La France en novembre, vue d'Italie par Gazebo

En cette fin d'année 2015 en France, tout devient un peu anxiogène. Bonne excuse pour allumer la télé italienne et regarder une émission passionnante, de loin la plus intéressante du paysage audiovisuel italien. Gazebo, et son animateur vedette Zoro-Diego Bianchi, s'intéresse beaucoup à la France et propose un regard frais et inédit sur ce qu'il se passe ici.

Voilà tout juste un mois que je suis à Paris. Un mois entier, après presque dix ans ininterrompus passés à Rome. Un mois, marqué par des attentats meurtriers et une poussée historique du Front National. Un mois bouleversant, un mois étouffant. Et de me demander "chi me l’ha fatto fare ?".  Lasse du JT, lasse des duplex anxiogènes, lasse de lire le même mot sur les unes des journaux "la guerre", "le choc". Les journaux et la télé italienne commençaient à me manquer... Qui l'eut crû? 

C’est là que "Zoro" est arrivé. Zoro, c’est le pseudo de Diego Bianchi, animateur de "Gazebo" sur Rai3 - de loin l’émission plus intéressante du paysage audiovisuel italien. 

Et donc, ce matin, plutôt que d’allumer la télé bleu-blanc-rouge, je suis allée sur le site de la Rai chercher la puntata de Gazebo de la veille. Sans surprise, elle est entièrement consacrée aux régionales en France.  

Voilà le grand bol d’air dont j’avais besoin. Les visages sont familiers – Diego, Pierfrancesco, Marco Damilano, Missouri4, Roberto Angelini et la Band - l’accent est définitivement romain, le style, peut-être un peu hermétique au début, reste inimitable et réconfortant.

"On s’intéresse à la percée du Front National en France, parce que cela va avoir des répercussions dans toute l’Europe" analyse d’emblée, dans son #spiegonedamilano toujours fin et subtil, Marco Damilano le directeur adjoint de la rédaction de l’Espresso, chroniqueur régulier de Gazebo. Le journaliste, installé au milieu du public, poursuit son analyse, citant Jean Claude Izzo, écrivain marseillais, très célèbre en Italie. “A Marseille on peu perdre, mais il faut se battre”. 

Après le “spiegone” (l’explication un peu docte) de Marco Damilano, Diego et Pierfrancesco, faux reporters amateurs en réalité plus professionnels qu’une grande partie de la profession, partent alors sur le terrain. A Marseille, puis à Toulon. Avec sa petite caméra Zoro filme, interviewe en mode selfie, zoome sur des détails, invente des séquences.

Au montage c’est assez cut, parfois déroutant - en tous cas pour les canons du journalisme audiovisuel français – mais ça fonctionne. Le reportage de Gazebo en PACA est d’une densité impressionnante et la bande originale - Zebda, Iam… - est choisie avec soin raconte elle-aussi l’esprit de Marseille.

Le reportage, inédit dans son style et son format, raconte finalement beaucoup plus qu’un sujet « package » formaté sur une chaîne d’info ou un documentaire long format sur les coulisses du FN. Sans doute parce qu’il est tourné sans aucune prétention journalistique.

Gazebo a un côté « Petit Journal » de Canal + mais en moins donneur de leçons. Plus artisanal, moins formaté, plus authentique et donc plus accessible, il réussit à poser des questions fondamentales, avec humilité et sans se moquer.

Diego Bianchi est d’ailleurs bien connu des journalistes italiens et étrangers en Italie parce qu’il est n’est jamais loin du « circo mediatico », le cirque médiatique, qu’il regarde et critique avec distance. « Quand tu ne sais pas où ça se passe, tu suis les caméras » ironise-t-il en arrivant à Toulon pour le meeting de Marion Marechal le Pen.

Enfin, dans Gazebo on use et on abuse des hashtags qui permettent de poursuivre la discussion sur Twitter et de commenter l’hilarante #SocialTopTen, sélection égrenée des dix meilleurs tweets de la semaine - souvent ceux de représentants politiques dont on raille la maîtrise aléatoire des nouvelles technologies et de ses langages.

Zoro, quadra à l'allure d'éternel adolescent, en revanche s’y connaît bien en internet et réseaux sociaux. Quand en 2010, Silvio Berlusconi, alors président du Conseil Italien et à la tête d’un empire médiatique, prononçait encore google, « Gogol », Diego Bianchi lui était déjà blogueur et même Youtuber avant l’heure. Il est d’ailleurs un des premiers personnages médiatiques à s’être forgé une notoriété sur le web avant de passer à la télévision - qui reste en Italie le vecteur principal de communication de masse.

Son parcours singulier fait de lui le pionnier d’un nouveau style d’information hybride intégrant web et tv, politique et second degré, journalisme et divertissement, faisant entrer Internet et les réseaux sociaux à la télévision. Et ça marche plutôt bien, contrairement à ce que certains aigris prétendent. Les chiffres d’audience sont en hausse constante, l’émission grignote à chaque saison des heures supplémentaires de diffusion.  

Sa caméra et son smartphone en main, son bonnet fiché sur la tête, emmitoufflé dans sa doudoune, et ses doc marteens démodées - à la semelle recollée - aux pieds, Zoro est devenu un humble et noble justicier de l’info. Avec son émission Gazebo, il a conquis un public de fedelissimi qui ne manqueraient pour rien au monde une seule des émissions pourtant diffusées en deuxième partie de soirée sur la chaine publique.

La clé du succès ? Avoir su trouver les mots pour parler de politique et de chose publique à toute une génération désabusée, désenchantée et déçue par une société gérontocratique et par des médias nombrilistes dominés par les partis politiques et peu crédibles.

Sans aigreur, sans méchanceté, sans tomber dans le dénigrement permanent, Gazebo a su trouver dans sa critique l’équilibre parfait entre sérieux et dérision, comme seuls les italiens savent le faire.

« Qu’ils gagnent ou qu’ils perdent les français sont chiants » ironise Diego dans son reportage en référence à la pauvreté des slogans des militants du FN. Le lendemain du meeting, il se filme au réveil, découvrant avec joie des « programmes pourris » à la télé. « La télé en France, tu l’allumes avec un peu d’appréhension en ce moment » souligne-t-il. Mais heureusement, Zoro est là.  

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