Covid-19 et soignants: le téléphone pleure

A l’issue de l’épidémie de COVID-19, les soignants, premiers exposés, seront paradoxalement les premiers oubliés. Pour se rappeler au bon souvenir du Président de la République, les soignants l’appellent au téléphone.

 - Vous êtes relié avec le standard de l’Elysée, vous serez bientôt mis en communication avec le Président de la République.

- Allo, bonjour, c’est Emmanuel Macron.

- Bonjour M. le Président, je suis les Soignants, je vous remercie de me prendre au téléphone, j’espère que je ne vous dérange pas trop.

- Comment allez-vous ?

- Très marrant.

- Pardon de vous le dire. Disons que ce sont les horreurs de la guerre. J’ai beaucoup à faire mais je vous écoute. Et je souhaite avant tout vous féliciter pour votre travail et votre abnégation.

- Merci M. le Président. Si je vous appelle, c’est pour savoir ce que vous avez prévu de faire pour sauver les soignants. En tout cas, celles et ceux d’entre nous qui serons restés en vie et en bonne santé et qui auront le désir d’exercer encore leur profession à l’issue de l’épidémie de COVID-19. Vous vous rappelez que l’Hôpital allait déjà très mal et que nous étions en grève depuis des mois lorsque l’épidémie a débuté ? Qu’il y a énormément de souffrance parmi les soignants, que l’hôpital manque cruellement de moyens, que la situation se dégrade régulièrement, que nous avons tiré la sonnette d’alarme maintes fois, que les paramédicaux ont des salaires et des conditions de travail honteuses, que nous ployons sous les tâches administratives…

- Bien sûr. Mais je constate que malgré les difficultés que vous alléguez, vous tenez le coup et avez même pu mettre les bouchées doubles. Vous en aviez sous la pédale finalement ! Votre situation me fait penser à cette fameuse citation du général Foch : « Mon centre cède, ma droite recule, situation excellente, j’attaque ». Vous avez su faire pareil, toutes mes félicitations !

- Oui mais à quel prix, et pour combien de temps, M. le Président ! C’est vrai que vous avez déclaré que la France était en guerre. Eh bien, nous sommes votre première ligne mais aussi votre arrière-garde, il n’y a personne d’autre. Vous devriez prendre davantage soin de nous.

- Je vais être très clair : nous pensons à vous continuellement. Et les Français aussi, qui vous applaudissent chaleureusement tous les soirs !

- Le premier soir, accoudé à ma fenêtre, j’en ai eu les larmes aux yeux tellement j’étais touché par ce soutien. Mais hier je suis resté sur mon lit à 20h, épuisé par ma journée harassante, gêné d’être applaudi sans pouvoir en faire assez et incapable de guérir tout le monde. Je suis aussi très inquiet de la vague qui arrive. Avec ces applaudissements, vous vous en tirez à bon compte, cela ne vous coûte rien. Il faut prendre des mesures plus fortes, en écoutant davantage ceux sur le terrain.

- Vous avez raison, je vais saisir mon comité scientifique sur ce point. Je vais probablement durcir fortement le confinement et peut-être même décréter le couvre-feu sur l’ensemble du territoire.

- Vous parlez du comité qui vous aurait conseillé de maintenir les élections municipales la veille d’un confinement national ? Elections municipales qui auraient tout à fait pu être repoussées à la faveur d’un confinement un peu plus précoce, et caractérisées avant tout par un taux historique d’abstention ? C’est de ce comité scientifique que vous parlez ? Puisqu’on y est, je trouve pervers de faire porter la responsabilité de cette décision à des scientifiques et des médecins. Vous aviez le dernier mot, même si de gros bonnets de la politique ont tenté de vous influencer. Vous êtes Jupiter, bon sang !

- Je vous entends. Mais, en même temps, les élections se sont passées dans de bonnes conditions, comme le gouvernement l’a annoncé.

- C’est vous qui le dites, avec tout le respect. Il n’est pas interdit d’imaginer que sur tout le territoire, des centaines de gens ont été infectés ce jour-là, en pensant pouvoir sortir de chez eux tranquillement. En période de lutte contre une épidémie, c’est une aubaine pour un virus. Je dirai pour ma part que ce jour-là, tout s’est bien passé pour le virus.

- N’oubliez pas à qui vous vous adressez.

- Je ne l’oublie pas, contrairement à vous.

- Vous avez raison. Vous pouvez compter sur moi.

- Nous comptons beaucoup sur vous, mais le compte n’y est pas. Comment vous faire comprendre qu’il y a urgence ? Qu’il faut des mesures plus fortes, non seulement immédiates mais aussi avec des engagements à longs termes. Vous savez, les soignants ne sont pas assez écoutés. Quand ils sont écoutés, ils ne sont pas toujours entendus. Et quand ils sont entendus, ils ne sont pas toujours crus. Vous avez débloqué 300 milliards d’euros en quelques jours pour sauver l’économie française, et je l’approuve. Mais l’économie française est-elle à ce point plus importante que la santé de vos compatriotes ? Quand bien même ce serait le cas, la santé ne mérite-t-elle pas plus que 10 milliards sur 10 ans ? Les soignants donnent tout, et vous, que donnez-vous ?

- J’ai déjà fait beaucoup, que cela vous plaise ou non.

- Votre situation est certes délicate, vous gérez une crise sans précédent sous le regard inquiet et méfiant des Français. Mais il nous faut davantage, et plus vite. Pour cette crise et pour les soignants en général, mettez-vous dans la situation où, dans le meilleur des cas, il vous sera reproché d’en faire trop. Dites la vérité, qu’une minorité de vos compatriotes atteinte par ce nouveau coronavirus mourront encore, mais infectés par une autre minorité qui n’aura pas respecté un confinement trop tardif et trop timoré. Nous les soignants, vous n’aurez bientôt plus besoin de masques pour nous protéger, nous serons tous malades ou morts, exposés au coronavirus, parfois sans protection adéquate, en exerçant notre passion, véritable malédiction. Vous savez, notre métier est particulier. Nous passons notre vie à essayer de sauver celle des gens. De ce fait, notre capacité à exercer une véritable grève, par exemple, est limitée. Vous en écoutez d’autant moins nos appels de détresse. Vous restez myopes à nos SOS. Et ne prenez pas les décisions qui s’imposent.

- A ce propos, je suis content que vous ayez cessé votre grève.

- Vous plaisantez ? Et ne me dites pas que, bien évidemment, tout cela sera réglé après la crise sanitaire du COVID-19 qui vous aura ouvert les yeux. Parce qu’après tant de labeur, de sueur et de larmes, et aussi incroyable que cela puisse paraître ce jour, tout redeviendra comme avant, avec les mêmes privations de notre côté et les mêmes manquements du vôtre. Quand l’épidémie sera vaincue, tous les efforts seront tournés vers la reprise économique, tous les esprits seront avides de rattraper le temps perdu. Déjà amputés et désormais exsangues, nous n’aurons que nos yeux pour pleurer.

- Vous pleurez beaucoup dites-moi ?

- Les temps sont durs vous savez. Mais je compte sur vous pour arranger cet état de fait. Je vous en prie, M. le Président, aidez les soignants à sauver un maximum de Français et aidez les Français en sauvant vos soignants !

 

Mathieu Anheim

Professeur de Neurologie

Hôpitaux Universitaires de Strasbourg

 

 

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