Covid-19 : la menace de mort qui révèle notre ignorance de la vie

… Et la pandémie de Covid-19 est arrivée. Ce qui se joue n’est pas la victoire sur un virus mais bien la compréhension de notre responsabilité et de notre rôle dans les drames qui s’annoncent. Si nous ne pouvons pas contrôler la nature et les humains, il nous reste une marge d’action immédiate et majeure : le contrôle de nos créatures et de nos chimères.

Covid-19 : la menace de mort qui révèle notre ignorance de la vie

Le temps n’est-il pas venu d’interroger cette démarche consistant à considérer que ce qui ne nous convient pas doit être combattu ou nié et à réinscrire notre société dans une conscience et un respect holistiques de la vie ?

RÉSUMÉ

… Et la pandémie de Covid-19 est arrivée. La pandémie a surgi dans notre quotidien et l’a totalement bouleversé, imposant ses règles et rappelant l’extrême fragilité de notre société. Notre carte du monde s’est révélée obsolète et notre boussole tourne en tous sens sans parvenir à retrouver un nord commun. Il nous semble que notre société est marquée par l’échec du projet moderne et son ignorance, voire son mépris, de la vie. Le temps n’est-il pas venu d’interroger cette démarche consistant à considérer que ce qui ne nous convient pas doit être combattu (Covid-19) ou nié (réchauffement climatique) ? Nous pouvons continuer de répondre à cette « agression » comme d’habitude, en renforçant notre refoulement et nos illusions, en partant en guerre pour faire disparaître ce qui nous dérange et nous pose question, en consommant toujours plus dans l’espoir de trouver l’objet externe qui enfin nous comblera et nous coupera des émotions que provoque notre désarroi profond. Une fois la vague pandémique passée, nous pouvons repartir comme avant, voire essayer de « rattraper » le temps perdu. Ou bien en profiter pour ouvrir les yeux, déboucher nos oreilles et écouter. Que percevons-nous alors ? Ce qui se joue n’est pas la victoire sur un virus mais bien la compréhension de notre responsabilité et de notre rôle dans les drames qui s’annoncent. Si nous ne pouvons pas contrôler la nature et les humains, il nous reste une marge d’action immédiate et majeure : le contrôle de nos créatures et de nos chimères.

 

… ET LA PANDÉMIE DE COVID-19 EST ARRIVÉE

… Et la pandémie de Covid-19 est arrivée. Elle est là. A travers toute la planète, le credo de la toute-puissance de l’économie marchande s’est mise au ralenti, presque à l’arrêt, pour préserver la vie, l’humanité.

La pandémie a surgi dans notre quotidien et l’a totalement bouleversé, imposant ses règles et rappelant l’extrême fragilité de notre société. Du jour au lendemain, nos repères sont tombés. Nos routines se sont volatilisées. Nombre des fonctionnements automatiques, des impensés et des évidences sur lesquels notre société roulait à grande allure, tête baissée, se sont arrêtés nets. Des croyances, des dogmes, que l’on prenait pour des fondations solides ou des moindres maux se sont fissurés. Notre carte du monde s’est révélée obsolète et notre boussole tourne en tous sens sans parvenir à retrouver un nord commun. Une longue période de déni a laissé place à la sidération. Pouvons-nous tirer profit de cette période, où le voile de nos illusions est en partie soulevé, où nos aliénations sont secouées, resserrées ou distendues mais aussi parfois déliées, pour nous interroger ?

 

POURQUOI UNE GRANDE PARTIE DU MONDE SE SOUMET-ELLE A UN TEL CONFINEMENT ?

Première question : pourquoi une grande partie du monde se soumet-elle à un tel confinement ? Pourquoi cette angoisse collective et ces restrictions aussi lourdes ? Alors que dans le même temps, nous avons totalement intégré et accepté les morts prématurées dues à la consommation de tabac (environ 75 000 morts par an dues au tabac en France), d’alcool (49 000 morts), à la mauvaise qualité de l'air (48 000 morts), de l'eau, à la malbouffe ou à la malnutrition, aux perturbateurs endocriniens... et autres joyeusetés.

Pour Hartmunt Rosa (2020), ce serait essentiellement dû au fait que la pandémie est subie et que nous n'avons aujourd'hui aucun moyen de la contrôler. Les fumeurs choisissent de fumer en connaissance de cause (les enfants fumeurs passifs, moins), les consommateurs d’alcool aussi (au moins au début). L’air est pollué certes, mais c’est pour la bonne cause économique et pour permettre l’atteinte éphémère de nos petits plaisirs médiocres (Tocqueville) et d’un confort relatif ; c’est un choix collectif de société dont nous acceptons de payer ou faire payer le prix (notamment en externalisant autant que possible les conséquences polluantes de nos modes de consommation dans les pays en voie de développement). Nous pourrions dire que le paludisme est subi et tue plus que le Covid-19, et ce, depuis longtemps. Oui, mais il ne touche évidemment pas (pas encore, avec le réchauffement climatique, cela pourrait changer) les pays occidentaux et il y a aussi l'illusion de croire qu'en y mettant les moyens, des solutions thérapeutiques ou préventives durables pourraient être trouvées. Là, nous sommes directement touchés. Nous sommes démunis et subissons le décompte macabre des morts, pays par pays. L’absence de sentiment de maîtrise, de contrôle, nous pousse vers des solutions extrêmes (dont nous ne remettons pas en cause la pertinence dans l’immédiat, notre interrogation porte ailleurs). Et d'ailleurs, nous faisons référence, dans notre imaginaire collectif, à des pandémies extrêmes (peste noire du XIVème siècle – de 50 à 60% de décès dans les villes et entre 20 et 30 % de décès dans les campagnes en Europe et grippe espagnole, entre 20 et 50 millions de morts en moins d’un an dans un monde qui venait de connaître la première guerre mondiale et dépassait tout juste un milliard d'habitants) qui n'ont aujourd'hui, a priori, pas grand-chose à voir avec la pandémie du Covid-19. Ces solutions extrêmes permettent de déployer une action forte et visible. Faute de mieux, à ce jour, cette réaction traduit à la fois notre absence intrinsèque de contrôle sur la pandémie de Covid-19 et le transfert de la peur qu’elle provoque dans un discours martial tonitruant et une réorganisation sociale forte et tangible qui nous redonne une illusion de contrôle. Sauf que ce dernier contrôle ne porte que sur le cadre et pas sur le virus ni sur les causes multiples et complexes d’émergence du virus. En France, les dégâts causés à l’hôpital par des décennies de décisions politiques déterminées par des logiques d’économie et l’introduction d’un esprit managérial dans les services publics hospitaliers ont durement détérioré les capacités d’accueil et les conditions de soin et vraisemblablement conduit à la solution extrême d’un confinement long parce qu’il n’y avait alors sans doute plus d’autres choix. Nos hôpitaux ont ainsi été régis par des dogmes et une idéologie inquestionnés, au détriment du soin et de l’humain, donc de la vie. D’autres choix eussent été possibles. On notera que la plupart des services publics subissent à ce jour les dégâts implacables et aveugles de cet esprit managérial (de Gaulejac) et de ces dogmes (Supiot) de normalisation (Morel), d’évaluations (Desjours) et de réductions de coûts, notamment les Universités. Il est toujours temps d’apprendre de nos erreurs et de s’ouvrir vers d’autres possibles.

Quels pans de notre société cette pandémie, notre réaction et les failles révélées permettent-elles de mettre en pleine lumière ?

 

L’ÉCHEC DU PROJET MODERNE ET DE NOTRE VOLONTÉ DE CONTRÔLE

Il nous semble que notre société est marquée par l’échec du projet moderne (dont la maxime pourrait être résumée par cette célèbre ambition de Descartes : « être comme maître et possesseur de la nature ») et les errances d’un post-modernisme du mal-être désenchanté (Taylor) et d’un hypermodernisme de la course épuisante et stérile (Aubert, Rosa). Notre cosmogonie, notre société et avec elles nos entreprises et le management, sont fondés sur une division nette entre nature et culture (Descola), et une instrumentalisation réifiante (le fait de considérer des sujets comme des objets) de cette nature et des êtres humains au service des dogmes sociétaux du moment, au premier rang desquels la croissance économique. Il s’agit de dominer la matière et de gérer des ressources humaines plus ou moins librement soumises aux diktats de nos petites créatures sociales (Eckhart).

A cette fin, une grande partie de nos constructions sociales vise à contrôler. Contrôler à des fins d’exploitation. Mais en cherchant à exploiter des ressources naturelles et humaines à des fins de croissance, en cherchant à agir en démiurge sur le monde vivant et les êtres humains, nous avons bâti notre société sur du sable – parce que cette ambition démiurgique est aussi vaine qu’impossible – et causé d’importants dégâts et une souffrance profonde. Contrôler des risques. Mais en cherchant à contrôler les grands dangers de la vie à travers une gestion toujours plus fine des risques (Castel), nous avons construit d’énormes machineries conceptuelles qui nous ont coupés de l’essentiel.

Dans notre ère d’anthropocène, face aux effets de plus en plus dévastateurs sur la vie terrestre de notre mode de vie, nous pouvons légitimement craindre que cette « crise » ne soit qu’un début. La pandémie apparaît ainsi comme un entraînement ; une occasion d’apprendre. Une occasion de sortir du déni et d’assumer nos responsabilités.

Avec en toile de fond, les enjeux climatiques et écologiques, deux espaces d’interrogation et de possibles apprentissages vont nous intéresser ici tout particulièrement. L’interrogation de la posture guerrière, et derrière, celle de notre pulsion de contrôle, et l’interrogation de notre relation à la vie, et derrière, celle de notre peur sous-jacente.

 

L'INTERROGATION DE NOTRE POSTURE GUERRIÈRE : ET POURQUOI NE PAS "COMPOSER AVEC" ?

Le langage que nous utilisons communément, en France en tous cas, à propos du coronavirus est un langage martial : « nous sommes en guerre. » Faisons quelques pas de côté. Ce vocabulaire, si nous y prêtons attention, innerve de nombreux champs de notre vie. Ainsi, pour ne retenir que deux domaines exemplaires, notre arsenal thérapeutique vise à éradiquer une maladie, à détruire une tumeur… On cherche ainsi à s’attaquer aux symptômes, à les supprimer, à les suspendre ou à les atténuer, sans chercher vraiment à en comprendre les causes profondes et encore moins à en tirer les conséquences. Dans le monde des affaires, les entreprises établissent des stratégies, tentent d’atteindre des objectifs et à conquérir des marchés…

Pourquoi faudrait-il se battre (« nous sommes en guerre ») et pourquoi tout particulièrement contre le Covid-19 ?

Et si cette démarche de considérer que ce qui ne nous convient pas doit être combattu (Covid-19) ou nié (réchauffement climatique) pouvait être interrogée ? Le combat proclamé et forcené contre le coronavirus n'est-il d’ailleurs pas l'amusant pendant de la passivité navrante et assourdissante face au réchauffement climatique et autres enjeux écologiques ?

Pourquoi ne pas faire avec ? « Composer » ? C'est en « accueillant » ce qui arrive que l'on peut « comprendre » ce qui se passe et trouver le « comportement » juste (éthique). Sinon, on reste au niveau des discours et des images, des invectives et de la protection de nos croyances individuelles et collectives. Il faut sentir pour vivre. Et pour sentir, il faut enlever l'armure et les blindages dogmatiques et discursifs.

En combattant on cherche à détruire. On ne laisse pas le temps du dialogue. On ne se laisse pas interroger car on ne voit pas la question. On tire tout de suite. En composant on accueille pour mieux comprendre. Pour se laisser comprendre et comprendre à son tour (Suso).

Lorsque l'on combat un événement, on lui dit non. On le refuse. Alors que l'événement est là. Donc, on refuse ce qui se passe. Non seulement, on refuse, mais on répond sur le terrain de la guerre (ou d’autres stratégies de déni ou de contournement). Quelle autre réponse possible face à tout événement contrariant ou angoissant qui surviendrait ? Pourquoi ne pas d’abord dire oui. Non pas parce que l'événement me convient, mais parce qu'il est là. Que lui refuser son droit d'exister ne change rien. Il est là, il ne me convient pas, mais s'il est là, c'est que je suis invité à faire quelque chose par rapport à lui. Que cet événement m'invite-t-il à voir et à comprendre chez moi ? Dans ma responsabilité individuelle et dans notre responsabilité collective ? Dans mes modes de fonctionnement ? Dans nos modes de fonctionnement collectifs et sociétaux ? De quelle manière cet événement me parle-t-il de moi et de notre société ? Que puis-je apprendre de lui ? Si j'apprends de cet événement, alors j'aurai mûri. Alors que si je le détruis sans l'écouter, sans lui laisser le droit d'exister, alors je n'aurai rien compris.

La pandémie n’est pas un combat. Tout est vie. Tout est lié. Faire la guerre au virus, c’est se faire la guerre à soi-même. C’est rester dans la carte du contrôle et de la peur. La pandémie est un test d’humanité. Elle est un rappel de notre commune humanité ; nous voilà réunis à travers tous les pays de la planète par un même virus.

Que ces postures martiales, ces pulsions de contrôle et cette panique quand quelque chose nous échappe disent-elles de notre société ?

 

L'INTERROGATION DE NOTRE RELATION A LA VIE ET DE NOTRE PEUR SOUS-JACENTE

Que notre société est fondée sur deux plis profonds. La peur. Et l’ignorance de la vie. En voulant être « comme maître et possesseur de la nature », nous avions la noble ambition d’améliorer le sort de l’humanité en limitant les dégâts causés par la maladie, les catastrophes naturelles, la faim et la malnutrition, le froid et les mauvaises conditions de logement. Nous avions aussi l’ambition de mieux connaître la nature et de déceler quelles pourraient être ses lois. Ce qui guidait en partie notre ambition de progrès, était, peut-être, c’est une hypothèse que je vous soumets, la peur. La peur de la mort et toutes les peurs afférentes ou associées. Pour nous-même et pour l’humanité, nous avons voulu repousser l’échéance de la mort. Dompter la mort. Contrôler la vie.

 

LE SÉPARATION ENTRE LA PENSÉE ET LA VIE ET NOTRE IGNORANCE DE LA VIE

C’est là, sans doute, que cela dérape. La vie est par essence incontrôlable. Subjective. Mouvante. Imprévisible. Inclassable. Inconceptualisable (non-identique d’Adorno). L’ambition de progrès se fonde sur l’héritage d’une frange de la philosophie grecque qui avait séparé la vie de la pensée (voir Nietzsche relu par Deleuze). Ainsi, la pensée peut-elle catégoriser la vie et ordonner par les mots le chaos du monde, établissant des frontières, des concepts et autres typologies (Tagore). Ainsi, la pensée peut-elle se donner pour tâche de juger la vie à l’aune de valeurs prétendues supérieures (comme le progrès, la science, le bonheur, la croissance, la performance…), se coupant alors de la capacité de comprendre son essence. Cette ignorance se manifeste notamment par la distinction voire l’opposition déjà signalée mais si fondamentale et structurante dans notre société entre nature et culture, entre l’humain et son environnement (Descola). En se situant à côté de la nature, en s’en dissociant, l’humain peut alors la considérer comme ressources exploitables pour satisfaire ses besoins. De plus, l’appareillage scientifique prend progressivement pour objet d’étude la société, puis l’humain et, de manière toujours croissance, son intimité (Adorno). Et avec cette extension du champ d’application de la science vient l’extension du champ de contrôle attendu de la science. Que l’on pense par exemple à l’organisation scientifique du travail de Taylor. Socialement, cette coupure de la vie et cette extension du champ de contrôle se traduisent notamment par une volonté d’imposer une réalité aux individus, ce qui contribue à soumettre ces derniers à un ordre social et à réduire les espaces possibles de vie et d’action. Peu importe si cet ordre social et ses promesses ont échoué. Le divorce entre le voulu et le vécu résonne de toute part sans que nous ne trouvions plus de moyens de le comprendre ou de le résoudre autrement que par de vulgaires démarches de « conduite du changement » devant surmonter des « résistances » ou par de beaux discours ou de nouvelles théories.

Cette coupure entre pensée et vie, ce pli culturel de tout conceptualiser et classer et le développement d’un univers toujours plus grand de théories explicatives et solutions de contrôle (parce que les précédentes théories et solutions n’étaient par essence pas assez efficaces), aboutit à l’émergence d’un monde discursif parallèle, coupé de la vie, qui ne tient plus que par lui-même et par l’adhésion des personnes qui vivent en son sein. Une partie des champs de recherche scientifique rentre sans doute pleinement dans ce monde discursif ne tenant plus que par lui-même.

 

LA RECHERCHE A L’EXTÉRIEUR DE NOUS-MÊME DE CE QUI COMBLERA NOTRE SENTIMENT DE MANQUE ET APAISERA NOTRE PEUR

En voulant être « comme maître et possesseur de la nature », nous avions sans doute aussi l’ambition de combler nos manques. Peut-être même de combler le sentiment de manque en tant que tel. En asservissant la nature comme ressources, nous avons cherché à y trouver réponse à nos besoins. Mais plus nous les avons ainsi comblés et plus nos besoins se sont trouvés insatisfaits (Michelstaeder). Plus nous avons cherché à l’extérieur, dans la consommation ou l’identité sociale, des réponses à nos manques et plus ce sentiment de manque a crié famine, précipitant notre société dans une course éperdue à la consommation et à l’apparat. Sans réelle satisfaction, avec une frustration encore plus grande qui alimente notre quête, avec aussi amertume voire désespoir.

Afin de dominer notre peur, nous avons construit un monde qui visait à contrôler la vie mais qui, ne pouvant y parvenir et se fondant sur une séparation entre la pensée et la vie, n’a fait que la masquer et s’en couper. Un peu comme les enfants qui ferment les yeux et se bouchent les oreilles face à ce qui leur fait peur en se répétant : « je ne vois rien, je n’entends rien, je n’ai plus peur ». Sauf qu’à refouler nos peurs primaires derrière des tours de contrôle et des murs théoriques toujours plus imposants, nous nous sommes encore plus coupés de la vie et de notre possibilité de bien vivre. En voulant repousser l’échéance de la mort, nous avons repoussé les possibilités de vie. Et à présent nous sommes perdus dans notre « petit monde parallèle » dont les illusions ne parviennent plus à tenir. Sonnés par les durs coups de la vie qui se rappelle à nous. La réalité, c’est quand on se cogne (Lacan). En voulant chercher à l’extérieur ce qui nous manquait, en nous coupant de la vie, nous nous sommes coupés… de nous-même, avec toute la souffrance et les pertes de repères et de sens associées. Nous sommes entrés dans un monde de motivation. De stimulations externes ou introjectées (nous pensons que c’est nous qui voulons alors que nous avons été progressivement conditionnés, par notre bain social, le mimétisme et la peur – encore elle – du rejet à croire que c’est nous qui voulions). Motivations qui ont pour propriété de masquer notre essence. Nous sommes entrés dans un monde de simulation et d’émotions factices. Parce qu’à refouler nos émotions véritables, à nous couper de nos sens, nous avons perdu une saveur simple que nous avons cherché à retrouver artificiellement. Simulations qui ont pour propriété de masquer également notre essence.

Chaque agression, chaque contradiction, réveille notre peur et nous oblige à augmenter la cadence de notre vie pour ne pas tomber ou voir ce qu’il se passe ou à augmenter la couche de superflu, de conditionnements, de consommations, d’identités, de théories afin de mettre à distance l’évidence : l’ensemble de notre société est une construction illusoire devenue inopérante sur un nombre d’aspects tellement et toujours plus importants qu’elle n’a que vocation à s’effondrer et met même le sort de la survie de l’humanité potentiellement en péril.

 

LE RÉVEIL DE NOTRE NATURE VIVANTE ET RELIÉE A TOUTE FORME DE VIE : NOUS NE MANQUONS DE RIEN

La pandémie révèle la fragilité et la fausseté de notre société. Nous pouvons continuer de répondre à cette « agression » comme d’habitude, en renforçant notre refoulement et nos mensonges, en partant en guerre pour faire disparaître ce qui nous dérange, en nous empiffrant toujours plus vite et toujours plus intensément pour chercher l’objet externe qui enfin nous comblera et nous coupera des émotions que provoque notre désarroi profond. Ou bien en profiter pour ouvrir les yeux, déboucher nos oreilles et écouter.

Que se passe-t-il alors ? A vous de me le dire…

Il semble que lorsque l’on se réouvre à la vie qui nous entoure et dont nous sommes, lorsque l’on retrouve cette union simple avec le vivant, une joie simple d’être vivant émerge. Nous voyons et sentons les choses différemment, avec un autre goût. Nous retrouvons la saveur de vivre. C’est une fête des sens et une joie profonde. Dans la vie, par notre réintégration à la nature comme élément vivant parmi les autres, nous retrouvons nos racines. Nous nous sentons entiers, complets. Ce que nous cherchions désespérément à l’extérieur de nous, était depuis toujours en nous et tout autour de nous. Nous découvrons que nous sommes déjà entiers et que nous l’avons toujours été. Faites l’expérience, peu à peu, et vous sentirez. Expérience du souffle, de la présence. Les mots peuvent sans doute paraître mièvres, mais l’expérience ne l’est pas. A toutes les époques, dans toutes les régions du monde et toutes les cultures, des personnes ont cherché à retranscrire cette expérience (Râmana Mahârshi, Rabindranâth Tagore, Osho, Jiddu Krishnamurti, Tchouang Tseu, Lao Tseu, Thich Nhat Hahn, Saint François d’Assise, Sainte Thérèse de Lisieux, Rûmi, Ostad Elahi, Rashi, Martin Buber, Arnaud Desjardins, Armelle Six, Daniel Morin, Jean Bouchart d’Orval, Jeff Foster, Richard Moss…).

La peur peut alors se réveiller. Ce simple plaisir est-il encore durablement possible ? Mes enfants pourront-ils encore profiter de cette simple joie de vivre ? Il n’est jamais trop tard pour s’interroger sur le monde qu’on laisse à ses enfants… pour s’interroger sur ses responsabilités. Ce sera toujours possible d’être plein de la joie d’être vivant, mais dans quel environnement ? Que pouvons-nous faire ? Que pouvons-nous répondre au Covid-19 (qui est lui aussi un virus vivant qui cherche à se reproduire et à se perpétuer) ?

 

CE QUI SE JOUE N'EST PAS LA VICTOIRE SUR UN VIRUS MAIS BIEN LA COMPRÉHENSION DE NOTRE RÔLE DANS LES DRAMES QUI S'ANNONCENT

Voici quelques modestes et rapides pistes. Ce qui se joue n’est pas la victoire sur un virus mais bien la compréhension de notre responsabilité et de notre rôle dans les drames qui s’annoncent. Si nous ne pouvons pas contrôler la nature et les humains, il nous reste une marge d’action immédiate et majeure : le contrôle de nos créatures et de nos chimères. Le contrôle du monde parallèle. La fin du cheminement consistant peut-être à ne plus avoir besoin de contrôler quoi que ce soit. Ce cheminement a sans doute deux volets : une introspection individuelle et le discernement de perspectives pertinentes puis le passage à l’action dans la société.

L’introspection individuelle est le premier et principal contrôle dont nous disposons, celui qui nous permet de construire et de déconstruire à notre gré nos croyances et notre vision du monde, nos dénis et nos peurs, nos pulsions et nos sentiments de manque. La première chose à faire semble sans doute de nous éveiller au monde vivant qui nous entoure et nous habite et de discerner au milieu des carcans idéologiques, dogmatiques, culturels collectifs et au milieu de nos croyances individuelles celles qui sont encore pertinentes et que nous voulons conserver et celles limitantes ou opacifiantes que nous devons modifier ou dont il nous semble important de nous émanciper. Le réenracinement dans le monde de la vie va de toute façon changer notre manière d’appréhender le monde, la vie et les êtres vivants.

Au niveau social, ce qui dépend de nous est beaucoup plus délicat. Cela ne doit pas nous freiner ni nous empêcher de chercher à apporter notre pierre à l’édifice et jouer notre rôle de colibri.

 

COMMENT RÉPONDRE AUX BESOINS ESSENTIELS DE LA POPULATION DANS DES CONTEXTES CHANGEANTS ET POTENTIELLEMENT EXTRÊMES ?

Certaines des questions collectives majeures ne sont-elles pas : comment répondre aux besoins essentiels de la population dans des contextes changeants et potentiellement extrêmes ? Comment permettre l’autonomie alimentaire et énergétique soutenable des territoires ? Comment maintenir des relations paisibles entre les individus dans un contexte de raréfaction des ressources et des biens, notamment potentiellement des ressources et biens de première nécessité ? Il est envisageable que nos conditions de vie deviennent de plus en plus compliquées. Sans doute moins d’eau. Moins de terres arables. Plus de catastrophes naturelles. Plus d’épidémies. Moins de ressources. Moins d’énergie.

Dans cette perspective, et dans tous les cas, cela ne risque pas de nous faire du mal, il s’agirait de bâtir une société dont le cap ne serait plus la croissance économique perpétuelle pour le bénéfice d’une petite minorité d’humains dans un monde fini surexploité, avec une considération faible voire nulle pour les dégâts engendrés et les souffrances causées, mais une société fondée et orientée par la conscience et le respect de la vie. La conscience de notre appartenance à la vie. La vie est à la fois ce qui nous unit et permet notre singularité inobjectivable. Afin de nous aider dans cette tâche, nous pouvons tourner nos yeux vers des valeurs millénaires, patrimoine commun de la sagesse humaine, et nous inspirer de l’ahimsa, de l’huna, du tao, des sagesses chamaniques amérindiennes, aborigènes ou africaines… Nous pouvons choisir de faire de notre société une société du vivre ensemble. En tous cas, une société où la survie de l’humanité serait envisageable.

De manière beaucoup plus terre-à-terre (quoi que… plutôt, de manière plus « sociale »), derrière cette crise sanitaire majeure et son cortège de souffrances se trouvent des cadeaux.

 

LE REDECOUVERTE DU JUSTE

La redécouverte du juste. Par exemple, les premiers de cordée ne sont-ils pas ceux qui tiennent la société aujourd'hui ? Et, mais ne le savions-nous pas tous déjà depuis toujours, c'est juste devenu en ce moment une évidence patente qu’il est difficile de faire semblant de ne pas voir, le niveau de rémunération d'un métier n’apparaît-il pas trop souvent inversement proportionnel à sa nécessité sociale (en partant des éboueurs et femmes et hommes de ménage dans les hôpitaux, en passant par les agriculteurs, les caissiers, les magasiniers... jusqu'aux infirmières et aux médecins ; et les chercheurs) ? Finalement, que rémunère-t-on dans notre société ? La rareté sur un marché d’offre et de demande (quid des difficultés de recrutement dans la restauration, du personnel hospitalier dans les hôpitaux publics, des ouvriers dans le BTP ou des récoltants dans l’agriculture ?) ? Le diplôme (quid des différences de rémunération entre les avocats d'affaires de grands cabinets et des avocats pénalistes indépendants ou associés à des petits cabinets ou entre un médecin praticien hospitalier et un médecin de même spécialité en ville ou dans une clinique située dans un quartier cossu) ? L’expérience (apporte-t-elle la garantie d’une compétence ou d’une efficacité croissante ? que l’on aime ce que l’on fait et que l’on a envie de continuer à faire cela ?) Le chiffre d’affaires généré ou en jeu (les joueurs de football et les avocats d’affaires ont la réponse) ? L’utilité sociale (les médecins hospitaliers, les infirmières, les enseignants chercheurs du public et souvent du privé ont la réponse) ? Notre silence et la perte progressive de notre esprit critique (et plus nous serions bien payés et complices d’un système, plus il deviendrait difficile de reconnaître et de sortir de notre conditionnement et du confort associé à notre statut social) ? Notre adhésion inconditionnelle ou, en tous cas, effective aux dogmes du moment, sans considération pour les individus ni la vie, sans remords ni émotions apparentes (« moi, je ne fais que mon travail » ; « je suis payé pour faire cela » ; « je n’ai fait que ce que l’on m’a demandé de faire »). Nous pouvons nous interroger individuellement et collectivement. Nous pouvons changer cela. Cela dépend de nous (Epictète).

 

LE REDECOUVERTE DE L'ESSENTIEL

La redécouverte de l’essentiel. Notamment au niveau de la consommation. Pour vivre, nous avons besoin d’eau, de nourriture, d’un toit et de relations humaines. Or, n’avons-nous pas fondé notre modèle de consommation sur l’inutile, l’excès, le gâchis et l’obsolescence ? N’avons-nous pas valorisé voire subventionné des activités économiques humainement stériles, débilitantes ou écologiquement nocives ? Par exemple, nos modes de production alimentaire (viande et poisson en tête) et de transport (aérien et routier en tête), les distances entre lieux de production et de consommation, d’habitation et de travail, sont intenables. La « révolution numérique » est un gouffre énergétique intenable si nous en faisons des usages inutiles ou débilitants. Les responsabilités sont partagées. Les consommateurs sont responsables de leurs choix et pourraient accélérer le passage vers une société plus frugale et juste par leurs choix de consommation. Les électeurs choisissent les élus nationaux et locaux. L’Etat a aussi un rôle incontournable et indispensable d’orientation et de protection à jouer, sans doute plus pleinement. Dans cette perspective, l’une des principales missions de l’Etat ne serait-elle pas d’aider de toutes les manières possibles les entreprises dans leur transition vers des activités humainement nécessaires et écologiquement soutenables (soutien logistique, financier, administratif, d’expertise…) ? Et d’aider les individus dans leurs reconversions professionnelles ou l’évolution de leurs activités ? Les entreprises ont aussi un rôle déterminant à jouer, tant que leurs marges de manœuvres le permettent encore, justement dans le but de participer à cette concentration de leurs activités autour de la production de biens et services humainement nécessaires et écologiquement soutenables. De nombreux secteurs d’activité devraient ainsi muter aussi vite et bien que possible. Sinon, quoi ? Sinon, ils risquent de ne pas avoir le choix, de faire leur mue en catastrophe ou de s’effondrer avec des dommages humains et économiques lourds, avec des répercussions potentiellement lourdes pour notre modèle démocratique. L’exemple du transport aérien est à ce titre marquant. D’où qu’on l’observe, ce marché n’est plus tenable. Il est temps que les dirigeants des entreprises de ce secteur cessent de jouer au jeu infantile et peu responsables pour leurs salariés et la planète du « je ne vois rien, je n’entends rien, je n’ai même pas peur » dans le monde magique de la croissance infinie où la planète pourrait subir toutes les injures qu’on lui inflige sans dommages, et sortent du déni. Les entreprises de marchés comme ceux de la pétrochimie, de l’automobile, des pneumatiques ou de l’agroalimentaire doivent également rapidement opérer leurs mues. C’est de leur responsabilité. Vis-à-vis de leurs salariés, vis-à-vis de l’humanité. C’est aussi sans doute le rôle des syndicats et élus du personnel de ne pas chercher uniquement à préserver l’emploi coûte que coûte, mais de participer pleinement, en tant que partenaires sociaux, à la mutation des entreprises et à l’accompagnement des salariés et prestataires dans les meilleures conditions. C’est aussi de leur responsabilité. Tout cela dépend de nous. Dans cette grande migration sociétale vers le nécessaire et le soutenable, nous devons prendre bien sûr soin des équilibres mondiaux, et permettre progressivement à chaque territoire et à chaque pays de trouver des équilibres et une autonomie alimentaire et énergétique soutenables.

Autre redécouverte de l’essentiel : le temps. De nombreuses règles aujourd’hui prises à contre-pied ou renforcées en télétravail pour une petite partie de la population dévoilent plus nettement la profonde absurdité. L’un des rôles sociaux des règles, en entreprise et ailleurs, était bien souvent de nous pré-occuper ; un peu dans l’esprit « du pain et des jeux », sans doute. L’ère de la réunionite, de la gestion de projets ou de conduite du changement qui se succèdent dans des rythmes toujours plus effrénés, l’ère où de nombreuses et fastidieuses tâches administratives ou bureaucratiques nous donnaient l’illusion de travailler et d’être occupé voire important, sans nous laisser la possibilité de faire autre chose (Graeber), est sans doute passée de mode. Avons-nous encore le temps pour ces enfantillages ? Participant de la même dynamique, la migration des entreprises, délaissant des activités inutiles ou toxiques pour des activités nécessaires et soutenables va laisser à la plupart d’entre nous beaucoup plus de temps libre, nous faisant basculer d’une société de la préoccupation et de la saturation à une société plus sobre et contemplative. La survie de l’humanité et la recherche d’une transition sociétale aussi douce et paisible que possible n’est-elle pas d’une urgence et d’un enjeu d’une autre ampleur ? Cela signifie aussi sans doute que nous allons avoir plus de temps. Pour nos proches. Pour soi. Pour vivre. Une fois nos occupations chimériques, égotiques ou absurdes révélées et dégonflées, nous avons le choix de chercher à retrouver nos repères d’aliénation ou d’accepter d’être plus libres de notre temps et de nos activités. Ce n’est pas simple. Cela vaut sans doute la peine d’essayer. Cela dépend de nous.

 

IL NE TIENT QU'A NOUS DE SORTIR DU DÉNI ET DE BÂTIR UNE SOCIÉTÉ RESPECTUEUSE DE LA VIE ET DU VIVANT

Pour conclure, nous sommes les créateurs de notre société. La pandémie est un réveil qui sonne. Une invitation au réveil individuel et collectif. Pour ouvrir nos yeux. Pour sortir du déni. Pour faire face en conscience aux défis écologiques, sanitaires, sociaux, éthiques, démocratiques, économiques, pour ne citer qu’eux, que notre mode de vie a engendrés. Nous avons le pouvoir de changer notre société. Sans doute devrions-nous le faire avant qu’il ne soit trop tard. Nous avons le pouvoir de réinscrire l’histoire de l’humanité dans le monde de la vie et du vivant. Cela dépend de nous. Qu’attendons-nous ?

 

BIBLIOGRAPHIE INDICATIVE

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