Campagne Poétique (6) : Rêver d'éveiller

Un jour, au-delà du désespoir usé (...)

Rangé au camp d'en bas,
de ceux qui luttent pour dormir au lit d'un peut-être,
on lui demandait souvent :
"quel est ton métier,
comment tu gagnes ta vie?"

Les réponses fusaient selons les saisons,
selon la météo des crises
ou bien de l'être en proie au doute.
L'officiel trônait souvent à la messe d'expliquer,
tentant de correspondre
au lassant impératif de devoir justifier,
dire un "travail" pour égaler l'idée "d'être utile"
fichée dans le passé d'en face...

Un jour,
au-delà du désespoir usé,
près de la raison d'aimer ce qui ne vient jamais,
il la rencontra,
assise au bord de la fontaine des croisements,
où la caravane de soi sait s'abreuver
pour reprendre ses idées puis repartir,
à nouveau pleine de certitude
en l'aboutissement certain du désest restant à traverser.

D'un regard,
elle accrocha l'officieux faisant lui
à s'assumer être,
en même temps qu'il quittait déjà les entraves
ayant pris place d'elle en lui,
avant qu'il ne la sache où sa soif avait stoppé.

D'une inspiration de sa vision,
son chant se clarifia en un filet
disant ce qui poussait mal sans l'eau d'elle
mais qui n'avait pu mourir tout à fait,
la lutte pour le peut-être aidant toujours
à conserver l'essence du devenir...

La plante naissait enfin
d'être la même nourriture
pour celle enfouie jusque là en elle.
L'amour poussait,
et de jours en nuits,
les peut-être prennaient la vigueur de jourd'hui.

Une lune les regarda se découvrir
dans la lenteur sage des temps qui s'effacent.
Les larmes s'alternaient,
le bonheur bénissait toujours un peu plus
les grains de sel mis au plat d'entre eux deux,
les craintes dansaient tard
pour s'éveiller en certitudes de matins,
et les midis aveuglaient les mains de mauvaises vérités,
perdant la mire où elles voulaient tirer.

Alors,
la parole aux seuls mots dignes d'être usés fut dite
avant le fameux silence...
Seul capable d'évoquer l'infini
qui planait aux pores de leurs existences ouvertement alliées.
Elle lui rappela son prénom.
Il le sut et se senti fort,
d'une douceur qui suffit à avancer vers sa mission,
serein.
Elle rayonna d'être celle là et nulle autre.
Il but la lumière jusqu'au sommeil de son nouvel astre
et s'attabla devant le monde
offert au premier né de leur amour.

L'enfant lui écrivit :
"Elle est ce que tu vis,
révèle lui ce que tu fais,
car elle vit de ça mais n'ose franchir le pas.
Dis lui son prénom
et montre lui que ta mission n'est autre que la sienne."

Seul,
au minuit du trouble,
il lisait et voulait répondre à la feuille qui pourtant se taisait.
"Mais je ne suis qu'un poète qui n'a que faire des mots
laissés en trace sur le papier,
ma nourriture est la vie d'être
au beau milieu d'autres,
traverser leurs êtres en dénudant le mien,
peut-être éclairer ensemble quelques ombres-poésies
pour naître en des poètes,
voyant,
sentant,
prenant avec eux l'autre et sa suite d'innessence
et conjurant par là même le mal de ne pas vivre.

Un silence...

Et soudain,
l'enfant éclata d'un rire mélodique,
de ceux dont on se souvient jusqu'à son dernier souffle de vie.
"Mais alors elle est poète
comme toi tu l'es,
bougre de père!
Au matin prochain,
tu lui diras ce qu'elle est,
et tu sauras ce que c'est
que d'aller vers sa mission
main dans la main avec son aimée,
tous deux armés
de la beauté d'être fait au même destin."


M.H

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