L’isolement ou l’isoloir?

Le maintien des élections municipales est une erreur, au minimum. Ne s’agit-il pas d’une mise en danger de la vie d’autrui ? Si  aller voter peut provoquer une maladie grave, ne pas voter aux élections municipales peut provoquer un maire grave. Que faut-il choisir, l’isolement ou l’isoloir ? Mathieu Anheim, professeur de Neurologie, Hôpitaux Universitaires de Strasbourg. 

Nous connaissons une pandémie inédite liée au coronavirus, dont la France est le troisième pays le plus touché d’Europe, qui paye déjà un lourd tribut au COVID-19. Même si dans plus de 80% des cas, l’infection est bénigne voire asymptomatique, après environ 3 semaines d’épidémie, près de 4000 français ont été testés positif au coronavirus, 80 décédés et 150 sous assistance respiratoire en réanimation. Beaucoup d’incertitudes persistent sur ce nouveau virus contre lequel nous ne sommes pas immunisés ni opérationnels sur le plan thérapeutique. Des mesures adéquates et courageuses ont été prises ces dernières semaines, allant jusqu’à l’interdiction des rassemblements de plus de 100 personnes, la fermeture des crèches, écoles, collèges, lycées et universités, et maintenant des lieux publics non indispensables. L’économie française est frappée de plein fouet. J’admire les soignants héroïques et j’apprécie le sang froid, la compétence et la détermination du Ministre de la Santé.

Cela étant, je m’étonne du maintien des élections municipales. Ce report n’est à l’évidence pas une mince affaire, fait planer un risque de jurisprudence, de difficultés constitutionnelles, d’être considéré par certains comme un coup d’état. S’il est avéré que des querelles partisanes opposant la droite et la gauche ont favorisé le maintien des élections par pur calcul politicien, que les responsables soient couverts d’opprobre.

Je vois en effet dans ce maintien une erreur, au minimum. Ne s’agit-il pas d’une mise en danger de la vie d’autrui ? Faire passer dans un isoloir des millions de français - y compris dans les principaux clusters - notamment des personnes âgées, fragiles, malades, immuno-déprimées, enceintes ou infectées par le coronavirus me parait discordant par rapport aux efforts inouïs consentis par tous les français et en particulier les soignants afin de ralentir au maximum la propagation du virus. Qui aura le courage d’aller voter alors qu’il n’est plus possible d’aller au café avec des amis ? Quelle signification auront les résultats de l’élection si la participation est largement perturbée par une telle épidémie ? Des mesures d’hygiène adéquates pourront-elles être prises à grande échelle ?

Je ne peux imaginer le contraire, chacun devant prendre ses responsabilités. Pour autant, pouvons-nous risquer de favoriser la diffusion du virus lors des élections, en pleine lutte solidaire contre le coronavirus ? Je suis le fils inquiet pour ses parents âgés qui ne se sont jamais abstenus, l’époux d’une pneumologue engagée dans la crise sanitaire, le père qui doit s’occuper de ses enfants et les rassurer, le médecin hospitalier qui a déjà été en contact direct avec le COVID-19. Si  aller voter peut provoquer une maladie grave, ne pas voter aux élections municipales peut provoquer un maire grave. Que faut-il choisir, l’isolement ou l’isoloir ?

 

Mathieu Anheim

Professeur de Neurologie

Hôpitaux Universitaires de Strasbourg 

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