Les enfants porteurs de coronavirus : moins contagieux que les adultes ?

De l'art de répandre des informations incomplètes et de la désinformation comme outil de communication politique; les enfants devront retourner à l'école, leur présence obligatoire sera réclamée dès le 22 juin 2020. La ré-ouverture des écoles passe de progressive à précipitée, les enseignants sont vilipendés.

Le 17 mai 2020, la journaliste Aria Bendix écrivait un article au titre inéquivoque : « Les enfants peuvent répandre le coronavirus comme tout un chacun – mais nous avons encore beaucoup à apprendre sur leur taux de contagiosité »[1].

Dans son article, très bien documenté, la journaliste cite de nombreux médecins et des études de plusieurs pays différents, suisses, allemands, états-uniens, notamment du CDC (Center for Disease Control and Prevention) et cite une étude du Lancet (encore un, mais pas contesté), sur la diffusion du Coronavirus à Shenzhen en Chine, qui aurait abouti à la conclusion que les enfants avaient autant de chances d’être infectés par ce virus que les adultes, avec un taux même légèrement supérieur pour les enfants de moins de 10 ans par rapport à la moyenne de la population générale (7,4% au lieu de 6,6%).

L’article de Bendix confirme par ailleurs ce que la grande majorité des chercheurs ont découvert assez tôt, c’est-à-dire que les personnes infectées, mais asymptomatiques, pouvaient être contagieuses. Les enfants aussi : « les scientifiques, s’accordent en grande majorité, pour dire que les enfants infectés n’ont pas besoin de tousser ou renifler pour être contagieux. ».

L’article continue en posant la question qui nous préoccupe tous en France en ce moment : « Est-ce que le faible taux de transmission entre enfants justifie la réouverture des écoles ? ».

Le gouvernement hollandais qui a ré-ouvert les écoles le 11 mai et le 2 juin 2020, affirme que : « les enfants jouent un rôle mineur dans la diffusion du nouveau coronavirus ».

Mais de là à dire, comme le fait Robert Cohen pédiatre à Créteil (Val-de-Marne) et vice-président de la Société française de Pédiatrie que : « les enfants sont de « tout petits contaminateurs » et que « Le risque est extrêmement faible », il y a un grand pas de franchi, un pas dangereux.

Ces affirmations sont bien péremptoires, elles semblent aller dans le sens du type de « communication pour rassurer la population » comme celles prononcées par la porte-parole du gouvernement, ou de la ministre de la santé, sur l’inutilité du port des masques[2] et celles de ce médecin ‘Otorhino’ très médiatique, sur France 2, sur le fait que « ça ne sert à rien de se balader dans la rue avec un masque, le virus n’est pas aéroporté,… si quelqu’un éternue dans la rue (…) même s’il y du vent, il ne va pas venir vous infecter (…) »[3], alors que ce virus est présent dans les aérosols et se propage par voie respiratoire.

S’ils avaient été tout-à-fait honnêtes, ils auraient rappelé que l’on éternue à près de 50 km/h et jusqu’à 170 km/h, et que les gouttelettes de sécrétions projetées peuvent atteindre parfois une distance de 6 mètres[4], selon le vent et le taux d’humidité de l’air, et la taille des micro-gouttelettes, que le coronavirus est détectable jusqu’à deux à trois jours sur des surfaces en plastique ou en acier inoxydable, et jusqu’à 24 heures sur du carton, et qu’on ne peut pas en conclure, en fin de compte, qu’une transmission du virus dans l’air est impossible.

C’est ce qu’a déclaré un autre docteur, Anthony Fauci, jeudi 19 mars, sur NBC : « On ne peut pas totalement écarter l’idée que le virus soit capable de parcourir une certaine distance dans l’air. »[5] A ce propos, même Arnaud Fontanet, médecin épidémiologiste interrogé par Jean-Jacques Bourdin sur BFMTV déclare (https://www.youtube.com/watch?v=ZVu1RjrOB80) qu'à cause des concentrations exceptionnellement élevées de ce virus dans la gorge, que les particules virales peuvent être présentes au sein de particules extrêmement fines, de l'ordre du micron, et que ces particules peuvent rester en suspension (ce qu'on appelle les aérosols) et qu'il peut y avoir une transmission, surtout en milieu confiné, mais aussi à l'extérieur, mais moins importante que pour le virus de la rougeole.

En fin de compte, le 25 mai 2020, un autre article de Marco Melli (en italien) titre : « Coronavirus, les enfants moins contagieux ? Nous ne pouvons pas actuellement l’affirmer »[6].

Cet article cite un autre pédiatre, Giuseppe Di Mauro, président de la “Società italiana di Pediatria preventiva e sociale (Sipps)” qui de façon plus prudente affirme: « Jusqu’à quand nous n’aurons pas de certitude absolue, nous devons agir avec prudence et protection. Une chose est certaine : les enfants peuvent s’infecter les uns les autres, développent la maladie, en général (mais pas toujours!) dans un degré moins grave, mais ils tombent malades. La recherche est en train de faire des pas de géant en très peu de temps, mais les études doivent être évaluées attentivement, sinon il y a un danger. » Ce "sage" termine ses propos en ajoutant que: nous avons encore sous les yeux les conséquences d’évaluations trop précipitées et superficielles, et qu’il est indispensable que soit mise au point une stratégie efficace de contrôle des contagions, avec des lignes de conduite appropriées pas seulement sur les modalités de fréquentation de l’école, mais aussi sur la gestion du retour à l’école en cas d’absence de pathologie évidente.

Au final, sur la question de la contagiosité des enfants (entre eux et pour les adultes), il n’y a que des sites français qui ont lancé le 4 juin 2020 une campagne, très offensive, reprenant l’avis d’un seul pédiatre, sur la base d’une seule étude (menée par 27 pédiatres français), sur des tests sérologiques sur des enfants d’Ile-de-France (605 enfants) qui seule, conclut que les enfants sont de tout petits contaminateurs et que le risque est extrêmement faible. Le nouvel obs, Le Monde, Le Figaro, citent tous cette même étude[7] : ils tentent clairement de persuader l'opinion publique que le risque est extrêmement faible, et que la préoccupation n’est plus de mise. Aucun site de presse étranger pourtant ne reprend ni cette étude ni ses conclusions, ni en anglais, ni en italien, ni dans aucune autre langue.

La ré-ouverture des écoles était déjà prévue, progressive, mais posait des problèmes logistiques complexes en raison des protocoles sanitaires dictés par le principe de précaution le plus élémentaire. Pour cela, après avoir étudié la question, les directrices et directeurs d’écoles, ainsi que les enseignants avaient déterminé un modèle d’organisation séparant en deux la semaine, pour permettre dans les plus petites écoles d’accueillir les enfants en respectant un minimum de règles de prévention, et en respectant le protocole dicté par l’état d’urgence sanitaire.

Depuis le soir du 14 juin 2020, suite au discours du Président de la République Française, une nouvelle étape a été franchie: le 22 juin, la présence de tous les enfants à l’école serait requise et « obligatoire ». Le Président, qui n'a pas d'enfants, oublie au passage que l’instruction est certes obligatoire, mais pas l’école. Le modèle d’organisation complexe pour respecter les protocoles de prévention sanitaire, et qui a provoqué le casse-tête pour les personnels de l’école et des mairies est déjà périmé.

De plus, une campagne odieuse contre les enseignants est en cours, accusés d’être des déserteurs ou de lâches : un article de L’Opinion du 7 juin, un autre des Échos du 9 juin, un reportage de France 2, vont à peu près dans le même sens, en montrant du doigt ces "tire-au-flanc, qui abusent du système".

Pourtant plus de 60% des enseignants sont déjà à l’école en présentiel, et parmi les 40 % restants nombreux sont ceux qui continuent d’assurer la classe à distance, certains sont malades, il ne reste que moins de 5 % pour lesquels le ministère n’a pas d’informations, des enseignants qui ont été trop malades ou empêchés pour raison personnelle d’enseigner à distance. Un chiffre qui reste minoritaire.

La pression pour la reprise de l’activité économique a encore provoqué une « campagne de comm » pour convaincre que le retour à l’école est faisable et présente peu de risques pour enfants et parents (pour les enseignants un peu plus), et pour contraindre les enseignants à renoncer au distanciel et retourner au présentiel.

Au final, les enfants sont probablement contagieux, porteurs sains, asymptomatiques pour la plus part, mais peu importe au gouvernement, le retour à l’école et leur présence « obligatoire » se fera, à partir du 22 juin, sans tenir compte du basique principe de précaution qui aurait conseillé de renvoyer le tout à la rentrée, avec deux mois de plus pour prendre la mesure et faire un bilan de la situation.

Les masques sont désormais obligatoires dans les transports en commun, dans la plupart des magasins et des supermarchés, a distanciation physique toujours recommandée et même renforcée par des contrôles de police. Les réunions de plus de 10 personnes toujours interdites.

A l'école, les enfants, à 25 ou 30 par classe, n'auront pas à s'en préoccuper: pas d'obligation de masques, pas de tests obligatoires. Les enseignants eux mêmes ne sont pas obligés de porter les masques en permanence, mais seulement s'ils sont trop près des enfants (la manipulation des masques tant redoutée par la porte parole du gouvernement sera donc fréquente).

L’état d’urgence sanitaire n'est portant toujours pas levé le 22 juin 2020.

Les risques de contagion sont toujours aussi importants, même si le nombre de personnes touchées est en baisse en France, la population n'est pas immunisée (6-7% ?), il n'y a toujours aucun vaccin en vue, et la maladie liée au virus est toujours aussi douloureuse et potentiellement mortelle. Les cas sont même en augmentation dans le monde.

Les enfants doivent cependant retourner à l'école, alors que toutes les entreprises sont encore soumises à des protocoles stricts, alors que même les restaurants doivent prendre des mesures de précaution, notamment de distanciation, que les cinémas et les transports doivent encore respecter une distanciation physique plus importante; pour les enfants la nécessité de prendre ces précautions de base ne semble pas être obligatoire.

 

[1] Children can spread the coronavirus like anyone else — but there's still a lot to learn about how infectious they are: https://www.businessinsider.com/can-children-spread-the-coronavirus-to-others-evidence-2020-5?IR=T

[2] https://www.marianne.net/debattons/editos/d-inutile-quasi-obligatoire-la-comedie-du-masque-trop-dure

[3] https://twitter.com/kaplanben_fr/status/1246531417212948480

[4] https://www.passeportsante.net/fr/Actualites/Dossiers/DossierComplexe.aspx?doc=10-infos-insolites-corps-l-eternuement- et https://sante.lefigaro.fr/actualite/2014/04/15/22230-toux-eternuement-long-voyage-postillons

[5] https://www.leprogres.fr/france-monde/2020/03/21/coronavirus-la-transmission-dans-l-air-une-question-en-suspens

[6] https://www.dire.it/25-05-2020/464689-coronavirus-i-bambini-sono-meno-contagiosi-attualmente-non-si-puo-dire/

[7] https://www.nouvelobs.com/coronavirus-de-wuhan/20200604.OBS29686/cvodi-19-les-enfants-seraient-beaucoup-moins-contagieux-qu-on-ne-le-pensait.html et https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/06/04/coronavirus-selon-une-etude-les-enfants-sont-moins-contagieux-que-les-adultes_6041691_3244.html et https://www.lefigaro.fr/sciences/covid-19-les-enfants-moins-contagieux-que-les-adultes-selon-des-medecins-20200605

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