Carte de voeux ouverte et catastrophée, à ma famille

Chère Maman, cher Papa, chère sœur, cher frère, chers neveux, je vous souhaite une belle et heureuse année 2020. Et tandis que je vous adresse ces vœux de bonheur pour l'année qui vient, je ne peux pas m'empêcher de penser que vous pensez peut-être comme moi, en ce moment, à ce qui vient vraiment, avec les années 20.

 

Chère Maman, cher Papa, chère sœur, cher frère, chers neveux,

Je vous souhaite une belle et heureuse année 2020,

Et tandis que je vous adresse ces vœux de bonheur pour l'année qui vient, je ne peux pas m'empêcher de penser que vous pensez peut-être comme moi, en ce moment, à ce qui vient vraiment, avec les années 20.

Nous sommes le 1er janvier 2020, et précisément au moment où je songe au bonheur des miens, il m'est impossible de regarder ailleurs. Le Réel, c'est ce qui résiste, disait Lacan, c'est l'impossible. Or, le Réel qui vient avec ces années 20, est particulièrement impossible à penser, aussi bien qu'à regarder en face. Au point que, pour ma part, il me semble que même en le regardant, je ne le vois pas. Le déni est une force psychique extraordinaire (je songe par exemple à la force des musiciens du Titanic).

Cette année, au risque de vous paraître fâcheux en bousculant l'habitude, je voudrais que mes vœux 2020 sonnent un peu plus réels, moins pieux. Bien sûr, je vous souhaite, je nous souhaite, de connaitre en 2020 un maximum de joies et de réussites, à la mesure de nos désirs. Mais vous voyez aussi bien que moi ce qu'est le Réel qui vient à nous.

La catastrophe n'est plus seulement annoncée, elle est commencée. Elle est commencée pour nombre de nos semblables. Les uns fuient les fléaux, les incendies, les guerres, les autres cherchent refuge, trouvent la noyade, ici ils se soulèvent, là ils tombent, ici on perd nos droits, là-bas ils perdent leurs terres, ici les LBD, là-bas les balles réelles. Pour nous qui sommes encore à l'abri de nos écrans, les images dispersent ces désastres en mosaïques. Nous les percevons encore comme lointains, réduits, fragmentés, toujours pires ailleurs qu'ici. Nos écrans nous protègent de voir à quel point ces images sont l'unité réelle de notre catastrophe, ici, maintenant, partout. Il est devenu aussi impossible de le nier qu'indécent de le négliger.

Et c'est dans ce moment impossible, impensable, que j'aimerais partager avec vous des vœux qui soient mieux que du vent.

J'aimerais nous souhaiter une bonne catastrophe !

Et vous proposer aussitôt d'entendre ce mot dans son sens premier, qui est celui de renversement. En grec, καταστροφή signifie à la fois "retournement" et "dénouement".

Bonne catastrophe, donc. Renversements et dénouements !

Pourquoi ces vœux bizarres ? Quel besoin ai-je de vous adresser ces propos, au risque que vous les preniez pour des admonitions agaçantes (j'espère nous éviter cela). C'est que, comme vous avez pu le remarquer depuis deux ans au moins, j'ai une petite tendance à venir vous chercher querelle sur des sujets politiques. En particulier, il ne vous aura pas échappé que j'ai du mal à digérer le vote Macron, que je vis comme une contradiction insoluble au sein d'une famille attachée, par nombre de ses engagements, à la République. J'attise le premier, mais aussi bien le frangin s'y met, et nous nous chamaillons volontiers sous toutes sortes de prétextes : les violences policières, la réforme des retraites, la nocivité des capsules nespresso, l'industrie concentrationnaire de la viande, ou encore la très difficile cohérence de nos convictions et de nos actes. C'est devenu une sorte de jeu infantile, une façon maladroite de chercher le contact. Avec ces voeux insolites, je voudrais dépasser ce stade querelleur et chercher avec vous un terrain d'entente. Je ressens, comme vous aussi sans doute, l'urgence absolue de l'époque, et l'impossibilité, en tous domaines, de continuer comme d'hab. La catastrophe nous oblige, mais pas forcément au pire. Je me tourne donc vers vous aujourd'hui avec le désir de reprendre langue, de retrouver une sorte de solidarité de pensée. Nous pourrions en avoir vraiment besoin à l'avenir [1].

  • [1] "En dernier ressort… nos décisions concernant le juste et l’injuste reposent sur le choix de notre compagnie, de ceux avec qui nous désirons vivre." Hannah Arendt.

Nos petites disputes sont vaines. S'agissant d'un bilan du capitalisme, il est devenu dérisoire d'opposer une déploration de ses nuisances à une pondération de ses avantages. L'évidence saute aux yeux : partout dans le monde les contrats sociaux sont déchirés ; l'épuisement des ressources, humaines et naturelles, ne peut pas durer un jour de plus ; notre relation à la vie est devenue morbide.

Du point de vue de l'Anthropocène, le mal est fait, et le pire arrive. Le dérèglement climatique s'accélère, les effets dominos sont enclenchés, l'Australie brûle et le Permafrost sibérien libère des gaz chelous. Dès lors, sauf à consentir à la ruine, nous n'avons pas d'autre choix que de catastropher la pensée, au plus vite. Autrement dit, retourner les idées, les dénouer, y trouver d'autres façons de vivre et d'agir. Par exemple, on pourrait essayer, à la modeste échelle de nos échanges, de catastropher, au moment même où ils sont si gravement malmenés, quelques concepts-socle comme le contrat social, la sécurité sociale, l'alliance.

Bon, il y a aussi de quoi s'affoler : il y a peut-être plus urgent à faire, alors que tout brûle, que de discuter de points de doctrine en famille ou entre amis ? Oui, l'urgence exige la vitesse, mais elle impose aussi cet impératif : celui de coordonner les rythmes de la pensée avec ceux de l'action, de la même façon qu'il est indispensable de coordonner les gestes rapides de la micropolitique (les subjectivations politiques, de proche en proche) avec les manoeuvres lentes de la macropolitique (les institutions, les délégations), et les horizons "cosmopolitiques" d'une véritable écologie (politiques générales des milieux et des communs).

Catastropher la pensée entre proches, même un peu, même lentement, ne me parait donc pas une perte de temps, ni d'énergie. Cela fait partie des gestes rapides de la micropolitique. "Mente et malleo", au rythme de l'esprit et du marteau. Devise de sismographe, à l'heure où le battement des vies humaines précipite le temps géologique. Et enfin, tout travail de l'imagination est bon, car c'est une denrée vitale pour la pensée politique [4].

  • [4]. Hannah Arendt l'a martelé dans toute son oeuvre : l'imagination, comme faculté de « penser en se mettant à la place de tout autre » (Kant), est la condition princeps de la politique, entendue comme "sens de la communauté".

 

Contrat social

Pour commencer, on pourrait essayer de catastropher un peu l'idée de contrat social. Et si, pour cela, on s'efforçait d'imaginer des choses qui nous paraissent aujourd'hui impossibles ? Par exemple, on pourrait poser une distinction préalable entre le travail et l'emploi. Quelles en seraient les conséquences ? Cela permettrait, par exemple, de rémunérer les personnes âgées, sorties de l'emploi, mais encore au travail pour la société, et cela s'appellerait une retraite. Partant, on pourrait imaginer un système de cotisation mutualiste, pour que chaque génération de travailleurs abonde les retraites de ses aînés. En élargissant ce principe, on pourrait imaginer une Sécurité sociale généralisée à tous les aléas de l'existence, dont le budget autonome, protégé de toute ponction lucrative, serait exclusivement géré par les travailleurs. Vous imaginez ? Et pourquoi pas pousser plus loin encore cette distinction du travail et de l'emploi, en leur séparant aussi le salaire ? Le salaire ne serait plus attaché au poste de travail, mais serait attaché, à vie, à la qualification du travailleur (laquelle pourrait évoluer au cours de sa carrière, et le salaire en conséquence). Partant, on imagine une caisse de cotisation salariale, qui prélève les profits des entreprises et les redistribue en salaires à vie (par exemple 60% du PIB), en cotisations pour l'investissement (30% du PIB), en financement des services publics (10% du PIB). En poursuivant cette logique, on supprime trois violences sociales : le marché du travail, le chômage et la propriété lucrative des moyens de production. Les entreprises sont autogérées en copropriétés d'usage par les producteurs eux-mêmes. Il y a bien sûr des directeurs, des cadres, des techniciens, des ouvriers, toutes les fonctions utiles à l'organisation du travail, mais pas de possession lucrative. Pas de patrons, quoi. Plus loin encore, pas d'actionnaires, pas de financiarisation privée sur la valeur, mais un financement mutualiste de l'investissement et des services publics [5].

  • [5]. Pour aller plus loin dans ces hypothèses, qui résument à grands traits les propositions du Réseau Salariat et de Bernard Friot, voir cet article, et cette vidéo, très bien fichue :

Manifeste : Pour un statut politique du producteur (Réseau Salariat) © Réseau Salariat

Cela vous parait délirant ? Vous aurez pourtant reconnu dans les premières hypothèses les principes fondateurs de la sécurité sociale (retraite) et de la fonction publique (salaire continu, attaché à la qualification). Les suivantes ne font que découler de la radicalisation des premières (elles faisaient même partie, jusqu'à un certain point, de la philosophie originelle du projet de la Sécu). Ces idées sont donc loin d'être impensables, puisque, pour partie, elles ont été imaginées et expérimentées, et que nous en avons largement bénéficié. Elles ont démontré leur rationalité, et elles restent toujours repensables à nouveaux frais. La Sécu est donc un concept qui garde une bonne puissance d'innovation. A concevoir son extension et sa radicalisation, il peut même former les termes d'un contrat social mutualiste, basé sur la cotisation.

A ce titre, la Sécu demande en effet à être réformée, mais dans un sens diamétralement opposé aux contre-réformes libérales que lui fait subir le régime macroniste. Je parle de contre-réforme, puisque, par définition, réformer une organisation consiste à la rendre meilleure. Ainsi, une réforme du droit du travail devrait consister, en toute hypothèse, à renforcer le droit du travail et non à le détruire. De la même façon, il est tout à fait possible et souhaitable d'améliorer le régime des retraites par répartition, tout en renforçant au passage les principes politiques qui ont présidé à sa création. Il n'y a rien de déraisonnable, en 2020, à vouloir redessiner les plans d'une Sécurité Sociale anticapitaliste, ce qu'elle était résolument à sa création. Il ne s'agit pas seulement de surmonter des obstacles techniques, mais aussi, et surtout, d'orienter les choix politiques sur des boussoles morales. Sauf à être cynique, il est en effet possible de penser que des principes moraux peuvent conduire l'action publique : avec assez de courage politique et de talent intellectuel, il a été possible de créer la Sécurité Sociale en 1946 dans un pays ruiné par la Guerre. Sous la conduite d’Ambroise Croizat, ministre communiste issu de la classe ouvrière, le programme du CNR a débouché sur la mise en oeuvre d'une Sécurité Sociale indépendante de l'état et du patronat. Il s’agissait alors d’une réforme générale de la solidarité, et d'une émancipation du salariat : la protection contre les aléas de la vie se voyait soustraite à la cupidité des assureurs privés pour devenir un bien commun, sous la responsabilité collective des travailleurs. L'argent des cotisations et des allocations échappait ainsi à toute ponction lucrative et se trouvait gérée par les travailleurs eux-mêmes. Voilà le sens d'une véritable réforme qui, en son temps, avait pour philosophie (anticapitaliste) de donner un statut politique aux travailleurs, et l'ambition de formuler un nouveau Contrat Social (mutualiste). Hélas, cette ambition a été très vite avortée car elle était évidemment insupportable aux yeux de la bourgeoisie. Pendant des décennies, la droite et le patronat se sont donc employés à saper le projet, et à défaire l'autonomie politique et financière de la Sécu. Le régime libéral de Macron veut aujourd'hui en finir avec cette épargne mutualiste, en imposant un système par capitalisation, qui aura pour effet de rouvrir le marché de l'assurance sociale aux assureurs privés. En effet, comme les pensions par points s'avéreront largement insuffisantes pour assurer un revenu de remplacement décent, les travailleurs se tourneront vers l'assurance privée, qui est d'ores et déjà dans les starting-blocks, grâce à la loi Pacte.[6]

 

Socialisme, ou barbarie ?

Dans la même perspective, c'est l'idée de Socialisme que nous pourrions, à son tour, essayer de catastropher, pour la remettre un peu sur pied. Il va de soi que le socialisme auquel je pense ici n'a aucun rapport avec son dévoiement par le Parti Socialiste français, qui a pourtant été une sorte de totem dans notre histoire familiale [Vous voir coller des affiches pour Mitterrand en 1981 a été mon baptême politique]. On mesure le long calvaire moral qu'est l'histoire de ce parti lorsqu'on relit la superbe et renversante déclaration de principe de la SFIO (Section française de l'Internationale ouvrière), qui lui donne naissance en 1905 :

« Le Parti socialiste est un parti de classe qui a pour but de socialiser les moyens de production et d'échange, c'est-à-dire de transformer la société capitaliste en une société collectiviste ou communiste, et pour moyen l'organisation économique et politique du prolétariat. Par son but, par son idéal, par les moyens qu'il emploie, le parti socialiste, tout en poursuivant la réalisation des réformes immédiates revendiquées par la classe ouvrière, n'est pas un parti de réforme, mais un parti de lutte des classes et de révolution."

Un siècle après, lorsque sous Hollande/Valls, ce parti à bout de souffle a fini par ouvrir un boulevard au libéralisme autoritaire de Macron [cf. Grégoire Chamayou, La société ingouvernable, Une généalogie du libéralisme autoritaire, La Fabrique éditions, 2018], son destin historique était scellé dans le déshonneur. Pour autant, la déferlante libérale que nous subissons depuis deux ans n'a d'inédit que sa vitesse et sa force de frappe. Cela fait bien longtemps que la contre révolution libérale est en marche dans l'hexagone, et le PS, quand c'était son tour, s'est tout juste contenté de la pondérer un peu. Nous avons fini par nous habituer à ses logiques inexorables : L'insécurité économique, avec ses conséquences profitables sur l’exploitation, la corvéabilité, le chantage [“Moi, Daniel Blake”]. Les faveurs accordées à la rémunération du capital au détriment de la rémunération du travail. L'affranchissement fiscal des plus riches (ISF, flat tax, évasion). Les politiques austéritaires et la déréliction des services publics, en vue de leur privatisation (dogme libéral du « starve the beast »). La vente à la découpe des biens communs : l’électricité, le gaz, les autoroutes, les aéroports, le train, bientôt les barrages, les routes nationales, et cerise sur le gâteau, la sécurité sociale. La libération des violences policières [aussi largement documentées qu'elles sont immunisées] et l'usage politique de la répression. Et caetera, et caetera.

La véritable nouveauté du macronisme à tous ces égards, et elle est spectaculaire en effet, c’est la décomplexion totale de son cynisme et de sa brutalité. Ce qui s'affiche dès lors ouvertement avec ce régime, c'est la sécession des élites économiques, qui se veulent ingouvernables, mais entendent gouverner. La République en marche devient alors le nom d'un nouveau féodalisme, celui d'une caste possédante qui noyaute l'Etat pour servir ses intérêts.

Au regard de cette folie, qu'y a-t-il de si impensable aujourd'hui dans les concepts du Socialisme ? Qu'y a-t-il d'impensable à affirmer le principe du mutualisme et des communs dans la plupart des domaines, à promouvoir une économie coopérative et contributive, massivement basée sur la transition écologique (soutenue par planification), à favoriser la copropriété des moyens de production et l'autogestion, à étendre et à radicaliser la sécurité sociale, à contrôler l'accumulation, taxer le capital, interdire la dette privée et la spéculation (jusqu'à, pourquoi pas, abolir constitutionnellement ces tares), à garantir une égalité inconditionnelle de droits entre les individus (quels qu'en soient le sexe, le genre, l'ethnie, l'âge, la condition physique, les opinions), la liberté de moeurs et d'expression, la laïcité, une indépendance réelle de la justice, et in fine, pour garantir tout cela, à bâtir des institutions réellement démocratiques, c'est-dire davantage basées sur la participation civique que sur la représentation professionnelle [7]. Tout cela est-il si difficile à penser ?

  • [7] Démocratie = pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple (et non pas : pouvoir du peuple, par des élus, pour des investisseurs). Sous sa définition la plus minimaliste, l'exercice démocratique ne consiste pas dans le droit d'élire des représentants, mais dans celui de voter les lois.

La difficulté est d'ordre psychologique, même si, dans le débat, les objections sont le plus souvent d'ordre "pragmatique" : "Ok, ce sont de belles idées, mais dans le monde dans lequel nous vivons, c'est de l'utopie". On oppose volontiers à ces thèses divers obstacles techniques, en général pris sur la fatalité d'un ordre mondial concurrentiel. Par exemple : "Ok, on peut toujours rêver de mieux-disant social, fiscal, environnemental, mais comment faire, avec de telles normes, pour résister sur les marchés mondiaux ?". Ou encore : " Ok, personne ne fait du dumping social de gaité de coeur, mais il faut bien être réaliste, et se battre, etc.".

Ces objections coupent court à l'imagination politique, c'est-à-dire, plus profondément, à la recherche de l'action morale et du droit. C'est pourquoi je les assimile à l'esprit de la RealPolitik. La RealPolitik est un concept de politique étrangère forgé par le tristement célèbre Henry Kissinger pour conduire une action suivant "le calcul des forces et l'intérêt national", en passant outre l'aléa moral. Transposé dans la rhétorique, un argument de RealPolitik est celui qui prend le parti du "réalisme" pour pouvoir justifier en fait ce qui est moralement injustifiable en droit. Autrement dit, un argument de Realpolitik choisit la politique du moindre mal. C'est un repli argumentaire très fréquent, mais de mon point de vue, cette habitude intellectuelle est un vrai péril :

« Politiquement, la faiblesse de l’argument du moindre mal a toujours été que ceux qui choisissent le moindre mal oublient très vite qu’ils ont choisi le mal » , écrit Hannah Arendt dans Responsabilité et Jugement.

C'est mathématique : à force de répétition, le choix du moindre mal conduit fatalement au pire. Il suffit de regarder nos écrans pour voir partout à l'oeuvre cette érosion de la raison politique : partout dans le monde, RealPolitik, et partout dans le monde, effondrement du droit. Etats de fait, Etats d'exception, Loi du plus fort, ce sont les conséquences inéluctables du consentement à l'ordre concurrentiel. Si nous tenons aux dernières digues d'état de droit dont nous disposons encore un peu ici, et plus impérieusement encore, si nous estimons qu'il faut partout leur redonner de l'avenir, alors on doit poser que la politique du moindre mal est inacceptable, que ce soit dans la débat amical ou dans l'action collective. Il est d'autant plus urgent d'en finir avec le choix du moindre mal que, pour ce qui concerne la sauvegarde du vivant, le mal est fait, et le pire arrive. Les politiques libérales dont nous subissons les ravages sociaux sont les mêmes qui, à l'assaut des "ressources naturelles", ravagent les conditions de la vie sur la planète.

 

Struggle for Life

Chers parents, chers frangin.es, chers neveux ; à nous tous, nous formons trois générations qui entrons ensemble dans cette invraisemblable catastrophe. Or, malgré la solidarité intergénérationnelle qui nous lie par les liens du sang et par ceux de la Sécurité sociale, nous n'y entrons pas du même pied. La génération des grands-parents est née après la seconde guerre mondiale et a connu deux bonds en avant extraordinaires : primo, elle a bénéficié de l'état-providence, et secundo d'une croissance industrielle mondialisée, aussi irrépressible qu'irresponsable. Quand cette génération "boomer" a mis au monde la suivante, dans les années 70, une première alerte a retenti. En 1972, un an avant ma naissance, en plein "choc pétrolier", des chercheurs américains ont tenté d'alerter le monde adulte au sujet d'une évidence que n'importe quel enfant de 10 ans pouvait comprendre : il n'y a pas de croissance infinie dans un monde fini. Mais tout le monde a regardé ailleurs. Le rapport Meadows, “Les limites à la croissance a pourtant eu une audience considérable à l'époque, il a fait frémir tout ce que la planète comptait d'individus rationnels [comme par exemple, en France, René Dumont, candidat écologiste aux élections présidentielles de 1974. Score : 1,3 %], mais les efforts acharnés de la contre-révolution libérale, ajoutés à la force passive du déni, ont eu raison de ses analyses, et plus encore des solutions qu'il opposait au dogme de la croissance. Droguées à la consommation, nos deux premières générations ont donc continué à voter comme d'hab, pour des politiques dopées aux points de croissance et aux "réformes" (nécessaires, forcément nécessaires) de l'état-providence.

C'est finalement la troisième génération, née autour de l'an 2000, la génération de mes neveux, qui parviendra à comprendre, mais à ses dépens, cet axiome qui avait échappé aux darons : il n'y a pas de croissance infinie dans un monde fini. Et c'est une épreuve invraisemblable pour eux : ils arrivent en effet dans un monde qu'ils découvrent littéralement fini. C'est-à-dire qu'ils trouvent à leurs pieds un monde dévasté par leurs aînés, et ils n'ont pas d'autre choix que de se retourner sur eux en hurlant : "c'est fini, la connerie !". [L.K]

“C'est fini les touristes dans les avions, les avocats dans les cargos, les climatiseurs dans les villes, c'est fini le plastique dans les océans, les continents flottants, les microbilles dans les filets de merlan, c'est fini la néo-bouffe, l'élevage concentrationnaire de minerai animal, la propriété industrielle sur le vivant, les antibiotiques dans les abeilles, et la pollinisation manuelle quand y a plus d'abeilles, c'est fini les doses d'expresso aux émulsifiants dans les capsules en aluminium, c'est fini les camions de tomates espagnoles qui vont en hollande, et qui croisent sur l'A7 les camions de tomates hollandaises qui vont en Espagne, c'est fini de se vendre à la tâche sur appli, de livrer des sushi en vélo, de se laisser télécommander dans les rayons par les robots d'Amazon, c'est fini les vêtements jetables fabriqués par des esclaves en Asie, c'est fini les métaux rares extraits par des enfants en Afrique, c'est fini de faire caca dans 9 litres d'eau potable, etc.”

C'est fini de "vivre et penser comme des porcs", comme le disait Gilles Châtelet, l'un des philosophes préférés du frangin Guillaume.

On n'a plus le choix de regarder ailleurs, c'est là devant nous, on fait face à cette extrémité impossible : la sixième extinction massive du vivant. En 40 ans, 60 % des animaux sauvages ont déjà disparu de la surface de la terre. C'est à peu près le temps que je viens d'y passer. A la fin de ma vie, il en restera combien ? Nous sommes en 2020 après J.C, 5 000 ans après l'invention de l'écriture, 40 000 ans après l'invention de l'art, 400 000 ans après la domestication du feu, 7 millions d'années après les premiers hominidés, 540 millions d'années après l'explosion du cambrien, et en trois générations, on a tout cramé. Devant une telle sidération, hyperbolique, on fige. Ou bien on aligne des syndromes de panique métaphysique, de rage viscérale, de coma mental, pour revenir finalement au déni, refuge provisoire pour notre survie psychique, qui nous permet de continuer à faire comme d'hab, autant que possible.

Or, nous pressentons bien que d'ici les années 30, il ne sera définitivement plus possible de faire comme d'hab. Alors quoi ? On en profite encore un peu (Bonne-Année-Bonne-Santé) ? Ou bien on panique vraiment, maintenant ?

C'est tellement, mais tellement difficile à penser : nous savons que le capitalisme est une maladie morbide, mais il nous est plus facile d’imaginer la fin du monde que d’imaginer la fin du capitalisme. Allez, retour à l'imagination, catastropher la pensée, encore. Ce n'est pas ce qu'il y a de plus agréable, mais imaginons un peu le Struggle for Life qui s'annonce : les guerres impitoyables pour l'accès à l'eau, à la nourriture, aux refuges climatiques. Dans cette compétition pour la survie, les poignées de happy fews qui peuvent se garantir une sécurité (alimentaire, sanitaire, matérielle, culturelle...) le font au prix d'une sécession violente avec le reste de l'humanité naufragée. Car il n'y aura pas assez de Soylent Green pour tout le monde... Vous vous souvenez du film Soleil Vert, et de cette scène saisissante, quand le héros découvre que les tablettes de ration alimentaires “Soylent Green”, celles qui sont enrichies en protéines, sont en fait du minerai humain ? Au fond, cette extrémité ignoble n'est qu'une extrapolation de notre modèle actuel d'exploitation de la ressource. Depuis les trente glorieuses, nous avons assuré les conditions matérielles de notre confort sur l'exploitation des ressources, humaines et naturelles, du tiers-monde (externalisation industrielle en régime néocolonial). Avec nos sneakers blanches en polymères raffinées, nous marchions sur leurs têtes, sans trop y regarder. Ce sera un peu plus embarrassant pour la génération de mes neveux lorsqu'elle devra assurer les conditions sélectives de sa survie au détriment de ces mêmes populations, à la différence - de taille - qu'il ne s'agira plus seulement de les exploiter mais aussi de les repousser. Plus de place alors pour les états d'âme ou les contorsions éthiques, il faudra bien être réaliste et se battre : pas assez de blocs-oxygène pour tout le monde.

Si je fais ce détour déplaisant par la politique-fiction, c'est pour y insérer à mon tour la froide logique de la RealPolitik : calcul des forces et intérêt particulier. On est d'accord, c'est abominable. En dernière extrémité, il vaut encore mieux succomber avec l'autre, que de survivre contre lui. Or, dans les conditions de subsistance qui viennent, la RealPolitik aura tôt fait de s'imposer. Si tel est le cas, elle s'avérera non seulement une abjection morale, mais également un choix suicidaire. Car c'est un calcul inefficace dès le moyen terme. Les théories contemporaines de l'évolution biologique ont toutes démontré que, loin des extrapolations démentes du darwinisme social, fondées sur les idées fallacieuses de compétition et de sélection, la survie des espèces était au contraire majoritairement appuyée sur la coopération intraspécifique et les alliances interspécifiques.

Puisqu'il s'agit de catastropher toujours plus la pensée, cherchons plutôt de ce côté-là, où l'air est meilleur : coopération, entraide, alliances.

 

Tu y tiens

Et tout de go, pourquoi pas un nouveau commandement ? Juste après "Tu ne tueras point", on pourrait graver quelque chose comme "Tu n'exploiteras ni ton prochain, ni ton milieu, ni aucun être vivant. Car tu y tiens."

Dans cette dernière phrase, on pourrait lire à la fois le sens de l'importance (tenir à), de l'obligation (être tenu de), et de l'interdépendance (être accroché à). Et cette boucle à la Moëbius dessinerait la forme d'une alliance politique entre l'espèce humaine et les autres formes de vie que prend la Vie sur terre. Imaginons un Homme abstrait qui comprendrait enfin qu'il n'est pas "seul au monde", ni "maitre et possesseur de la nature" (Descartes). Il comprendrait qu'il ne se tient pas en face d'un environnement exploitable, mais qu'il appartient à un milieu, dont il dépend, à quoi il tient, est tenu, pour sa sauvegarde et pour son bonheur [8].

  • [8] “Que serait un homme sans éléphant, sans plante, sans lion, sans céréale, sans océan, sans ozone et sans plancton, un homme seul, beaucoup plus seul encore que Robinson sur son île ? Moins qu’un homme. Certainement pas un homme. La cité de l’écologie ne dit pas du tout qu’il faut passer de l’humain à la nature (…) La cité de l’écologie dit simplement que nous ne savons pas ce qui fait la commune humanité de l’homme et que peut-être, oui, sans les éléphants d’Amboseli, sans l’eau divaguante de la Drôme, sans les ours des Pyrénées, sans les Palombes du Lot, sans la nappe phréatique de Beauce, il ne serait pas humain." Bruno Latour. Moderniser ou écologiser. A la recherche de la Septième Cité. Presses de Sciences Po, 1995, pp.5 - 27. En ligne ici.

Imaginons alors que cet Homme ne se pense plus lui-même comme humain, mais comme terrien. Imaginons que, grâce à ce petit "tournant ontologique", il en finisse avec le vieux modèle de l'alliance monothéiste, avec la loi d'un être suprême rêvé par les hommes (du désert de Judée) à leur image (de solitaires qui soliloquent dans le désert), imaginons qu’il en finisse avec cette loi qui aligne la coupure Homme/Nature sur celle du langage. Cette vieille ontologie du langage (Nom-du-Père et toute-puissance infantile), notre nouveau terrien la rangerait aux archives de l'évolution, bien décidé à grandir. Finis le logocentrisme, le phallocentrisme et l'anthropocentrisme, assez de dégâts commis sur la diversité culturelle et biologique au nom de suprématies puériles (langage, race, virilité, etc.). Finie aussi la vieille dichotomie Nature / Culture : notre terrien devenu sensible et attentif aura compris que les natures sont plurielles, et que les cultures ont toujours été partagées avec toutes les formes de vie, animales, végétales ou spirituelles, choses ou artefacts animés.

Imaginons les terriens devenus adultes. Ils font dans leurs œuvres politiques la synthèse de la raison et de l'attention. Imaginons ces terriens récupérer des facultés perceptives et sensorimotrices autrefois diminuées par leur ancienne condition de consommateurs : ils développent de nouvelles puissances cognitives à la faveur de leurs échanges productifs avec la biodiversité. Leur science est sensible. Devenus animaux politiques parmi les mondes biologiques, les terriens conçoivent donc des alliances politiques avec les différentes variétés de l'être : animaux, végétaux, biotopes, esprits, valeurs, etc. Ces alliances peuvent à juste titre être nommées "animistes", au sens où elles reconnaissent une intériorité, un fond commun animé, à tous les formes de vie. A ce titre, sous responsabilité légale des terriens, ces alliances établissent une égalité de droits entre alliés.

Dans le fond, il ne s'agit, là encore, que de radicaliser ce que nous avons déjà de meilleur dans nos us et coutumes. On accorde bien des droits juridiques à nos morts, à nos patrimoines culturels ; pourquoi pas à tous les êtres avec lesquels nous partageons une communauté de destin ? On commence d'ailleurs à voir apparaître, ici ou là, des législations nationales qui confèrent des droits juridiques à certains écosystèmes (rivières, lacs, forets...), faisant de ceux-ci des sujets de droit, c'est-à-dire des personnes morales.

C'est le germe fort d'une nouvelle philosophie politique qu'il nous revient de continuer à imaginer, à radicaliser : élargir le contrat social à tous les êtres vivants et non plus seulement aux êtres humains. A bien y regarder, ce contrat social étendu sera de bien meilleur aloi que le vieil universalisme (ce concept à moustache qui a autrefois servi à déguiser le colonialisme) : il sera pluriversel et cosmopolitique.

Son pilier conceptuel : les biens communs (et non plus les ressources privées).

Ces idées-là vous paraissent impensables ? Ce sont pourtant les idées les plus avancées, et à mon avis les plus responsables, qui nous sont aujourd'hui proposées pour penser au temps des catastrophes, et résister à la barbarie qui vient. Elles émanent d'une avant-garde de la philosophie politique, de la philosophie des sciences, de l'anthropologie et du féminisme, qui ne cesse de retourner et de dénouer les impasses de la pensée, pour créer du possible, et du Réel. Je ne peux pas en dire davantage ici, mais je vous invite à avoir la curiosité de les découvrir. Elles ont pour créateurs et intercesseurs les noms de Bruno Latour, Isabelle Stengers, Vinciane Despret, Donna Haraway, Eduardo Viveiros de Castro, Philippe Descola, Emilie Hache, Brian Massumi, David Abram, Baptiste Morizot, Starhawk, et bien d'autres [9].

  • [9] Et pour un premier accès sensible à tout cette constellation d'idées neuves, par exemple pour mes neveux, il y a les fabuleuses bandes dessinées de Alessandro Pignocchi, dont Guillaume m'a offert le recueil l'année dernière (Merci encore !) : "Petit traité d'écologie sauvage".

Ces idées renversantes dessinent les contours de l'Ecologie politique dont avons urgemment besoin pour retomber sur nos pieds : Atterrir. Ce n'est plus une question de doctrine, c'est une question d'années. La génération qui vient grandira dans l'impératif moral de ce choix-là : la politique du pire ou l'écologie politique. Le réalisme devra changer de camp.

Pour finir, je voudrais m'adresser plus directement à mes neveux.

Les garçons, il y a un vieux slogan du Commandante Che Guevarra, devenu un graffiti célèbre que vos grands-parents, vos parents et moi-même avons vu souvent sur les murs de nos villes, sans bien le comprendre. Je suis certain que vous, vous saurez le comprendre :

Soyons réalistes, exigeons l'impossible !

 

Je vous souhaite une belle et heureuse année 2020.

With Love, Mathieu

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.