Recherche et flexibilité

Dans un laboratoire de recherche, il y a des chercheurs sérieux et concernés qui dodelinent de la tête en se lissant la moustache. Cette mode, apparue sous le quinquennat de N. Sarkozy, est en passe de devenir la norme. Ce texte est une fable sur l'évolution des mentalités dans nos laboratoires où, doucement, nous nous préparons à accueillir la nouvelle loi de programmation de la recherche.

Je travaille dans un laboratoire de recherche fondamentale.

La recherche fondamentale est une discipline scientifique conduite par des chercheurs sérieux et concernés. On reconnaît assez facilement un chercheur sérieux et concerné, car il dodeline de la tête en lissant sa moustache dès qu’on lui demande de parler de son travail. Surtout depuis que Nicolas Sarkozy nous a tué. Oui, notre ex-hyper-président nous a tué. Doucement, sans heurt. Car après sa première erreur, celle de nous attaquer de front, et d’engendrer la fronde des scientifiques (Sauvons la Recherche, 2003), il a acheté notre silence avec un mot : l’excellence. Et flatté par là-même le pire des défauts du chercheur : le narcissisme. Et ce mot nous a happé, ligoté et entrainé dans un vortex de compétition qui n’avait pas lieu d’exister. Il a également crée toute une génération de chercheurs sérieux et concernés, élevés à la liqueur d’excellence.

Sachez que le chercheur sérieux et concerné a pleinement conscience de l’importance de la tâche que la société lui a confiée. Si vous le lui demandez, il vous répondra qu’il décrit l’univers et le met en équation pour léguer son testament universaliste au reste de l’humanité, qui elle vit dans la superficialité de son existence raccourcie. Afin d’atteindre son objectif, il collabore avec d’autres chercheurs sérieux et concernés habitant parfois le même laboratoire que lui. Et tout ce beau monde se lisse alors la moustache en dodelinant de la tête.

Dans ce même laboratoire travaillent aussi techniciens, ingénieurs, gestionnaires, secrétaires, agents d’entretien, étudiants en thèse et anciens étudiants en thèse en contrat à durée limitée. Mais eux n’ont pas de moustache. Même si les étudiants, anciens et nouveaux, font le même travail que le chercheur, ils n’ont pas de moustache. C’est normal, ils ne sont là que pour un temps restreint. Le chercheur est là pour l’éternité, car il est fonctionnaire titulaire. Parfois, le technicien et l’ingénieur sont également titulaires. Mais ils n’ont pas de moustache. C’est le privilège du chercheur. Chez lui, la moustache pousse avec le temps. Elle pousse avec la certitude de l’emploi. Etre fonctionnaire titulaire, cela vous met à l’abri du besoin.

Mais malgré son beau salaire, le chercheur peste en permanence contre la réduction générale des politiques publiques, qui l’a privé de crédits pour mener à bien sa quête légataire. Alors, pour évacuer sa colère, il fait des réunions. Et dans ces réunions, il se lisse la moustache avec ses collègues chercheurs, en dodelinant de la tête. Ils parlent de la meilleure manière d’utiliser de l’argent qui n’existe pas. Ils parlent d’emplois disparus à jamais, mais qu’il faut fondamentalement pourvoir. Et pendant ce temps, techniciens, ingénieurs, gestionnaires, secrétaires, agents d’entretien, étudiants en thèse et anciens étudiants en thèse en contrat à durée limitée travaillent.

L’autre jour, lors d’une réunion à la pilosité avancée, un chercheur un peu plus moustachu que les autres nous a proposé une solution audacieuse.

« Puisque nous ne pouvons pas faire travailler indéfiniment anciens et nouveaux étudiants sans les autoriser à porter la moustache, créons donc une Banque d’Affaire des Etudiants Précaires. Et appelons-là BAFFEX. Son siège social sera dans un paradis fiscal, et elle pourra nourrir le laboratoire en personnels imberbes pour l’éternité. »

Une idée brillante, à la hauteur de l’ambition universaliste de ce chercheur. Il a appelé ça la flexibilité. Et il ajouta que ce serait une chance pour eux. Une chance de pouvoir continuer à côtoyer des chercheurs titulaires sérieux et concernés. Alors j’ai eu envie de lever la main et de dire à ce cher collègue que j’avais une autre idée. Dans mon laboratoire, tous les chercheurs moustachus pointeront à BAFFEX. Et les techniciens, ingénieurs, gestionnaires, secrétaires, agents d’entretien, étudiants en thèse et anciens étudiants en thèse en contrat à durée limitée seront les seuls fonctionnaires titulaires. Cela me parait logique, eux seuls travaillent, pendant que nous nous lissons la moustache en réunion. J’ai même eu une idée de slogan publicitaire :

« BAFFEX ! Au poil dans le travail!»

Alors cher collègue à la pilosité si fière, après que ton chauffage ait été coupé faute de paiement, après avoir attendu en vain, les doigts glacés derrière ta porte, l’embauche de flexibilité BAFFEX, tu pourras toujours te raser la moustache pour t’en tricoter des gants.

Ça tient chaud l’hiver. Et les poils ça repousse, même sur les cons.

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