L'éducation nationale a-t-elle échoué à élever des citoyens ?

L'instruction publique était destinée à créer des travailleurs adaptés à une société en mutation, industrialisée, nécessitant des connaissances surtout pratiques, techniques : savoir-faire indispensables pour faire leur travail. Suite à la Commune certains grands humanistes ont transformé l'éducation publique vers une éducation développant l'esprit critique. Ce changement a-t-il abouti ?

Mirabeau s'écriait en son temps: "Je ne veux pas que les écoles demeurent sous la main du pouvoir exécutif; nul pouvoir permanent ne doit avoir à sa disposition une arme aussi redoutable, (...)".

Alexandre Dumas prétend que l'empereur Napoléon aurait ainsi commenté la pensée de Leibnitz : "Donnez-moi l'instruction publique pendant un siècle et je changerai le monde"...

Dans son rapport sur "la loi sur l'instruction publique" soumise au sénat, le 8 juin 1854, ce grand écrivain, Alexandre Dumas (Père) relevait déjà certains défauts, qu'on retrouve encore malheureusement aujourd'hui dans notre système éducatif, et qui étaient en train d'être en partie "corrigés" par la loi du 15 mars 1850:

"La loi du 15 mars 1850 a porté ses fruits." disait Dumas dans ce rapport, ou il relevait que : " (...) si l'éducation publique est faussée, l'empire est ébranlé, la religion et la morale perverties."

Après avoir relevé cela, Dumas va analyser les changements survenus dans l'organisation des études supérieures, en soulignant la complémentarité entre l'éducation scientifique et littéraire, et la nécessaire interaction entre les les deux.

Dumas dénonce la trop grande "spécialisation" des études: "La plupart des élèves (...) était soumis à des études communes, et à des exigences littéraires tellement dominantes que l’étude des sciences était sacrifiée. Les candidats aux écoles spéciales, au contraire, étaient absorbés par une préparation mathématique abstraite et devenaient, à leur tour, de plus en plus étrangers à la culture des lettres."

Mais Dumas dénonce aussi les inégalités : "Dans la plupart des classes, enfin, l'enseignement trop élevé ne profitait qu'aux forts, dédaignait les faibles et était à peine compris de la masse." qui auraient été réduites.

D'après Dumas, grâce à la loi citée : "Des études mieux pondérées (...) permettent à la masse des élèves de mettre à profit un enseignement qui n'est plus réservé pour quelques élèves exceptionnels, les favoris des concours."

Cela aurait été plus qu'heureux, si ce dernier n'avait pas été un jugement un peu hâtif de la part de Dumas.

Malheureusement, encore aujourd'hui, et plus qu'avant parfois, les uns se spécialisent dans les matières scientifiques, les autres dans des études littéraires, et ce mal, typiquement français, de la distinction fallacieuse et factice entre "matheux" et "littéraires", se perpétue.

Pire, certains prônent encore plus de spécialisation, encore plus tôt dans l'éducation des enfants, et voudraient une sélection dès le collège. D'ailleurs, pour être admis dans les grandes écoles et dans les meilleures universités, il faut avoir eu des bonnes notes et un bon bulletin depuis la fin de la seconde... en effet, c'est aussi loin que remontent les services chargés de trier et sélectionner parmi les -trop- nombreuses demandes d'inscription aux études post-bac.

Je ne vais pas m'étendre ici sur le problème des "facultés" indépendantes, disséminées et isolées, encore actuel, souvent, dans des universités de "province", ni sur l'indépendance jalouse et maladive de certaines vis-à-vis des autres au sein d'une même université. Ce sujet ne manque pas d'intérêt, mais ce n'est pas l'objet de ma réflexion présente.

Une certaine vision de l'école de la république, exposée lors d'un débat sur la laïcité lors d'un congrès de parents d'élèves, a été reprise par Henri Peña Ruiz, Professeur de Philosophie, ancien membre de la commission Stasi sur l'application du principe de laïcité.

Peña Ruiz décrit une éducation nationale pourvoyeuse de chances pour tous, une certaine vision de l'école de la république qui se serait développée dans l'esprit décrit par Dumas, une école destinée à réduire les inégalités et à prendre en compte tous les élèves, la masse des élèves, et pas seulement les "favoris des concours"...

Nous en sommes encore loin. L'école de la république a-t-elle vraiment jamais existé ? Avait-elle d'ailleurs été pensée ainsi ? Égalitaire ? 

Les écoles, comme l'ENA, n'avaient-elles pas été conçues comme des écoles d'élite ?

La loi Guizot obligeait à construire une école dans chaque village, celles de Ferry établissaient l'obligation scolaire, la gratuité, la laïcité de l'enseignement.

Christophe Lemardelé, enseignant, historien des religions, écrit dans son blog : "L’école de Jules Ferry fut longtemps considérée comme très satisfaisante tant que les enfants des campagnes, des ouvriers et des petits employés se contentaient du certif, donc sans penser au baccalauréat et encore moins à de possibles études".

Mais alors que l'école était devenue la norme pour tous, masses comprises, il y eut la mise en place du lycée, et là, les choses n'étaient pas de la même teneur : "Le système était ainsi fait à l’époque que le lycée créé par Napoléon allait des plus petites classes jusqu’au bac pour les enfants des villes issus de familles aisées, tandis que l’école communale s’arrêtait bien vite pour des enfants qui ne pouvaient espérer dans le meilleur des cas que de poursuivre un peu en école primaire supérieure pour atteindre l’école normale et ainsi devenir à leur tour instituteurs".

Lemardelé ajoute: "La société était donc scindée en deux : le lycée d’un côté, l’école de l’autre. La création du collège (unique) dans les années 1960-1970 a remis à plat le système puisque tout le monde suivrait la même voie progressive : l’école, puis le collège, enfin le lycée. L’égalité démocratique voyait le jour dans l’école française. Et depuis, nous baignons avec joie dans cet idéal démocratique que l’on croit réalisé."

Que l'on croit réalisé, c'est bien le problème...

Lemardelé dit aussi: "Si le système est devenu ouvert à toutes les classes sociales, il est resté élitiste, c’est-à-dire qu’il vise toujours à dégager une élite : c’est un système pyramidal qui n’a jamais été réformé en profondeur."

Les élèves qui, après le collège, n'iront pas en "Lycée Général", seront considérés comme des élèves n’ayant pas réussi, voire ayant partiellement échoué. Pendant que certains se concentrent sur l'objectif baccalauréat, d’autres d'ailleurs visent déjà l'accès aux classes préparatoires. La grande majorité des bacheliers ira donc à l’université et une partie de l'élite dans les classes préparatoires aux grandes écoles.

Les premières grandes écoles ont été créées par l'État au milieu du XVIIIème siècle, dans le but de fournir les cadres techniques et militaires des grands corps de l'État.

Les grandes écoles d'aujourd'hui, ne créent pas seulement des micro-élites, qui se reproduisent, et qui se partagent les postes de pouvoir, mais elles reproduisent les inégalités sociales qui provoquent l'abandon du système éducatif par les masses, qui apparaît dans sa grande difformité, de plus en plus ouvertement, aux yeux des plus éclairés, mais aussi aux yeux des masses des défavorisés et de ceux qui ont "échoué", soit une grande majorité de la population.

Du coup, qui croit encore en l'école républicaine, dans les idéaux de ceux qui, enseignants ou sages, tentent encore d'en réformer le fonctionnement et de "fabriquer" des citoyens éclairés, capables de libre-arbitre, capables de décider par et pour eux-mêmes, capables de participer à la vie publique et aux prises de décision, par le biais de la représentation nationale.

L'école républicaine est encore en crise, son idéal n'est plus soutenu, ni d'ailleurs reconnu, et les citoyens ne croient plus en elle, ni dans le système qui permet de partager le pouvoir, et de participer aux prises de décision importantes.

L'éducation nationale est peut-être en passe d'échouer, elle ne remplit plus son rôle, elle ne crée plus que des esprits certes critiques, mais pas des citoyens avec la volonté de participer à la vie politique...

Il y aurait bien quelques solutions, mais elle nécessiteraient une politique de réforme courageuse au niveau de la représentation politique pour commencer, et dans l'instruction des citoyens tout au long de leur vie... ce n'est pas trop dans l'air du temps, malheureusement.

© Max PEPPOLONI - 29 février 2016

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