Réconciliations

Mon bureau, mon beau bureau, mon bureau douillet,

Je te retrouve enfin. Depuis des mois que je ne t'ai pas vu, depuis des mois que je t'ai renié. Tu es là, fidèle au poste, prêt a supporter les mots en pagaille de mes rendus de fin de semestre. Toujours présent pour soutenir l'entassement hétéroclite de livres, notes, feuilles volantes qui appuient ma pensée. Toujours enclin à tenir au chaud mon ordinateur, cette boite métallique qui m'ouvre à une écriture plus rapide, plus belle, plus partageable. Qui m'ouvre une nouvelle porte vers l'accumulation de connaissances.

Mais voila, mon beau bureau, je t'ai renié. Cela a commencé en mars. Je ne te voyais déjà plus pareil. Je me rappelle t'avoir disposé dans un coin, près de la fenêtre. J'avais entreposé avec grand soin mes livres, ranger mes notes. J'étais fière de cette nouvelle organisation, et je pensais que cela suffirait à combattre le vide que faisait naître en moi l'absence de cours physiques. 

Les téléconférences. Mon corps figé devant toi, des heures durant, à écouter mes professeurs se débattre avec cette nouvelle machine qu'est Zoom. A assister aux longs moments de silence devant mon écran, à la tétanie de prendre ou pas la parole "en ligne". A constater que mes professeurs étaient dans le même embarras. Leurs questions sans réponses se perdaient dans le gouffre de la visio. Mon ordinateur se transformait peu à peu en outils de communication formelle. L'échange d'informations "utiles" devenait la norme. Les sourires se faisaient fades sur les lèvres. Les nouvelles des autres, une aparté esquissée au cœur du cours, rien de plus. 

Et cette angoisse, lancinante, que mon micro soit ouvert, que ma caméra soit allumée. Des instants de gêne en pagaille lorsqu'un quiproquo s'instaure dans les tchats. Plus de blagues, de peur qu'elles soient mal comprises. Plus d'improvisation, plus de mimes, plus de grimaces. Des regards froids, désabusés, dans de petites boites. Des écrans noirs. 

Je t'ai renié, petit bureau, car se cristallisait sur toi ma haine de ces relations à distance. Je me suis mise à travailler ailleurs : assise sur mon lit, recroquevillée sur le canapé, allongée sur le sol de mon salon. Je faisais tout pour te nier, et par là, je rejetais peu à peu tout ce qui me reliait à l'université. Je m'enfermais dans mon boulot étudiant, habitée d'une lassitude sans pareil. Mes rendus du premier semestre ont été une véritable torture. Devoir à nouveau m’asseoir sur cette chaise, devant toi, mon petit bureau, je ne l'aurais jamais cru, mais mes poils se hérissaient à cette idée. J'ai pris des vacances de toi. J'ai écrit une partie de mes rendus au travail de mon compagnon, sur un "vrai" bureau de travail, en dehors de ma maison.

Mai aujourd'hui, je reviens vers toi. Je ne sais pas si c'est le temps qui se radouci, si c'est la distance que je prend de plus en plus avec toutes ces interdits absurdes, ou  la reprise des cours en présentiel depuis février, mais je me sens plus en paix. Je te regarde à nouveau avec cette petite tendresse, et cette impression douce que tu es l'unique support de projection de mon espace intime dans le réel. J'ai honte d'avoir laissé les événements nous séparer ainsi.

Je ne te laisserais plus, cher bureau, je te le promet. 

 

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