiffre d’affaires de l’entreprise.

Les entreprises vont-elles entrer en crise et leur fiction va-t-elle enfin être remise en cause par cette crise ?

Rien n’est moins sûr, si les entreprises sont celles qui ont su le mieux s’adapter, c’est aussi en dématérialisant totalement leurs responsabilités  : en modélisant et en automatisant les tâches et les processus décisionnels, en externalisant au maximum leurs activités boutées discrétionnairement hors de leur « cœur de métier » (le seul critère étant de fait la rentabilité), en déshumanisant au maximum toutes les relations interpersonnelles (par la logique de la sous-traitance interne généralisée entre services, par la précarité des statuts hétérogènes qui se côtoient, par le turn-over des « ingénieurs » qui est le plus élevé dans les entreprises).

Le « turn-over » s’est développé continument de manière diffuse, il prélude à la précarisation des contrats de travail, comme c’est déjà le cas dans les chantiers, dans les supermarchés alimentaires et dans de nombreux autres domaines d’activité. Le détournement des règles destinées à contrôler le recours à une main-d’œuvre avec un contrat à durée indéterminée, rassurant, par le biais de différents expédients, dont, par exemple, le prêt de main d’œuvre à but lucratif (illégal) et la fausse sous-traitance en cascade. Le retour à une population de salariés journaliers payés à la tâche et corvéables à merci est le but recherché.

Les sociétés de services, et surtout les entreprises du numérique (ESN), sont parmi celles qui ont intégré le plus tôt les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), dont elles revendent et déploient les applications et réseaux, chez leurs entreprises clientes. Ces ESN souhaiteraient renforcer leur contrôle sur leurs clients et leurs supply chains, et y arrivent parfois par le biais des systèmes d’information (SI) et le développement d’un pôle « stratégie des SI », qui leur permet de décortiquer tout le fonctionnel métier des entreprises clientes auprès desquelles elles envoient leur ressources humaines (chefs de projets, architectes informatiques, intégrateurs de solutions, etc…).

Un autre système de contrôle, passe par les entreprises de plateforme, via les plateformes justement (voir le concept d’économie des plateformes mondiales, en plein essor[9]).

Si on veut comparer rapidement les capacités de réaction de l’Entreprise et de l’Etat, il suffit d’observer un exemple très parlant : malgré les réquisitions gouvernementales, ce sont les entreprises privées qui ont été pourvues immédiatement en stocks de masques et de gels hydro-alcooliques (voir la société Airbus qui a continué son activité en distribuant des masques à ses salariés, voir l’échange de gel hydro-alcoolique et de masques entre le groupe La Poste et le groupe Casino, voir les « dons » de masques par les entreprises aux collectivités locales et aux établissements publics) alors que les services publics étaient bien moins lotis, l’ État ayant supprimé ses stocks de masques et réduit ses stocks de lits d’hôpital, se justifiant par le coût excessif de la santé, le manque de rentabilité, et par une gestion prétendument plus rationnelle de flux renommée « bed-management »[10].

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La plateformisation de l’économie et l’Entreprise-plateforme

Dans sa Fiche d’actualité n°2017-4 de Novembre 2017, le CEPAG (Centre d’Education populaire André Geno en Belgique), décrit dans le détail les stratégies des nouvelles « entreprises-plateformes » comme UBER, DELIVEROO mais aussi comme GOOGLE/YOUTUBE ou FACEBOOK/INSTAGRAM/WHATSAPP, et leurs équivalents chinois (BAIDU, QQ, WECHAT, YOU KU[11]) [12]:

« Les plateformes profitent de ce flou juridique, qui leur permet d’échapper à leur responsabilité sociale et fiscale. D’une part, le flou autour du statut des travailleurs des plateformes leur permet de suivre un modèle qui s’apparente, en fait, à une externalisation/sous-traitance complète de leur activité. On parle souvent d’«ubérisation de l’économie» pour décrire ce modèle. (…) Uber ne possède aucun véhicule et n’emploie pas de chauffeurs (ceux-ci sont considérés comme indépendants) mais tire pourtant des bénéfices de chacune de leurs courses. En évitant ses responsabilités en matière sociale, Uber concurrence donc de manière déloyale les travailleurs du secteur du transport. D’autre part, l’absence de localisation physique de l’entreprise lui permet facilement d’échapper à l’impôt. On parle aussi de «capitalisme sans entreprise» pour désigner ce type de «business model».

Avec l’économie de services et la révolution numérique, le modèle dominant de l’entreprise intégrée évolue désormais vers un modèle d’entreprise organisée en réseau. Alors que la concentration capitalistique se poursuit, les grandes entreprises se fragmentent, par le jeu des contrats de sous-traitance, en une nébuleuse de plus petites entités, distinctes, interdépendantes et hiérarchisées. Le pouvoir de l’employeur est alors dilué entre différentes unités d’exploitation. Avec ces entreprises-réseau, le capital garde la maîtrise de la chaîne de valeur, pour accaparer les plus-values du travail. On assiste à l’émergence d’un « capitalisme sans entreprise », dont les ‘boutiques de masse’ sont l’expression la plus visible, à Bruxelles: de grandes multinationales de la distribution font désormais du commerce de masse via de petites boutiques, en reportant sur des franchisés le soin d’exploiter, au mieux de ses intérêts, la main-d’œuvre (type Carrefour Express). Les plateformes numériques, dites «collaboratives», procèdent de la même dynamique, en poussant plus loin encore ce processus de dissolution de l’entreprise via le recours à de faux travailleurs. »

Ces entreprises vont provoquer l’accélération de la transformation de l’économie vers une augmentation du secteur tertiaire, vers les services, dont font partie aussi les métiers plus « intellectuels » comme les techniciens et ingénieurs informatiques, par exemple.

Un autre modèle d’Entreprise : les entreprises du numérique (ESN), en France et dans le monde, exploite essentiellement ces ressources humaines à fort potentiel intellectuel, et a recours surtout à une main-d’œuvre intellectuelle diplômée et qualifiée.

Le modèle d’Entreprise ESN était déjà en pleine évolution, avant cette crise économique due à la crise sanitaire liée à cette pandémie et semblait, d’après certains, en passe de se renouveler ou disparaitre[13]. La tendance, pour la plupart de ces entreprises, comme pour les entreprises d’Intérim ou les sociétés de portage salarial, serait, en fin de compte, de se transformer en entreprises de « mise en relation », ces dernières ressemblant de plus en plus au modèle d’Entreprise-plateforme décrit précédemment.

Dans les modèles ci-dessus, la mise en relation est faite entre le travailleur, plutôt jeune et diplômé, avec un certain bagage en culture générale et suffisamment alphabétisé, fournissant sa force de travail et ses capacités intellectuelles aux entreprises clientes de toute nature, ayant besoin de main d’œuvre intellectuelle. C’est l’essence même de la « prestation de main d’œuvre », avec tous ces corollaires.

CAPGEMINI par exemple, la plus grosse entreprise du secteur en France, inscrite au CAC40, a eu recours, pendant cette crise sanitaire, sociale et économique, à la mise en situation de télétravail de plus de 97% de ses salariés. La crise pandémique et à l’état d’urgence sanitaire ayant conduit au confinement d’une grande majorité de la population salariée dans leur domicile privé, il n’était pas possible de continuer à faire travailler ces salariés sur site (malgré les résistances du middle-management et des actionnaires).

La reprise va-t-elle changer radicalement la manière de travailler des salariés de cette entreprise et de ce secteur ? Pour les salariés de ces entreprises du numérique c’est désormais certain. Demain, le travail ne sera plus organisé de la même manière. Moins de déplacements et plus de recours aux NTIC.

Mais aussi, c’est fortement probable, pour les nombreuses autres entreprises ou le travail est un travail sur ordinateur ou essentiellement intellectuel. Les réunions seront de plus en plus dématérialisées, le télétravail plus fréquent et le travail pourra s’effectuer plus souvent à distance, sans présence physique.

Les entreprises comme EDF, ENGIE, SFR, ORANGE, CAPGEMINI, mais aussi les Banques, les Assurances, les Ministères et les Mutuelles avaient déjà réduit fortement le nombre de mètres-carrés disponibles pour leurs salariés : à leur siège ou dans les établissements régionaux les plus importants ils sont organisés souvent en « Flex-office », l’étape suivante après les « open-space », et qui consiste en l’absence d’une place physique (un bureau) fixe et en une « nomadisation » du travailleur salarié.

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Une diminution des postes nécessitant un effort physique

Quant aux entreprises où le travail reste encore physique, dans les usines par exemple, la mécanisation, l’automatisation, l’informatisation provoquent régulièrement la suppression des postes de travail, en ne laissant que des postes de surveillance du travail des machines, des fonctions de support ou d’encadrement et donc encore des ressources humaines avec des missions plus intellectuelles, ayant recours aux connaissances, plutôt que physiques, nécessitant une musculature et une résistance à l’effort physique.

Certes, de nombreux métiers nécessiteront encore –pour un temps– un travail physique.

Dans le secteur des transports, au sein de la société nationale des chemins de fer (SNCF), ou chez SFERIS, sa filiale à 100% privée, ou chez COLAS RAIL, par exemple, des agents des voies travaillent encore physiquement, parfois « à la main » sur des tronçons de voie ferrée, sur les « bourreuses de ballast », sur le remplacement ou la réparation des traverses, ou sur les rails à découper ou à remplacer ; d’autres travaillent, comme des robots, presque des esclaves, pour compléter le travail insuffisamment précis des trains de travaux automatisés dans le remplacement des tirefonds au sein de chantiers pour les voies à grande vitesse (LGV).

Mais de plus en plus, leurs métiers (agents des voies) disparaissent au fur et à mesure de la création de trains-travaux de plus en plus sophistiqués et automatisés qui font le travail à leur place, à la chaine et sur des portions beaucoup plus importantes de voies.

Dans le secteur de l’énergie, chez EDF-Energie Hydraulique, par exemple, les spécialistes de terrain sont toujours moins nombreux, qui connaissent les petites installations où il fallait encore ouvrir ou débloquer une vanne. Comme pour les véhicules automobiles ou l’électroménager, on préfère désormais changer tout le bloc plutôt que de faire des petites réparations, parfois largement suffisantes. D’où la disparition de ces métiers aussi vis-à-vis d’engins mécanisés. Pour l’instant les caméras de surveillance, les capteurs, ou les drones ne sont pas encore assez performants pour détecter toute anomalie du réseau de production d’électricité par l’exploitation des ressources aquatiques, transformées en hydrauliques, mais cela ne saurait tarder.

Dans d’autres secteurs, le travail humain physique persiste encore, dans les hôpitaux, les maisons médicalisées, l’hôtellerie ou la restauration, ou le travail est encore souvent relationnel et nécessite l’intervention de l’humain. Mais là aussi il évolue, avec la mise en place des soulève-personnes de brancards automatisés, etc…, lentement, mais surement.

Les caissières-ers des supermarchés sont souvent déjà remplacés par des caisses automatiques, et chez DECATHLON, par exemple un « panier » enregistre le prix de chaque item acheté, sans besoin de scanner ni de personnel humain, et le paiement s’effectue par voie électronique. Bientôt d’ailleurs de nombreux commerces vont se spécialiser dans le paiement uniquement électronique. Certains cafés à San Francisco ou dans de grandes métropoles ne prennent même plus d’espèces.

Toujours dans le secteur des transports, mais sur les routes, le travailleur-chauffeur de véhicules sera lui aussi remplacé, à terme, par des véhicules automatisés, les livraisons feront l’objet d’un changement radical de fonctionnement. Enfin, si on regarde les entreprises comme AMAZON ou les centres de tri de LA POSTE, on voit déjà combien le métier a changé, combien de postes ont été supprimés et combien les métiers physiques sont remplacés par des automates mécanisés.

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L’Entreprise du futur

Au-delà de l’automatisation et de la disparition des postes de travail occupés par des humains, c’est un donc un modèle d’entreprise nouveau qui voit le jour, ou toute la chaine de valeurs est automatisée, ou le travail ne consiste plus qu’en une mise en relation ou une surveillance, une coordination du réseau automatisé ; où l’entreprise se dégage de ses responsabilités, surtout dans la gestion du personnel.

Le retour à la situation avant-crise ne se fera plus de la même manière : moins de contacts physiques au quotidien, probablement. Nous pouvons l’imaginer : distribution de tablettes ou smartphones professionnels à tous les salariés, mise en place d’un système de contrôle des horaires par une surveillance des connections renforcée, contrôle à distance et télétravail sur la base d’objectifs régulièrement surestimés. La surestimation ayant pour but de ne pas avoir à payer trop de primes au mérite ou de voir les salariés prendre trop de temps pour leur vie privée.

La plupart vont tenter de devenir des entreprises de mise en relation, entre produits/services et clients, se convertissant définitivement à l’économie de plateforme, beaucoup plus performante surtout en termes de rentabilité financière.

Les entreprises qui prendraient le virage de l’entreprise de plateforme auraient un net avantage, et notamment beaucoup moins de main-d’œuvre et une masse salariale plus faible. Pour y arriver, il n’y aura que la mise en place d’un réseau informatique intégral, un SI efficace (ce qui n’est pas encore le cas) avec, par exemple, un système de vidéoconférences et de réelle « supervision numérique » du travail.

On peut imaginer la transformation rapide de nombreuses entreprises qui vont s’adapter surtout à l’exploitation du cerveau/intellect mis à disposition par ce qui reste de travailleurs humains qualifiés pour le développement d’applications, la gestion de réseaux ou de bases de données, des tests ou de contrôles qualités, etc.

Qu’en sera-t-il dans ce « business model » des droits au repos des travailleurs ? Leur droit à une vie privée ? Le droit syndical et le droit d’expression ? Les travailleurs ainsi mis à disposition des machines et des chaines automatisées vont-ils encore avoir la même formation initiale, le même salaire, la même importance ? Et combien seront-ils ces travailleurs ?

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Le travailleur du futur

La situation actuelle voit une bonne partie de la classe d’âge sortie de collège/sortie de lycée laisser tomber les études supérieures, malgré une tendance à l’amélioration en occident, il n’y qu’entre 20% et 40% de diplômés de l’enseignement supérieur.

En France par exemple, presque 25% de la population n’a même pas un diplôme[14] : que deviendra toute cette frange de la population non-diplômée ? Constituera-t-elle une main d’œuvre sous-qualifiée ? Comment sera-t-elle exploitée ? Et si elle ne le sera pas, exploitée, que deviendra-t-elle ? Faudra-t-il vraiment mettre en place un revenu universel, alors que le RSA (ex- RMI) et autres allocations familiales ou chômage ont montré leurs limites ?

Au-delà de l’absence du diplôme, toute une frange de la population sera exclue par le manque d’éducation et de formation suffisants pour faire face aux besoins de ces entreprises nouveau modèle.

Arrêtons-nous sur le modèle le plus plausible de cette entreprise du futur, dont les TPE ou les PME ne seront pas exclues, mais dont elles deviendront dépendantes ; comme les restaurants deviennent dépendants de la plateforme UBER EATS ou DELIVEROO ou comme les entreprises de chauffeurs indépendants deviennent dépendants des plateformes UBER ou BOLT.

D’ailleurs, cette dépendance croissante de « groupes de travailleurs » prétendument indépendants d’entreprises-plateformes n’est pas seulement une vision du futur, c’est un fait établi et constaté de multiples fois.

Le droit du travail français, par exemple, rend compte de cette réalité : plusieurs tribunaux ont condamné plusieurs entreprises-plateformes[15] pour « travail dissimulé », et ont récemment requalifié tous les travailleurs indépendants en salariés de l’entreprise-plateforme[16] liés par un contrat de travail.

Ces entreprises-plateformes se voulaient seulement entremetteuses (j’utilise le terme sciemment) entre les auto-entrepreneurs (micro-entreprises), entre les PME et les clients (particuliers ou entreprises) de la plateforme : entre des fournisseurs de services (ou de produits) et leurs clients, dans un tout autre « esprit » initial, celui de l’économie collaborative, dite aussi économie de partage. Le fonctionnement réel de l’entreprise-plateforme a-t-il été détourné de son prétendu « esprit de partage » ou est-il intrinsèque au modèle économique initial ? Cet esprit de partage collaboratif était probablement un élément de langage de la communication d’entreprise.

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Dépendance des PME des Entreprises multinationales

Lorsqu’on regarde les concessionnaires automobiles, le réseau est lui aussi complètement dépendant de l’entreprise mère, cotée en bourse (RENAULT, PSA, etc.) qui lui fournit les pièces, les spécifications techniques et parfois même les clients (via un abonnement ou une adhésion).

Si on observe d’autres types de relations entre PME et très grosses entreprises multinationales, on s’aperçoit très vite du lien indissociable de dépendance, surtout des petites entreprises envers les grosses, productrices de bien ou seulement prestataires de services.

Cette dépendance, c’est le cas par exemple de tous les acteurs des supply-chain de fabricants de pièces pour l’aéronautique, comme Airbus (EADS) ou BOEING, ou pour automobiles (Chrysler-Fiat, Toyota, General Motors, …), mais c’est le cas aussi des sociétés de services aux entreprises ou à la personne (B2B ou B2C en anglais), pour les entreprises de conseil, ingénierie, publicité ou celles de sécurité, de nettoyage ou de logistique.

Les personnels de ménage des sociétés de services aux entreprises par exemple ne restent pas longtemps indépendants. Ceux des sociétés de services au particulier non plus, ou alors ils ont recours à plusieurs clients particuliers avec un risque important d’instabilité et de perdre une partie de leurs revenus à la fin du mois. Au bout d’une ou deux expériences de ce type ils préfèrent généralement la sécurité de l’emploi et un salaire auprès d’une entreprise de type entreprise-plateforme, entreprises qui foisonnent en ce moment en France.

Ce nouveau modèle d’entreprise est donc déjà une réalité aujourd’hui, entreprise-plateforme ou entreprise multinationale avec un contrôle sur la supply-chain mondiale. Les autres PME, de la boulangerie à la pharmacie, du mécanicien au vitrier, dépendent d’une manière ou d’une autre de l’entreprise multinationale fournissant les matières premières et les pièces détachées.

Ces entreprises multinationales ont aussi constitué des groupes de pression et d’influence internationaux pour compléter leur arsenal d’outils de développement, d’expansion et de profit : les lobbies qui œuvrent depuis désormais plus d’un demi-siècle.

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Entreprise-Etat ?

L’organisation de ces entreprises multinationales peut être comparée, puisque les deux sont des fictions juridiques, à celle des Etats-Nations : les entreprises ont leurs citoyens (les actionnaires), leur drapeau (logo, marque), leur devise (valeurs d’entreprise), leur constitution et normes juridiques (accords d’entreprise et règlements intérieurs), leur parlement (assemblée des actionnaires) et leur gouvernement (Direction, Conseil d’administration ou Directoire), leurs fédérations ou unions (syndicats patronaux, lobbies et groupes de pression)…

La grosse différence entre les nations et les entreprises, c’est que ces dernières ne sont pas élues démocratiquement…. mais surtout que ces dernières emploient des salariés… liés par un contrat de travail et un lien de subordination.

Petit retour arrière : et si le modèle d’entreprise majoritairement choisie avait été un autre ?

Et si, dans notre modèle d’entreprise-fiction, on avait imposé (par la loi par exemple), dès la révolution française – ou au cours des deux siècles qui ont suivi – de faire élire chaque responsable, à chaque échelon de la hiérarchie d’entreprise, « démocratiquement » par les salariés ?

Si on avait choisi d’obliger à distribuer équitablement une part des actions (et du capital) à chaque salarié, dès la signature du contrat de travail ?

Si, par exemple, l’humanité avait choisi d’imaginer le modèle des sociétés coopératives, où chaque salarié est aussi « coopérateur » et donc actionnaire ou associé, et a sa voix dans les décisions de gestion et peut élire ses représentants au conseil d’administration ?

Le contrôle de l’entreprise ou de son capital par les salariés est une utopie, contrairement à ce que certains ont voulu croire ou nous faire croire, les salariés-actionnaires ne sont presque jamais majoritaires dans les organes de contrôle de la gestion de l’entreprise, ils ne sont parfois même pas membres d’un conseil de surveillance ou autre organisme de contrôle des fonds de placement constituant les plans d’épargne d’entreprise (PEE), et où les salariés investissent leur salaire dans des produits financiers qui sont parfois constitués, en partie, des actions de la société desquels ils sont salariés. Les actionnaires-salariés, sauf pour un tout petit groupe de très gros salaires, ne sont jamais vraiment actionnaires, mais sont surtout salariés, très rarement rentiers.

Quels sont les modèles d’entreprise où le contrôle de l’entreprise ou de son capital ne serait pas celui de ses actionnaires ?

Dans certains pays très proches, ont existé des entreprises collectivisées « à la chinoise » en Europe, en Asie, en Afrique ou en Amérique latine, mais elles étaient au final directement contrôlées par l’ État, plus ou moins autoritaire.

On peut trouver aussi des entreprises nationales ou « nationalisées » ou des monopoles étatiques (ex : SEITA), mais elles sont en réalité contrôlées par des administrateurs-délégués désignés par les gouvernements ou les exécutifs, rarement par les citoyens eux-mêmes, encore moins par leurs salariés.

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Quelques exceptions : le contrôle par les salariés

Quelques exceptions au modèle décrit plus haut de sociétés par actions (SA) à responsabilité limitée ont existé ou existent toujours, mais à la marge :

Des sociétés de droit privé, par exemple : les Unions de Recouvrement des cotisations de Sécurité Sociale et d’Allocations Familiales (URSSAF), les caisses primaires et régionales d’assurance maladie (CPAM ou CRAM ou CARSAT) ou la Caisse d’Allocations Familiales (CAF), sont des entreprises de droit privé avec un conseil d’administration où l’élection des administrateurs par les salariés fut le principe retenu (avant d’être supprimé) en 1945 et jusqu’aux ordonnances de 1967.

Ces conseils d’administration étaient composés pour les trois quarts (75%) de salariés élus, et pour un quart (25%) de représentants des employeurs. Ces Entreprises, bien qu’organismes de droit privé, bénéficiaient des prérogatives de la puissance publique, elles assuraient une mission de service public. Les directeurs étaient élus par ces mêmes conseils d’administration, ce qui constituait une élection démocratique par les salariés majoritairement.

La gestion du conseil d’administration est devenue « paritaire » et gérée par des représentants des syndicats patronaux et salariés à égalité (50%), les directeurs ne sont plus élus par le conseil d’administration et les administrateurs ne sont plus élus directement par les salariés, mais désignés indirectement par les syndicats. Cet exemple de démocratie électorale interne a donc pris fin.

Le modèle des sociétés mutuelles, prévoyait lui aussi – et prévoit encore – l’élection par les mutualistes (tous les adhérents à la mutuelle par la cotisation) des administrateurs. Mais seulement pour une partie du conseil d’administration, et ce n’est pas un droit pour les salariés : seuls les salariés qui seraient aussi des adhérents de la mutuelle, donc au titre d’adhérent, ont le droit de vote.

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Les valeurs de l’Entreprise

Dans l’immense majorité, les sociétés multinationales sont composées d’associés, personnes physiques ou morales détentrices du capital de départ[17].

Ces personnes morales sont d’autres sociétés qui exercent le contrôle de la part ou des actions qui leur appartient, ce contrôle se faisant par le biais d’autres sociétés diverses de façon imbriquée, parfois complexifiée par des sociétés-écran, situées dans certains états où le secret est absolu et la transparence inexistante sur les détenteurs d’actions ou de parts du capital.

Parmi les entreprises à capitaux privés, aucune en fin de compte ne correspond à cette entreprise-idéale ou chaque salarié serait aussi partenaire, associé à la gestion de l’entreprise, électeur de droit de ses administrateurs ou directeurs, parmi ses pairs.

Pour revenir à la comparaison esquissée plus haut, entre les états-nations et les entreprises, il ne faut donc surtout pas confondre : les salariés ne sont pas les « citoyens » de l’entreprise, ce sont bien les actionnaires ou partenaires (lorsque l’action de la société n’est pas cotée en bourse je préfère parler de partenaire plutôt que d’actionnaire).

Le contrôle démocratique de l’Entreprise en interne est très rare et très limité, autant que celui des citoyens (adhérents ou coopérateurs).

Pour cela, en absence de contrôle démocratique, dans certains pays, comme la France, l’Italie, le Japon ou l’Allemagne, un droit du travail s’était développé qui protège (pour combien de temps encore ?), à différents niveaux les travailleurs dans leur relation de travail, pour tenter de garantir leurs droits et libertés fondamentaux en tant que citoyens, même au sein de l’entreprise.

L’entreprise demande à ses salariés toujours plus d’implication, parfois en leur faisant miroiter quelques contreparties : des stock-options ou de l’intéressement aux bénéfices, une mutuelle complémentaire en France (une couverture médicale complète aux États-Unis et en Allemagne), mais le plus souvent en faisant appel à un sens de solidarité du salarié détourné du but originel, à un sens de « responsabilité », pour contribuer au « bon fonctionnement de l’entreprise ». On leur demande d’adhérer aux valeurs de l’entreprise, d’être « corporate », d’adhérer à la « culture d’entreprise ». Un peu comme un salarié de la Croix Rouge ou de l’Armée du Salut qui serait amené à faire une part de volontariat en-dehors de son temps de travail habituel.

En faisant une recherche sur Internet avec l’expression « adhérer aux valeurs de l'entreprise », nous voyons apparaitre une multitude de conseillers en communication d’entreprise, un foisonnement de boutiques et de blogs censés aider les « ressources humaines » des entreprises à se « réinventer » et aider à faire « partager leurs valeurs » par leurs « collaborateurs » (comprendre travailleurs salariés).

Notons au passage, combien le substantif « travailleur » est honni en France, contrairement au verbe travailler ou au substantif travail, qui restent très appréciés par les médias, les gouvernements, la communication d’entreprise et le syndicat patronal.

Ce langage médiatique, ces éléments de langage, ce vocabulaire, cette sémantique de la communication d’entreprise, sont destinés à décrire de façon déformée une triste réalité ; différente de celle que les citoyens se font de l’entreprise idéale.

Plus précisément, cette « novlangue », en plein essor depuis 20-30 ans, a pour but de rendre les travailleurs-salariés plus liés à l’entreprise, plus dépendants, au-delà de leur contrat de travail qui les lie, au-delà des tâches pour lesquelles ils ont été embauchés ; et d’en attirer de nouveaux.

« Définir des valeurs permet aux collaborateurs de s’identifier à un effort global bien plus facilement dans le cadre de leurs fonctions, quelles qu’elles soient. » affirme un de ces blogs.

A tel point que certains ont tendance à confondre les travailleurs : ceux qui fournissent leur force de travail) et les salariés : ceux qui sont liés par un lien de subordination et un contrat de travail.

Un exemple parlant : dans une émission de radio du 25 ou 26 avril 2020, un journaliste demande aux invités de commenter les actions du gouvernement ; parmi ceux-ci une avocate connue, déplore le manque de mesures favorables aux salariés et dénonce la favoritisme inconditionné des entreprises par le gouvernement. Un des invités lui répond que le gouvernement a quand même aidé les salariés par la mise en place du chômage partiel, « … qui paye les salaires,… non -se reprend-il-… qui finance… » : les entreprises qui en font la demande, qui ensuite maintiennent, en partie, dans le meilleur des cas, les salaires. Ceci n’est vrai que si l’Entreprise ne licencie pas, ne met pas fin à une période d’essai, à un intérim, à un CDD, ou ne propose pas une rupture conventionnelle individuelle ou collective ; lorsque l’Entreprise décide de garder – pour un temps – les salariés en vue d’une activité qui finira –éventuellement – par reprendre.

Pendant cette crise, une grosse part des entreprises vont demander les allocations de l’état pour l’activité partielle, qui vont leur permettre de maintenir de 50 à 100% des rémunérations des salariés exposés à une baisse ou une suppression conjoncturelle soudaine d’activité. Mais ces allocations sont perçues par les entreprises en premier lieu, il n’y a donc pas d’effort direct pour les salariés, pour le paiement de leurs loyers, leurs crédits, leurs frais, leur temps libre ou leur culture.

Pour les millions de chômeurs et la masse de millions de travailleurs pauvres ou précaires, ces aides n’arriveront pas. Tous les citoyens en âge de travailler (les actifs au sens de l’INSEE), tous les travailleurs ne sont pas favorisés par ces mesures, par contre toutes les entreprises le sont. L’invité a donc confondu travailleurs actifs et salariés.

D’ailleurs, l’Etat lui-même est gouverné par des « gestionnaires » qui confondent souvent la gestion politique d’une nation et la gestion financière d’une entreprise : combien de fois, depuis plusieurs années, les gouvernements successifs n’ont-ils pas dénoncé le « manque de rentabilité » des services publics, transports, énergie, santé et hôpitaux ? Pour s’empresser ensuite de les vendre et de les privatiser pour une gestion supposée plus efficace ? Mais plus efficace pour qui ? A qui rapportent les bénéfices d’une société privée ? A l’ État ou aux actionnaires ?

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Le pouvoir de l’Entreprise

L’Entreprise, la société anonyme, est devenue centrale dans nos sociétés, plus encore que la notion du travail, pourtant inscrite à la première ligne dans la constitution italienne, par exemple.

Les gouvernements ne s’efforcent plus de maintenir le travail et la rémunération des travailleurs, pour eux, ils ne cherchent pas à maintenir une source de revenus pour les citoyens. Les gouvernements s’efforcent par tous les moyens de sauver l’Entreprise, plus que les travailleurs eux-mêmes, que l’État ne veut pas ou plus prendre en charge. Lors de la crise financière de 2008 ce furent les entreprises-banques qu’il « fallait sauver » plus que l’épargne des épargnants.

Que l’État social se désagrège, que les politiques des dernières années aient pour but de mettre fin au modèle de l’état-providence n’explique pas, pour autant, pourquoi l’État continue de soutenir le tissu entrepreneurial français et non pas le tissu social et les citoyens directement. L’Etat pourtant ne laisse pas couler une grosse entreprise (surtout pas une banque) qui n’a pas suffisamment de fonds de roulement, ni de trésorerie suffisante pour survivre à une crise. Il y a pourtant une loi sur les faillites, les citoyens eux-mêmes sont protégés de la faillite personnelle en cas de surendettement, les entreprises ont leurs propres assurances et disposent d’une loi pour ces cas, qui ne devraient pas échoir à l’État de se porter garant de la continuité de l’entreprise.

Les entreprises deviennent tellement importantes et indispensables que les présidents et premiers ministres de plusieurs pays négocient directement les contrats commerciaux, les droits de douane en leur nom. Sont-ils devenus représentants de commerce de l’entreprise privée ?

L’Entreprise (les lobbies et les multinationales) a même réussi à contrôler, en partie, les élections politiques démocratiques.

L’Entreprise finira-t-elle par remplacer les représentants des gouvernements eux-mêmes ? Elle n’en a pas besoin, elle sait les faire élire, elle a développé une communication complexe, pris en main le contrôle des médias, des réseaux sociaux, de la publicité, et a procédé par de multiples moyens et intermédiaires à l’orientation des électeurs vers l’élection de représentants des « valeurs entrepreneuriales » avant ceux du peuple. « Peuple », ce terme aussi serait galvaudé ; de fait il est disqualifié, sinon dans son dérivé, l’adjectif « populiste », tous ceux qui s’adressent directement au peuple seraient des populistes et ne sont donc pas dignes de gouverner un pays.

L’Entreprise pourrait, dans un futur proche, s’affranchir complètement des États-nations et des citoyens-électeurs.

Comme l’avait entraperçu l’auteur de science-fiction W. Gibson il y a presque quarante ans, l’entreprise du futur pourrait demander au travailleur qui signe le contrat de travail, d’adhérer non seulement aux valeurs d’entreprise, mais de signer une demande de « naturalisation » qui le rendrait citoyen à part entière de l’entreprise dans laquelle il serait soumis aux lois de l’entreprise, aurait un passeport de l’entreprise, qui lui garantirait l’extra-territorialité et l’immunité diplomatique.

Ceci, pour les très rares citoyens les plus « précieux » pour l’entreprise, mais pour tous les autres ? La grande majorité resteraient des citoyens d’États-nations et n’auraient plus aucun pouvoir de contrôle sur les entreprises au statut extraterritorial, verraient les guerres commerciales des entreprises multinationales concurrentes se transformer en guerres meurtrières et destructrices sur le territoire d’États impuissants.

C’est déjà le cas pour les pays du tiers-monde, qui ont déjà subi des guerres pour le contrôle des ressources énergétiques et des matières premières : les guerres de 1945 à 2020 ont eu lieu essentiellement en Asie, en Afrique et au Moyen-Orient : des guerres d’Indochine, de Corée, d’Algérie, en passant par toutes les guerres d’indépendance et de décolonisation, jusqu’au Rwanda, à la Bosnie, au Kossovo, aux conflits infinis en Afghanistan, au Liban, en Syrie, en Irak, au Soudan, à l’Angola, sans oublier les moins connus, de l’Ukraine au Venezuela !

Sera-ce le cas dans le futur proche pour toutes les nations de l’ancienne Union Européenne (UE) éclatée, des anciens États-Unis d’Amérique éclatés par les désaccords internes entre Etats ?

Si, en plus de prendre le pouvoir au sein des gouvernements des États-Nations, les entreprises multinationales décidaient de s’affranchir des frontières physiques, des territoires, et de toutes les normes internationales de l’ONU et ses différentes agences (OMS, OMC, ECOSOC, OIT,…), alors effectivement, elles remettraient totalement en cause l’ordre mondial reposant sur la charte des peuples des Nations-Unies, sur nos « anciennes » valeurs universelles, sur les droits humains décrits dans la déclaration universelle des droits de l’hommes (DUDH) de 1948[18],

L’Entreprise libérée de la tutelle des états pourraient se livrer à un chantage sur les états-nations en les menaçant de guerre et de morts sur leur territoire, si ces derniers, récalcitrants, ne se plient pas aux lois et règles dictés par les sociétés, elles-mêmes dirigées par quelques administrateurs, eux-mêmes soumis à la seule obligation de rentabilité, et à quelques algorithmes.

Les droits des travailleurs dans l’Entreprise ?

Les travailleurs du futur précarisés, mis à disposition d’autres particuliers par des plateformes mondiales et des chaines de valeurs automatisées vont-ils encore avoir la possibilité de contrôler L’Entreprise ?

Ne reste-t-il plus que la science-fiction -ou la fiction tout court- pour prévoir ce que serait demain, en remplacement du droit du travail, pour s’ériger contre la toute-puissance de l’Entreprise ?

Essayons de réinventer une nouvelle fiction, une nouvelle représentation mentale du monde de demain. Utilisons nos esprits, notre imagination collective, notre intelligence collective pour redonner confiance à nos concitoyens, pour diffuser l’idée d’un nouveau système de valeurs, reprenant le meilleur de l’ancien système international de valeurs, de droits de l’homme et de respect de notre environnement, et de récuser la toute-puissante Entreprise comme seul modèle de valeurs qui nous guiderait et ce mensonge selon lequel elle serait la seule qui pourrait survivre à l’extinction du système actuel de valeurs internationales.

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[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Renaissance_(bande_dessin%C3%A9e)

[2] https://www.banquemondiale.org/fr/topic/energy/publication/minerals-and-metals-to-play-significant-role-in-a-low-carbon-future (18 juillet 2017)

[3] L'affaire Cambridge Analytica, Brittany Kaiser Les dessous d'un scandale planétaire paru le 22 janvier 2020

[4] Au passage, notons que cette fiction ou réalité imaginaire permet l’abolition de l’esclavage pour dettes, sujet que j’aborde indirectement dans un autre texte sur le développement des organisations syndicales d’intérêt commun (une autre construction mentale ou réalité imaginaire).

[5] La théorie et la pratique du droit international de l'Europe et l'Amérique, Carlos Calvo, 1863 ou 1867

[6] https://fr.wikipedia.org/wiki/Doctrine_Drago

[7] https://www.un.org/fr/universal-declaration-human-rights/

[8] https://blogs.mediapart.fr/gabas/blog/160320/la-poste-du-service-public-un-grand-pole-financier

[9] François Acquatella, maître de conférences à l’IAE Limoges, école de management  : cours intitulé « Les Stratégies des firmes multinationales "plateformes mondiales" » octobre 2019.

[10] https://www.lemonde.fr/sante/article/2013/04/09/des-gestionnaires-de-lits-pour-sauver-les-urgences_3156480_1651302.html

[11] https://traduc.com/blog/principaux-reseaux-sociaux-chine/

[12] La population chinoise constitue presque un cinquième (20%) de la population totale de notre planète, alors que l’Europe et l’Amérique du Nord en constituent moins de 15%, et l’Asie comptabilise (Inde comprise) presque 60% de la population mondiale. Les notions d’occident et d’orient ou de tiers-monde deviennent floues et insuffisantes pour décrire la réalité.

[13] https://www.journaldunet.com/solutions/reseau-social-d-entreprise/1486816-esn-la-fin-d-un-modele/ et https://www.forbes.fr/technologie/a-lere-des-plateformes-quel-avenir-pour-les-esn/?cn-reloaded=1

[14] https://www.inegalites.fr/niveau-de-diplome-de-la-population?id_theme=17

[15] Exemple d’entreprises condamnées : Take Eat Easy en 2018, Deliveroo en février 2020, Uber en mars 2020.

[16] https://www.20minutes.fr/economie/2717155-20200218-livraisons-condamnation-deliveroo-travail-dissimule-peut-faire-tache-huile et https://www.village-justice.com/articles/uber-condamne-pour-concurrence-deloyale,33460.html

[17] obtenu souvent, historiquement, par héritage d’ancêtres qui ont fait fortune de diverses façons, parfois illégalement, parfois inavouables, comme la colonisation, les guerres ou la traite d’humains et l’esclavage, par exemple.

[18] https://www.un.org/fr/universal-declaration-human-rights/

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