Lettre à François Hollande Ecole : mettre à niveau et redonner des perspectives

Les récents assassinats des 7 et 9 janvier ont engendré de gros débats sur le pourquoi et le comment de tels événements, sur les façons de reconstruire collectivement un « vivre-ensemble », une appartenance commune à la République ou à l’humanité. L’école a été mise au centre de ces discussions, tandis que le Premier ministre parlait d’« apartheid » pour dénoncer la situation des quartiers populaires. Or, dans nos territoires, depuis des années ou plus récemment, au sein du Collectif des parents citoyens du 93 ou du Ministère des Bonnets d’âne, comme à travers les myriades d’initiatives et de moments collectifs qui se déroulent dans nos communes, nous réfléchissons et agissons sur ces sujets. Nous savons que l’école est un lieu essentiel où nos enfants et nous, parents, expérimentons quotidiennement notre rapport à la République et à la vie collective.

Que vivons-nous dans nos communes ? D’abord, disons clairement que nous aimons nos quartiers. Celles et ceux qui y sont depuis longtemps, l’aiment toujours ou voudraient l’aimer. Pour bon nombre d’entre nous, nous avons choisi de venir vivre en Seine-Saint-Denis. Nous aimons son métissage, son dynamisme, sa créativité, sa jeunesse, son mélange de classes sociales. Nous sommes dans des territoires « sensibles », mais comme le disait l'ancien maire de Vaulx-en-Velin, Maurice Charrier : « il vaut mieux des quartiers sensibles à des quartiers insensibles ! ». Nous partageons, comme la plupart des parents de Seine-Saint-Denis, une confiance a priori dans l’école publique. Nous saluons les milliers de projets, d’innovations, l’investissement fort de nombre d’enseignant-e-s, l’appui de collectivités (même s'il pourrait être ici ou là, supérieur) et d’associations mobilisées. Nous avons, chacun-e d’entre nous, assisté à des moments magiques dans et autour des écoles. Pour autant, si c’est ici que se construit l’avenir de la France, alors il faut regarder en face la réalité et travailler à la transformer. Vite !

Monsieur le Président, de hauts fonctionnaires sont bien payés pour connaître et vous remémorer aujourd’hui les difficultés que nous rencontrons. Rappelons-les quand même, au cas où. Dans les écoles publiques de notre département, entre 3 et 16 ans, les enfants perdent un an de scolarité faute de remplacements. Nous sommes un département jeune, dont la population augmente chaque année de 1 %, avec une population enseignante habitant à 80 % dans un autre département, jeune et très féminisée. Donc des bébés et des congés maternités… Tout le monde trouve cela bien normal.. sauf l’Education dite nationale, qui oublie de prévoir le volet de remplaçant-e-s nécessaire ! Qui « oublie » aussi, comme c’est étrange, de comptabiliser les absences non remplacées. Pourquoi donc ? Par crainte de réaliser à quel point le droit à l’éducation de nos enfants peut être bafoué ? Nous réclamons, depuis des années, la transparence sur ces chiffres. Ils existent pour les transports. Pas pour l'éducation ! Toujours, dans notre département, seuls 3 % des enfants de moins de 3 ans sont scolarisés, contre 13 % en moyenne en France, alors même que cette scolarisation précoce est un atout majeur pour des enfants issus de familles défavorisées parfois non francophones. Et que dire quand, en septembre 2014, dans la seule ville de Saint-Denis, près de 500 enfants d’école primaire et maternelle, y compris des petites sections, se sont retrouvés sans instituteur, le jour de la rentrée ? Depuis, certains ont vu défiler, depuis la rentrée de septembre, 13 remplaçant-e-s non formé-e-s, souvent recruté-e-s par Pôle Emploi pour certain-e-s sans motivation particulière pour l’enseignement. C’est aussi dans notre département que près de 40 % des postes de médecins scolaires, chargés de la prévention pour la vue, l'ouïe, les dents, la dyslexie (et dyspraxie, dyscalculie, dyspraxie, dysorthographie,... qui touchent parfois jusqu'à 10 % d'une école) , le port du cartable, ne sont pas pourvus. Ici, les enfants en situation de handicap ou qui viennent d’arriver en France sont parfois déscolarisés plusieurs mois avant d’obtenir une place dans une classe appropriée. Les dispositifs d’aide aux enfants en difficulté ont quasiment disparu, les associations d’aide aux devoirs mettent la clé sous la porte, faute de subventions. Quelle expérience de la République et de la citoyenneté, de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, forge-t-on ainsi dans nos écoles ?

On nous dit que tout ça, c’est parce que les gens ne veulent pas venir travailler dans ces écoles, parce qu’elles font peur. Nos enfants ne sont-ils pas – et nous vous prions de prendre cette question au sérieux car c’est bien elle qu’on nous renvoie à la figure – aussi mignons, c’est-à-dire aussi humains, que les autres ? Nos enfants ne seraient pas en situation d'apprendre comme les autres ? Et les parents ne voudraient pas, ici, la « réussite » de leurs bambins ? Au lieu de dénoncer la soit-disant démission des familles ou les enfants « difficiles », ne faut-il pas interroger les conditions de travail et de salaire des professionnel-le-s de l’école sur nos territoires ? Non, il n’est pas facile de travailler dans notre département. Les locaux et les classes y sont fréquemment surchargées, car notre population augmente et bouge vite (tout comme les équipes éducatives!), tandis que les créations de postes restent très insuffisantes et qu’aucun soutien financier n’est apporté aux collectivités qui construisent des logements. Ici, il faut savoir adapter son enseignement à des enfants qui ne parlent pas tous français à la maison (leur bilinguisme devrait être une chance pour eux et leurs camarades !). Il faut supporter les longs trajets en transport en commun ou assumer un loyer qui n’est jamais négligeable dans un département limitrophe de Paris. Il reste pourtant des personnes qui, avec un bac + 5 en poche, sont prêtes à affronter ces difficultés pour 1 600 € par mois (bientôt 1 800€ en éducation prioritaire, quelle générosité !). Combien gagnent les recteurs, inspecteurs d'académie ou conseillers qui travaillent sur notre département ?

Dans notre département, on prive ainsi enfants et parents d’école, et on essaye de nous faire croire que tout ça est de notre faute et de la faute de nos enfants. Nous savons que c’est faux. Nous savons combien nos enfants sont riches de leur diversité et de leur soif d'apprendre. Nous savons l’attachement des parents à l’école publique. Quand des (ir)responsables parlent de parents qui ne s’investissent pas, se démobilisent, nous voyons, au contraire, des parents, souvent inquiets, parfois isolés, éventuellement craintifs face à l’école (dont ils n’ont pas toujours de bons souvenirs !) mais toujours animés par la volonté farouche, parfois maladroite, agressive dans quelques rares cas, de voir leurs enfants réussir. Dans les réunions, au cours de milliers d’heures de discussions arrachées à leurs contraintes professionnelles et à la prise en charge des enfants (tout le monde n’a pas les moyens de s’arranger pour partir plus tôt de son travail ou pour se payer une baby-sitter), ils s’intéressent au monde scolaire. Et, il faut le dire, ils et elles ne sont pas toujours accueilli-e-s avec bienveillance. Dans une école, quand des parents se sont mobilisés aux côtés des enseignant-e-s pour obtenir un instituteur formé pour leurs enfants qui voyaient arriver leur 7ème remplaçant contractuel sans formation, l’institution a osé leur répondre que c’étaient eux qui fragilisaient la scolarité de leurs enfants ! Un IEN s'est offusqué que son bureau soit occupé !

Vous avez annoncé la mise en place d’un « comité départemental d’éducation à la santé et à la citoyenneté, qui permettra de nourrir des projets départementaux, en particulier par l’examen des initiatives issues des projets d’école ou d’établissement » et la mise en place d’ « espaces et/ou temps des parents dans chaque école et établissement ». Chiche ! Alain Savary l’avait fait en organisant, chaque année, un rendez-vous entre tous les acteurs de la « communauté éducative ». N’opposons plus parents, enseignant-e-s et institution. Au lieu de dépenser des millions d’euros pour de dérisoires « mallette des parents » (que peu de gens liront), faites participer les parents à la construction de l’école de demain. A leur place et pas à celle des enseignant-e-s. Ouvrez l’école à tous les parents, aux pédagogies alternatives, aux associations et acteurs locaux. L’école doit être un lieu où se tiennent tous les débats, où la parole se libère, où la citoyenneté se construit collectivement, où chacun-e expérimente ce qu’il ou elle peut apporter aux autres.Y compris parfois par le conflit.

Monsieur le Président, vous ne cessez de répéter, depuis votre campagne électorale, que l’école est votre priorité. Cessez de vous payer de mots. Nous voudrions croire dans la politique (rappelez-vous que c’est ici qu’en métropole, vous avez réalisé votre meilleur score en 2012 !), dans votre volonté de faire respecter l’idéal d’égalité au sein de notre République. Votre Ministre répète ce mot « égalité » à chaque prise de parole. Mais des milliers de parents attendent des changements « maintenant » depuis des années. Contrairement à ceux qui ont mis les 35 % d’enfants scolarisés dans le privé ou ailleurs que dans le 93, nous y croyons encore. Mais nous sentons chaque jour, les limites d’un discours qui contraint souvent à des choix individuels douloureux. On nous annonce, comme une faveur, qu’en 2015, l’État va créer 247 postes d’instituteurs en Seine-Saint-Denis. Mais, d’après les propres chiffres de la direction des services départementaux de l’Éducation dite nationale, il faudrait ouvrir 340 classes supplémentaires pour suivre la croissance de la population scolaire. Sans compter les postes qui seraient nécessaires à l’extension de la scolarisation des moins de 3 ans (en janvier 2013, François Lamy, alors ministre de la Ville, avait annoncé que l’on « serait à 30 % en fin de quinquennat » dans le 93, qui peut encore y croire quand on est passés en 2 ans de 0,8 à moins de 3 % ?), l’augmentation du volant de remplaçants ou la création des « maîtres supplémentaires » promis aux réseaux d’éducation prioritaire – qui, ici, ne semble plus avoir de « prioritaire » que le nom.

Monsieur le Président, le droit de nos enfants à l’éducation va-t-il enfin être respecté ? La République va-t-elle cesser de laisser parents et enfants à la porte de l’école en Seine Saint-Denis ? Offrez-nous des garanties de la présence d’un-e enseignant-e formé-e devant chaque classe à la rentrée 2015 ! Ouvrez les écoles à tous les pères et les mères, pour qu’ils et elles participent à la réussite de leurs enfants et de tous les enfants ! Redonnez envie d’école publique aux enseignant-e-s, aux parents et aux élèves de Seine-Saint-Denis ! Si nous voulons que TOUTE la société continue à avoir envie et à vivre ensemble, alors, l’école publique doit être clairement LA priorité. Et si l’énergie et les moyens vous manquent, allez mesurer combien l’institution dépense pour entretenir ses filières sélectives, classer, trier nos enfants, financer les classes préparatoires et les grandes écoles qui profitent pour l’essentiel aux étudiant-e-s déjà les plus favorisés. Demandez-vous ce qu’apportera à notre société une école égale pour toutes et tous quand, aujourd'hui, elle creuse les inégalités de naissance. Il est temps de mener ce combat pour prolonger ceux de la Révolution française et du Conseil National de la Résistance, de retracer les grandes heures de l’humanité et du pays, de redonner des perspectives solidaires et citoyennes, de redonner goût à la « chose publique ».

Nous sommes quelques un-e-s à vous avoir écrit. A encore y croire. A passer des centaines d’heures, chaque année à nous mobiliser pour l’école. Des milliers de parents auraient aussi pu vous écrire. Et que personne ne pense que nous ne sommes intéressés que par l'école du 93. Ce que nous écrivons ici concerne TOUT le pays. Et d'autres, ailleurs, auraient pu décrire d'autres situations d'inégalités criantes. Ne les décevez pas !

Par le collectif des parents citoyens de Seine Saint-Denis et les Bonnets d’Âne du 93 et la FCPE de Saint-Denis

collectifparentseleves93.blogspot.com et bonnetsdane93@gmail.com

 

Pour parler de ces sujets, nous donnons rendez-vous aux parents et à celles et ceux qui le souhaitent, mardi 17 mars à partir de 19h au Théâtre animé par la Compagnie Jolie Môme à Saint-Denis.

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