Les César 2020 ou le conflit de valeurs d’une société en mutation

L’affaire des César 2020 oppose deux camps qui se font face dans un dialogue de sourds. Pour restaurer le dialogue, il importe de comprendre les différentes positions comme défendant certaines valeurs à partir d’enjeux hétérogènes et générationnels.

Le 28 février 2020, la 45e cérémonie des César a attribué à Roman Polanski le césar du meilleur réalisateur pour son film J’accuse. Cette récompense, plus que les deux autres que le film a reçues, a suscité de vives réactions chez les membres de l’industrie cinématographique. L’affaire est comparée par certains médias à une fête de famille gâchée, sur fond de conflit entre générations; France Culture compare l’affaire à Festen de Thomas Vinterberg. Le film J’accuse est en train de déclencher, mutatis mutandis, une nouvelle affaire Dreyfus qui pousse les personnalités publiques à devoir choisir leur camp, l’absence de prise de position étant elle aussi vécue comme une façon de prendre position. L’affaire est devenue une affaire de société : écrivains, philosophes et responsables politiques ont joint leur voix au concert. L’affaire rencontre également un écho important dans l’opinion publique, comme l’a montré les nombreux slogans anti-Polanski et pro-Adèle Haenel entendus ce 8 mars, lors de la journée internationale du droit des femmes. Tout porte à croire que l’affaire des César cristallise un certain nombre d’enjeux qui agitent la société française depuis un certain temps.

Toutefois, certains se disent “un peu perdus” face à la multiplicité des prises de positions. L’un des leitmotivs des prises de parole est l’idée que “l’on mélange tout”, qu’ ”il ne faut pas tout mélanger”. Jean Dujardin se réclame de la séparation de l’homme et de l’artiste quand le ministre de la culture invoque “le message négatif” envoyé par la récompense. On a l’impression que ces deux positions ne se répondent pas entre elles, comme si elles répondaient à des problématiques différentes. Ainsi, la situation est rendue peu lisible par la discordance des enjeux soulevés par chacun, plus que par la multiplicité de points de vue parfois virulents. Chaque intervenant prend parti à l’aune des enjeux qu’il lit dans les événements; les arguments sont hétérogènes car ils ne répondent pas aux mêmes enjeux, ce qui a pour effet de transformer le débat en dialogue de sourds.

Cet article a pour ambition de poser ces débats avec un peu plus de clarté: il s’attachera à résumer les principales questions posées par l’affaire des César 2020 et à analyser les différents arguments entendus, comme possédant une forme de cohérence lorsqu’on les comprend à partir des enjeux auxquels ils répondent. Plutôt que de diaboliser les positions adverses, il convient d’abord de comprendre les différents points de vue, comme s’inscrivant dans un ensemble de valeurs répondant à un certain type d’enjeux. Cette approche a, pour l’instant, fait cruellement défaut dans le débat public : elle est pourtant nécessaire afin de permettre le dialogue entre les différents camps. 

 

  • J’accuse est un grand film”. Doit-on séparer l’homme de l’artiste ? 

La première question qui fait le fonds de nombreux argumentaires consiste à savoir si l’on peut juger de la valeur esthétique d’une oeuvre d’art indépendamment de la valeur morale de son créateur. De nombreuses personnalités mettent en avant la qualité esthétique du film J’accuse, la qualité de sa réalisation, l’utilité sociale et morale d’un film portant sur un épisode majeur de l’histoire française. L’acteur Jean Dujardin a ainsi rappelé, sur son compte Instagram: “je le redis. En faisant ce film, j’ai cru et je l’espère encore avoir fait plus de bien que de mal”. Brigitte Bardot, elle, s'est exprimé ainsi: “je juge [Roman Polanski] sur son talent et non sur sa vie privée”. On estime qu’une cérémonie de cinéma doit évaluer la qualité esthétique des films candidats, non la valeur des candidats eux-mêmes.  

De l’autre côté, on affirmerait que la valeur esthétique d’un film ne saurait se concevoir sans la valeur de celui qui l’a produite: reconnaître la valeur esthétique d’un film, cela serait aussi reconnaître une valeur morale à son créateur, ou encore se rendre aveugle à la valeur morale du créateur en privilégiant ses qualités d’artiste. Cette ligne d’arguments est renforcée par une question qui décale d’un degré celle de la séparation de l’homme et de l’artiste: la question de la séparation de l’oeuvre et des intentions de l’artiste. Certaines personnalités reproche à J’accuse d’être fondé sur une intention douteuse: celle d’établir un parallèle entre l’injustice des accusations dont Dreyfus fut l’objet et celle qui visent Roman Polanski. Virginie Despentes, dans une tribune véhémente, évoque, de façon ironique, “cette subtile comparaison entre la problématique d’un cinéaste chahuté par une centaine de féministes devant trois salles de cinéma et Dreyfus, victime de l’antisémitisme français de la fin du siècle dernier”. La valeur esthétique de J’accuse est donc remise en question par les intentions de son créateur, même si ces intentions ne sont pas forcément lisibles dans l’oeuvre elle-même à moins d’en connaître le contexte de création. 

  • “C’est cracher au visage de toutes les victimes”. Quel message la récompense attribuée à Polanski envoie-t-elle ?

La deuxième question consiste à s’interroger sur la force pragmatique des récompenses. L’approche “pragmatique” (du grec pragma, action) considère toute prise de parole comme accomplissant un ou plusieurs actes. Ainsi, lorsque je dis “il ne fait pas très beau aujourd’hui”, j’accomplis, en premier chef, un acte locutoire consistant en une affirmation sur le temps qu’il fait. Mais j’accomplis peut-être, en contexte, une demande par laquelle je demande à mon interlocuteur de prendre un parapluie. Quelle(s) action(s) fait-on lorsque l’on récompense Roman Polanski en tant que meilleur réalisateur ? 

Pour certain.e.s, la récompense porterait moins sur une oeuvre que sur son créateur. On enverrait “un message” en délivrant une récompense, en approuvant l’homme à travers l’artiste. Cet argument est renforcé par le flou qui entoure les cérémonies de remise de prix: on distingue un “meilleur réalisateur”, ce qui semble personnaliser la récompense, et les discours de remerciement sont prononcés par un artiste perçu d’abord dans sa corporéité et sa fragilité, le discours étant généralement émaillé par l’émotion et les remerciements personnels pour la famille et les amis. Cette ligne d’arguments a notamment été défendue par Adèle Haenel. Elle affirme que récompenser Roman Polanski en tant que meilleur réalisateur revient à “cracher au visage de toutes les victimes”, ce que l’on pourrait traduire par “’votre souffrance est moins importante que la valeur de J’accuse”. Le soir de la cérémonie, elle a aussi traduit ce message, de façon ironique, en “vive la pédophilie, bravo la pédophilie”. Une interprétation politique de la récompense a été proposée par Virginie Despentes ou Paul B. Preciado, pour lesquels la récompense est une façon de dire “le système hétéropatriarcal ne changera pas”, ou encore “ceux qui ont le pouvoir le garderont”. 

  • “Non à la damnation éternelle”. Un homme peut-il changer ? 

Une autre ligne d’argument consiste à invoquer le droit à l’oubli et la possibilité de changer. Les faits dont Polanski est accusé remontant aux années 1970, Polanski aurait changé et l’on devrait juger de lui tel qu’il est aujourd’hui et non tel qu’il l’a été. Cette ligne d’argument critique la damnation éternelle dont Polanski ferait l’objet. Roman Polanski lui-même a usé de ce ressort, lorsqu’il compare cette affaire à une “malédiction” qui reviendrait sans cesse. Ce type de défense s’est entendu pour le cas de Bertrand Cantat, qui a été condamné par la justice et qui a accompli sa peine de prison : Bertrand Cantat aurait payé son dû et il aurait le droit de se réinsérer dans la société civile. 

Les opposants à cet argument rappeleront le fait que Polanski s’est soustrait à la justice américaine en 1978, alors qu’il avait plaidé coupable aux accusations de viol de Samantha Geimer et qu’il était sous la menace d’une peine de prison de cinquante ans, comme le rappelle cet article de Konbini. Dans ce sens, le changement serait impossible tant que le crime ne serait pas payé. 

 La question du changement est complexifiée par les positions de Samantha Geimer elle-même qui réclame ce droit à l’oubli et dit de plus vouloir que l’affaire soit utilisée contre Roman Polanski. Samantha Geimer réclame le droit des victimes à tourner la page et dénonce le militantisme féminisme comme étant délétère à la reconstruction des victimes. L’avis de Samantha Geimer semble alors faire autorité, selon l’idée que l’on ne saurait agir contre l’avis des victimes. Comme l’explique Giulia Foïs, cette position est fréquente chez les personnes violées, qui souhaitent s’extraire de leur situation de victime afin de se reconstruire. 

S’ajoute à cette ligne d’argument l’idée que l’on devrait juger chaque époque à l’aune des valeurs de cette époque. Il faudrait replacer le cas de Polanski dans un contexte où les rapports entre homme et femme faisaient l’objet de questionnements différents, et où les violences faites aux femmes n’étaient pas l’enjeu de société qu’elles sont devenues aujourd’hui. Il y aurait donc une injustice à juger les années 1970 en fonction des valeurs de #metoo, ce qui reviendrait à ne pas laisser la possibilité aux individus de changer en fonction de leur époque.  

  • “Laissez faire la justice”. Que vaut la justice face aux crimes sexuels ?

Certaines prises de position affirment qu’en considérant Polanski comme coupable de viol, on se substitue à la justice, qui est seule capable de juger de la culpabilité d’un accusé. On allègue alors la présomption d’innocence, Polanski étant présumé innocent pour les autres faits d’agression sexuelle dont l’accusent onze femmes, jusqu’à ce qu’il soit jugé coupable par la justice. 

L’opposition affirme que Polanski ne peut pas être jugé coupable pour les raisons suivantes: les victimes sont prescrites ou n’ont pas porté plainte devant la justice, la procédure étant longue, douloureuse et l’issue incertaine. En ce sens, on affirmerait que, même si Polanski avait été jugé pour ces faits, il n’aurait pas été condamné, non en raison de son innocence mais parce que la justice connaîtrait d’importants dysfonctionnements dans les cas de crimes sexuels. Giulia Foïs rappelle que seulement 2% des agresseurs sont condamnés, dans un système qui est plus prompt à remettre en question les propos de la femme violée que ceux du violeur. Tout comme le film J’accuse dénonce le biais antisémite de la justice française en 1895, la justice de 2020 serait soumise à un biais patriarcal qui la conduirait à protéger les hommes au détriment des femmes.

  • “Non au lynchage public”. La condamnation collective est-elle intrinsèquement mauvaise ? 

D’autres voix se sont élevées pour dénoncer le lynchage public dont Polanski ferait l’objet. Par exemple, cette position a été soutenue par Isabelle Huppert, qui cite en appui William Faulkner: “le lynchage est une forme de pornographie”, ou par Lambert Wilson qui parle de “lynchage public abominable”. Le terme de lynchage renvoie à la pratique d’exécution sommaire perpétrée par une groupe de personnes, et évoque les lynchages commis envers les populations afro-américaines par le Ku Klux Klan. Emmanuelle Seigner, femme de Roman Polanski, a, quant à elle, filé la métaphore de la “chasse aux sorcières”. Le terme de “chasse aux sorcières” fait écho aux heures sombres de l’histoire américaine, lorsque des boucs émissaires, le plus souvent innocents, étaient désignés par tous comme responsables des maux du pays : le procès des sorcières de Salem en 1692, la période du maccarthysme au début des années 1950. Il s’agit là d’une position de principe qui dénonce le lynchage ou la chasse aux sorcières en tant que tels, soit comme une forme d’indécence morale, à l’image d’Isabelle Huppert, soit en s’appuyant sur le passé pour mettre en garde contre les phénomènes de condamnation collective, à l’instar d’Emmanuelle Seigner. 

L’opposition remarquera que l’“hystérisation” du camp féministe appartient à une rhétorique connue, comme le rappelle Mona Chollet dans Sorcières. On remarquera également que ces positions ne posent pas la question de la validité du lynchage ou de la chasse aux sorcières dans le cas de Roman Polanski, mais s’en tiennent à une dénonciation par principe de ceux-ci. D'ailleurs, les contempteurs du lynchage d'aujourd'hui n'hésitèrent pas à participer à celui d'Harvey Weinstein hier. Est-ce à dire que l'on parle de lynchage lorsqu'on estime que la cause est mauvaise mais de condamnation collective lorsqu'on estime qu'elle est bonne ? En ce sens, la condamnation par principe du lynchage reposerait en réalité moins sur la dénonciation d'un acte moralement condamnable que sur la cause qui fonde cette dénonciation. 

  • “Il ne fallait pas nommer Polanski ni lui laisser faire des films si on ne voulait pas le récompenser”. Peut-on reprocher l’incohérence des comportements ? 

Cette idée a été défendue par Mimie Mathy, qui a déclaré dans Quotidien: “à ce moment-là, il ne fallait pas le laisser faire des films”, ou par Raymond de Touche Pas à Mon Poste. Il y aurait une contradiction, voire une hypocrisie, à dénier à Polanski une récompense alors même que Polanski a été nommé aux César. On revendique alors la cohérence des comportements: soit l’on interdit à Polanski de faire des films, et l’on n’a pas le problème de sa nomination et de sa récompense, soit on le laisse faire des films et, dans ce cas, on accepte qu’il soit nommé et récompensé. Cet argument semble vouloir mettre en contradiction les critiques de Polanski: ils auraient accepté que Polanski fasse des films, soit nommé aux César, mais auraient changé d’avis trop tard. Il apparaît toutefois que les prémisses de ce raisonnement sont erronées, puisque la plupart des opposants à la récompense attribuée à Polanski n'acceptait déjà pas que Polanski fasse des films et protestait déjà contre sa nomination aux César. On ne peut reprocher aux opposants de Roman Polanski d’avoir accepté la nomination de Roman Polanski, puisqu’ils ne sont pas responsables de cette nomination. C’est le cas d’Adèle Haenel, à qui l’on a pourtant reproché de s’être assise dans la salle, cet acte étant perçu comme une approbation. 

L’argument devient plus intelligible dans le cas de personnalités qui valideraient les prémisses du raisonnement ; Florence Foresti a ainsi fait l’objet de critiques, car sa participation aux César est vue comme une forme de tolérance, voire d’approbation, face aux agissements de Roman Polanski. Ainsi, Richard Anconina a déclaré: “si tu es vraiment révoltée, il ne faut pas y aller”. La question consiste à se demander si le fait que Florence Foresti ait accepté de présenter les César équivaut à valider ou à tolérer les agissements de Roman Polanski. Si tant est que l’on réponde positivement à cette dernière question, on dénoncera, en dernière analyse, l’incohérence des comportements.

 

L’affaire des César 2020 soulève donc des enjeux complexes qui méritent d’être analysés. Plus qu’un combat entre une valeur et une non-valeur, la situation est rendue difficile par un conflit de valeurs. Par exemple, on voudrait à la fois défendre les victimes et à la fois promouvoir l’indépendance de l’art face à la morale. On voudrait à la fois rendre justice aux victimes et en même temps laisser à un homme la possibilité de changer. 

 La question se pose de hiérarchiser ces enjeux entre eux. Chacun procède à cette hiérarchisation, et défend la valeur qui lui semble la plus importante à ses yeux. La hiérarchie des valeurs se fait souvent selon une répartition générationnelle. Brigitte Bardot insiste sur l’autonomie de l’art alors qu’Adèle Haenel invoque le message d’insulte envoyé aux victimes. C’est l’histoire des combats pour faire évoluter les moeurs de ces soixante dernières années qui se dit là : Brigitte Bardot reste associée à la Nouvelle Vague, qui chercha à faire voler en éclats un cinéma français moribond, corseté par la morale bourgeoise. Que l’on songe à la déflagration que représenta Et Dieu créa la femme de Roger Vadim, en 1956. Adèle Haenel, elle, appartient à une génération qui dénonce les limites de cette libération sexuelle, qui fut aussi un prétexte pour certains hommes à exercer une violence morale et physique inacceptable sur des femmes. 

 Plus que de diaboliser l’opinion adverse, plus que de couper court au débat par des prises de position péremptoires, nous devons mener un véritable débat de société, tou.t.e.s ensemble, en considérant que nos réflexions ne se font pas sub specie aeternitatis, mais à un moment précis de l’histoire de l’évolution des moeurs en France. La question rectrice des débats gagnerait à être posée ainsi : quelles valeurs acceptons-nous de sacrifier afin d’en promouvoir d’autres, aujourd’hui, en 2020 ?

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