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Billet de blog 18 juin 2016

La presse à l'assaut de la démocratie

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Alors que chez les syndicalistes et militants politiques l'humeur était plutôt morose pendant les 7 années qui ont suivi le dernier mouvement interprofessionnel conséquent, la mobilisation contre la Loi Travail se présente comme un véritable regain d'énergie, un espoir face au rouleau compresseur antisocial actionné par les réformes des précédents gouvernements.

Pluriel, ce mouvement a su, notamment via les liens tissés entre la jeunesse, Internet, les structures de lutte traditionnelles et Nuit Debout, s'attirer une certaine bienveillance d'une partie des médias dominants. Cela n'a cependant duré que le temps d'apprécier la force de ce qui se mettait en branle, et dès lors qu'il a été tenu pour acquis que c'était bien un ras-le-bol généralisé qui s'exprimait dans la rue et sur les lieux de travail, les principales rédactions ont sifflé la fin de la récré.

La représentation de la violence comme argument contre les mobilisations

Le traditionnel couplet sur les prises d'otages et le caractère supposé minoritaire de la mobilisation n'a plus quitté les plateaux quand bien même les sondages et les manifestations prouvaient que le discours du gouvernement ne trouvait plus crédit aux yeux des français. Mais qu'importe, ce qui intéresse les rédacteurs en chefs et les actionnaires, ce n'est pas l'explicitation du contenu d'un texte de loi remettant en cause le modèle social acquis de hautes luttes depuis le début XXe siècle, et notamment en 36 et à l'après guerre, mais bien la construction d'un discours systématiquement dépréciatif à l'égard mouvement.

L'omniprésence de la représentation de la violence d'une extrême minorité de manifestants dans les journeaux faisant de celle-ci LA nouvelle à retenir suite aux grandes journées de grèves est à ce titre évocatrive. Misant sur l'amnesie collective quant à l'existence en tous temps d'éléments violents dans les mouvements sociaux et sur l'amplification du mythe postulant que les droits sociaux auraient été la résultante de la charité d'hommes d'État et non des mobilisations ouvrières, une grande partie de la presse dominante s'enlise dans un discours révisionniste et libéral excluant l'action collective progressiste de l'Histoire.
Cette posture n'a fait que s'ancrer à mesure que le gouvernement se rendit compte que les habituelles tentatives de mise en concurrence des stratégies militantes ne fonctionnaient plus. Le grossissement incessant de la "tête de manif" en est la parfaite illustration. Lorsqu'habituellement il est aisé de casser les solidarités entre "bons manifestants" et infâmes "casseurs" inflitrés, l'extrême violence de l'action policière n'a cette fois fait que renforcer chez beaucoup la conviction que le discours ambiant sur la violence politique ne servait qu'à décrédibiliser et invisibiliser la critique de la Loi Travail.

Cette omniprésence d'images violentes entretenant ce climat de peur cher aux grands journaux a aisément permis de dépolitiser - avec une neutralité estampillée Hollande-Valls - la question de la criminalisation des militants. Par conséquent, évoquer la fermeté du gouvernement suite au visionnement de séquences suggérant le développement d'une guerilla urbaine dont les manifestants seraient à l'origine ne permet évidemment pas de questionner la légitimité des condamnations à de la prison ferme ni les assignation à résidence. Les images décontextualisées faisant office de preuve quand bien même ce ne sont que des personnes masquées qu'il est donné à voir, toute personne arrêtée ne peut dans ce cadre prétendre à la présomption d'innocence. Cette rhétorique bien huilée constitue l'une des premières attaques aux principes démocratiques.

Ce même processus est utilisé régulièrement lors d'interventions de responsables syndicaux sommés de s'expliquer sur le comportement d'une poignée d'individus agissant au sein de manifestations rassemblant plusieurs dizaines de milliers de personnes, ou lors d'interventions de spécialistes plus ignorants les uns que les autres de l'histoire des mouvements sociaux et du syndicalisme en particulier.

La presse comme caisse de résonance de la communication gouvernementale

Ce qui frappe avec davantage de force qu'à l'accoutumée à l'écoute de ce discours médiatique, c'est la disparition totale de toute dissonance vis à vis de la parole politique.

Alors que l'un des premiers arguments de l'État pour faire passer la loi travail consistait à prétendre que son objectif était la baisse du chômage, radios, journaux et télévisions s'époumonaient à nous le faire entrer dans la tête par sa répétition incessante et par l'intervention de spécialistes déjà tout acquis à la cause du MEDEF. Mais lorsque cette ritournelle a commencé à faiblir et que le gouvernement a lui-même temporairement avoué que la loi El Khomri n'impacterait pas le taux de chômage, la presse n'a pas hésité après une très courte remise en cause de ce discours à le resservir à nouveau quelques jours plus tard. Ainsi, qui ne prend pas notes des incroyables argumentations proposées par la presse peine à s'y retrouver tant tout et son contraire peut être défendu par les présentateurs.

C'est dans un premier temps suite à la traditionnelle signature d'accords de la CFDT que commence le procès en irresponsabilité des syndicats contestataires. Comme un seul homme, gouvernement et médias narrent l'obstination de syndicats à la stratégie passéiste face aux raisonnables réformistes.

F2 nous explique la grève

Ce ne sont pas les louanges du MEDEF envers l'action de François Hollande ni les sorties de plus en plus offensives et anti mobilisation d'un secrétaire de la CFDT assurant déjà son futur poste dans les jupons du PS qui feront douter nos chroniqueurs en roues libres. Hors de toute analyse des prétendues avancées sur le texte et de toute critique du TINA à la française (There is no Alternative), tenons-le pour acquis, cette grève est l'œuvre de jusqu'auboutistes.
L'exercice sera répété une fois encore pour laminer les grévistes du rail alors que l'accord signé notamment par la CFDT ne proposait aucune des garanties revendiquées par les salariés.

La personnalisation du mouvement autour de la figure de Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT suite à un communiqué signé Valls participe aussi de l'ahurissante servilité des médias face aux loghorrés gouvernementales.

Le dangereux secrétaire de la CGT © Photo JOEL SAGET. AFP

Incapable de questionner le discours du Premier Ministre mais surtout de remettre en cause une vision de l'Histoire basée sur l'action d'individus agissant seuls, la presse tente de liquider l'action de l'intersyndicale en réduisant la mobilisation de millions de français à une querelle entre deux personnes. Ce discours est d'autant plus fallacieux qu'il porte en filigrane l'image d'Épinal de la centrale syndicale jouant les marionnettistes avec ses adhérents, ôtant à ses derniers toute capacité à se déterminer en dehors de consignes venues des directions.
Ce story telling est d'autant plus grotesque que quiconque ne s'est pas fait happer par l'injonction médiatique à vivre dans un présent perpétuel rythmé par l'information continue, se souviendra des réticences de Martinez à embrayer sa base il y a encore deux mois, laquelle poussait vers la grève reconductible.

Le procès en irresponsabilité en raison de l'État d'urgence, du terrorisme, des violences, des inondations, puis de l'arrivée de l'Euro de foot ne se développe que mieux lorsque ce n'est plus qu'une volonté individuelle qui serait à la manœuvre pour conduire ce mouvement. L'ennemi public n°1 est désigné et mis en scène comme celui qui "veut mettre la France à genou" (Figaro).

Manifestants = CGT = casseurs

Mais comme si cela ne suffisait pas de claironner quotidiennement devant les spectateurs que la grève est illégitime et qu'elle est le fait de fractions extrémistes dirigées par un fou furieux capricieux, la presse se donne aujourd'hui pour mission de prouver que le premier syndicat de France se confond avec les dénommés "casseurs". Là encore, ce positionnement se confond parfaitement avec les déclarations de Valls et de Cazeneuve après la manifestation du 14 juin.

Relayant le dangereux parallèle assuré par ces derniers entre l'assassinat de policiers à Magnanville et les violences politiques au sein des manifestations, les médias s'empressent de répéter et d'amplifier cette tentative d'assimilation entre manifestants et terroristes. Quand quelques vitres d'un hôpital sont fêlées, le Premier Ministre parle de dévastation et les JT accompagnent en chœurs.
Les images de la préfecture montrant quelques militants CGT ramassant des pavés sont dévoilées à titre de preuves, et les affirmations mensongères du communiqué préfectoral relatant des violences gratuites de la part des dockers du Havre en fin de manifestation constituent les seules preuves avancées dans les journaux. On peut tout de même ajouter que désormais la présence de syndicalistes dans le cortège de tête (soit devant le SO intersyndical) serait preuve d'une accointance avec les désignés nostalgiques des années de plomb. Le caractère délirant de ces affirmations est toutefois tellement énorme qu'il en devient superflux de préciser qu'un tel discours ne peut être que l'œuvre de farouches opposants à toute mobilisation progressiste et/ou de personnes n'ayant pas approché la tête de manif à moins de 500 mètres.

L'émission C'est à vous de France 5 titrée Jusqu'où ira le boss de la CGT? condense parfaitement ces constats et illustre la réduction de l'investigation journalistique à la lecture de communiqués de la préfecture ou du gouvernement: (2min20)

Jusqu'où ira le boss de la CGT? © C à vous

À propos de la scène montrant des Dockers repoussant la police:

Patrick Cohen: -Ils se défendent?

Philippe Martinez: Ils se défendent.

PC: -Ils frappent.

PM: -Attendez...

PC: -Il y a eu dix policiers blessés d'après le préfet de police.

Lorsque Martinez démonte la partialité de ces images en raison du découpage de la séquence, Patrick Cohen rétorque: Le choix, ma vision et celle de beaucoup de téléspectateurs c'est [que ce n'est] pas forcément de la défense mais plutôt une charge ou une attaque. Il prétendra même que c'est le service d'ordre lui-même qui est à l'action, ce que les images ne confirment absolument pas. Si M. Cohen ne semble pas se souvenir du b.a-ba de l'analyse de l'image et dit que c'est l'avis des téléspectateurs, alors...

Étant personnellement présent à ce moment de la manifestation, j'ai pu observer que c'est bien suite à des gazages, des envois de bombes de désencerclement puis à une charge de la police que les manifestants bloqués depuis de longues minutes se sont défendus. La charge médiatique contre les dockers est d'autant plus stupéfiante que ces derniers étaient en train de regagner leurs bus à ce moment, refusant l'appel de quelques uns à forcer le barrage policier. Il semblerait cependant que quelques images bien choisies et la parole du préfet suffisent à certains journalistes en mal de buzz.

Notons enfin que les autres images montrant le soutien d'un blessé s'écroulant raide sur le sol suite à un coup porté par un policier ne feront pas elles l'objet d'un interrogatoire du Ministre de l'Interieur par les journalistes. Si Martinez doit contrôler ses "troupes", il n'en va pas de même de Cazeneuve.

Violences policières © nomann

Celles prouvant une infiltration des policiers ainsi qu'un usage illégal des grenades de désencerclement (lancé à une dizaine de mètre sans risque imminent) ne feront pas non plus la une.

grenade © Wen-Jié Yang

Faut-il oui ou non respecter les droits démocratiques?

C'est dans ce contexte de surenchère consacrant la dédiabolisation des idées du Front National que la presse dominante se permet de questionner les droits démocratiques les plus élémentaires. Après avoir méthodiquement tenté de discréditer un mouvement de travailleurs et l'avoir assimilé à la menace terroriste, il n'est guère surprenant de voir fleurir les débats autour de la question suivante: "faut-il interdire les manifestations?"

La normalité affichée de ce questionnement est proprement terrifiante tant il rappelle une petite phrase bien connue sur le silence des pantoufles face au bruit des bottes. Sujet parmi d'autres (les matchs de foot par exemple), la possibilité d'avoir recours à des méthodes que l'on qualifierait sans broncher d'autoritaires si nous ne parlions non pas de la France mais de la Tunisie de Ben Ali ou de la Turquie, passe comme dans du beurre.
Cette incapacité à défendre un point de vue contradictoire à celui du gouvernement quel que soit le sujet pose question quant à l'existence d'une presse agissant comme contre pouvoir quand bien même il s'agirait d'évoquer les droits les plus fondamentaux de toute démocratie qui se respecte. Et que les choses soient bien claires, il ne s'agit pas de renvoyer la responsabilité à la presse dite de droite, le journal Libération l'a parfaitement illustré avec son magistral "Faut-il oui ou non interdire les manifestations contre la Loi Travail"...

En bonne contrainte capitaliste, le buzz, comme les profits, se doit de monter en puissance. À l'approche du 18 juin (notez l'ironie), le débat nous mène désormais à se demander s'il faut un "Guantanamo à la française" pour les fichés S.

Les libertés ne s'usent que lorsque l'on ne s'en sert pas

Si heureusement certains journaux gardent encore un soupçon d'esprit critique, force est de constater que les plus grandes rédactions accompagnent dangereusement lachute de la classe politique. Alors même que Valls et Hollande se lancent dans une opération suicide par leur intransigeance envers et contre tous, les principaux titres de presse leur embrayent le pas et risquent de se marginaliser définitivement quand bien même le développement des réseaux d'information parallèles via Internet leur avait fait comprendre la nécessité d'une démarche renouvelée.

L'aspect tragique de cette histoire est l'apparente incapacité des rédactions à s'extraire des logiques marchandes et de l'influence politique sur de tels sujets. Les postures conservatrices et réactionnaires semblant les moins risquées face à la course à l'audimat, les journalistes entérinent et soutiennent les égarements d'un gouvernement nous menant directement à la remise en cause non seulement du modèle social arraché par les mouvements sociaux, mais également à l'enterrement des principes les plus élémentaires de la démocratie.

Si nous tirons le bilan de ces derniers mois, nous ne pouvons que déplorer l'absence de perspectives critiques proposées par les médias.

Nous sommes dans un pays où l'État d'urgence est sans cesse prolongé, où le président applique obstinément un programme contraire à celui pour lequel il a été élu, dans lequel la Loi Travail est passée au parlement sans vote des députés, où les manifestants sont emprisonnés et l'interdiction de manifestations syndicales est brandie par l'État...

Si les médias paraissent se désintéresser de la question, on est en droit de notre côté de nous demander comment qualifier le régime politique de ce pays. Car nous sommes de plus en plus nombreux à ne plus savoir le faire.

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