La bagnole

Quand on a une conscience environnementale et qu'arrive le moment de changer de bagnole, on est rarement préparé. Chez le concessionnaire, une expérience humaine différente nous attend, qui nous fait brusquement réaliser que c'est pas demain la veille que le véhicule individuel en acier et plastique va disparaitre.

Même si on s’y attend. Même si au fond de nous on s'en doute car on voit ça tous les jours, tout autour de nous, dans les médias. On reste estomaqué. On reste estomaqué par l’univers fantasmagorique de la bagnole. Tout ça à cause du changement climatique. Explications.

Le fait d’avoir des considérations environnementales, ou de vivre et évoluer dans un milieu social sensible à ces arguments nous désintoxique insidieusement. On arrive à s’auto-convaincre que le royaume du véhicule individuel, gros, forcément polluant va finir par disparaître pour laisser la place à des solutions collectives ou même individuelles, comme des véhicules électriques à la demande, télé-pilotés sur nos réseaux routiers. Et puis un jour, par la force malencontreuse des choses, il faut changer sa bagnole. Ne roulant pas sur l’or, on considère tout d’abord les offres comme le leasing, les systèmes de location à la demande, professionnels ou entre particuliers. Finalement, vivant en périurbain, a-t-on besoin d’un véhicule individuel? La location n’est-elle pas une manière de partager ces gros objets manufacturés que sont les bagnoles? Malheureusement, ces solutions sont encore très couteuses ou peu « mobiles ». Plus adaptée à un vrai environnement urbain, le périurbain est moins desservi, souvent. Il faut donc se tourner vers l’achat. Une occasion, forcément. Et une essence d’occasion. Quand on a une conscience environnementale, et pas les moyens de s’offrir ces merveilleux jouets que sont les véhicules électriques, et bien on cherche une bagnole essence d’occasion. L’idée de ramper régulièrement sous le véhicule devenant de moins en moins attrayante avec l'age, on commence à déserter le Bon Coin ou moins lorgner sur la voiture à vendre avec un papier sur la vitre arrière que l’on voit depuis deux jours sur le rond-point en allant au boulot. Le revendeur ou le concessionnaire paraît plus sûr, et puis la garantie 3 mois sous conditions rassure. Le hasard fait que cette fois-ci c’est un concessionnaire R… qui est choisi, mais ça marche avec n’importe quel autre, promis. Quelques échanges par mails, un petit peu de téléphone (il est loin), et le moment d’aller voir la bagnole arrive. Alors, tel Eddie Valiant entrant dans le monde de Roger Rabbit, on franchit la double porte vitrée du concessionnaire R...

Immédiatement, du commercial au technico-commercial en passant par la je sais pas quel est son rôle mais elle vient quand même nous parler gentiment pour finir par le mécano, un véritable essaim de gens vient nous accueillir, nous charmer, nous hypnotiser, nous bercer d’un jargon technico-sensuel tel qu’on s’imagine rapidement Endymion admis à l’Olympe du turbo-diesel (mais ça ne se dit plus, paraît-il). La bagnole sélectionnée, les regards charmeurs et paroles envoutantes nous obligent tout de même à prendre un crédit alors qu’on en avait pas vraiment besoin, une assurance gravante des vitres bien qu’on ne la demandait pas, et nous recommandent vivement de répondre favorablement aux enquêtes de satisfaction que nous n’allons pas manquer de recevoir. Les enquêtes de satisfaction ! N’y a-t-il pas plus beau signe annonciateur de la fin de notre ère?

  • Vous avez consommé ? Mais avez-vous aimé ce que vous avez consommé? Avez-vous aimé consommer ? Vous êtes sûr que vous n’allez pas arrêter de consommer ? Rassurez-nous s’il vous plait !

Et puis quelle enivrante sensation de pouvoir sur notre prochain que procurent ces enquêtes anonymes! Au supermarché, dans les toilettes d’autoroute, au restaurant d’entreprise, sur Internet, chez notre concessionnaire… Tu coches, tu cliques, tu starises, tu smiles dans l’impunité la plus totale. Et puis tant pis si les autres font la même chose avec toi! Là, le questionnaire concernera notre achat et leurs primes. Alors on explique tranquillement à nos sybarites des quatre roues motrices qu’on les notera au maximum de tout façon, parce qu’on emm… les questionnaires de satisfaction. Quelques jours plus tard, vient le moment de récupérer notre bagnole essence d’occasion moyenne gamme à crédit pas vraiment désiré. Garée à l’intérieur de l’Olympe, derrière un petit panonceau où notre nom est indiqué, recouverte d’un tissu d’un bleu profond recouvrant pudiquement ses 1,5 tonnes de plastique et de métal, elle est là, attendant qu’on la déshabille d’un geste pudique, timide, ou d’un élan passionné et dominateur (au choix).

Elle, notre bagnole essence d’occasion moyenne gamme à crédit pas vraiment désiré tatouée du vitrage. Maladroit, on s’y prend à plusieurs fois en marchant sur le tissu, et elle se dévoile enfin à nos yeux, immaculée. Presque obséquieux, nos sybarites guettent, le sourire aux lèvres, l’émotionnelle humidité sensée gagner nos globes oculaires alors que l’on s’installe au volant pour la sortir du domaine divin. Les portes franchies, on perd instantanément le statut demi-dieu du turbo-diesel (ça ne se dit plus, je sais) et 20% du prix du véhicule. Mais qu’importe, l’espace d’un instant nous avons frôlé le sublime, été l’égal d’un prince, côtoyé le divin. On a acheté une bagnole essence d’occasion de moyenne gamme à crédit non désirée tatouée du vitrage. Tout ça à cause du changement climatique.

Vivement que je reçoive mon questionnaire de satisfaction.

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