Le premier député musulman de France : précurseur des luttes actuelles ?

Justice sociale, tensions entre colonisé et colonisateur, lobby, éducation, tant de sujet traités par Philippe Grenier, premier député musulman de France au 19ème siècle.

Par ce billet, j'aimerais parler d'un personnage fort appréciable : Philippe Grenier. Toujours vêtu de son burnous, cet homme s'illustre par sa force mentale à avoir supporté de longues années les rires et le lynchage de la presse de l'époque. J'apprécie lire les journaux d'époque, aussi subjectifs soient-il, et à partir de 1896 nous voyons quotidiennement que la presse réservait une partie de ses colonnes à un mystérieux personnage nommé « le député musulman ».
Retour en images sur cet homme aux grandes idées qui n'a pas été entendu sur ses positions humanistes et avant-gardistes. J'ai la faiblesse de croire que si tel avait été le cas, notre destin aurait pu être différent, raillé limite par principe réactionnaire peu de journaliste lui reconnaîtrons par la suite la justesse de ses propos et la clairvoyance sur les luttes qui allaient émerger en France, ou les guerres par ailleurs. 

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Philippe Grenier

Né le 14 août 1865 à Pontarlier dans le Doubs et mort le 25 mars 1944 à l'âge de 78 ans dans la même ville, est un médecin et homme politique français, premier député musulman de l'histoire de France. Il fut député du 20 décembre 1896 au 31 mai 1898. 

Une du journal le Petit Parisien, 10 janvier 1897. © Gallica Une du journal le Petit Parisien, 10 janvier 1897. © Gallica
        Il le rappelait assez souvent, avec toutes les colonies que possédait la France à son époque, cela faisait d'elle l'une des plus grandes puissances musulmane, plusieurs millions de musulmans vivaient alors sous le drapeau français. 
Le père de Philippe Grenier fut officier en Algérie, il y a donc passé du temps lui aussi, et il fut très tôt indigné par le fait que pour la France, ces peuples n'étaient renvoyé qu'à leur statut d'indigène, ne pouvant jamais espérer avoir une identité française, alors que leurs terres étaient volées. Pendant la guerre de 1870, le père de M. Grenier retourna en métropole pour combattre, il fut capturé par les Prussiens et mourra, notre Philippe et sa famille retourna alors s'installer dans sa ville de naissance : Pontarlier. Il grandit alors en France métropolitaine, fit des études de médecine, mais retourna en Algérie sur demande de sa mère qui voulait garder un œil sur son autre fils, alors militaire. Il y passa quelques années, lu le Coran et se convertit à l'Islam, alla jusqu'à la Mecque (très peut vue par les occidentaux à l'époque) pour faire le pèlerinage, et rentra à Pontarlier. 

     Sa foi nouvelle changea sa vision de l'argent, les témoignages dont celui de son petit-neveu le décrivent comme un homme charitable qui ne faisait pas souvent payer ses patients, ayant cette idée saine du social. Il déposa sa candidature et fit campagne pour devenir député, sans jamais se renier puisqu'en ses tracts, était mentionné sa foi, fut élu par les habitants de Pontarlier, et c'est là qu'à commencé la poursuite par la presse de ce monsieur, le 20 décembre 1896 l'Islam entrait au Parlement. Dès son arrivée à Paris, les journaux n'ont eu de cesse de lui accorder les gros titres, les calomnies sur sa personne ont directement débutées teintées d'orgueil, disant qu'il allait utiliser l'écharpe tricolore en guise de turban, qu'il allait embrasser les tapis, même le carnaval de Paris consacra un char à son effigie et ses ablutions rituelles. Les ablutions, nous y reviendront plus tard, j'aimerais citer avant cela ses propos concernant le fanatisme religieux, qu'il aurait tenu dans une interview quelques semaines après son élection :

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   « J'exclus de la religion que j'ai embrassée tout fanatisme. Le coran prescrit bien de combattre les infidèles, mais par ce mot, il entend uniquement des hommes qui font le mal et répandent la corruption. S'il existe des intolérants et des fanatiques parmi les musulmans, cela tient à une mauvaise compréhension de leur loi religieuse, à un défaut de science, d'instruction et à un manque de connaissance de l'histoire. ». Dans d'autres interviews sur ce point, quelques semaines après son élection, il rappelait que ce ne sont pas les muftis d'Algérie qui l'ont converti, mais qu'il s'est penché sur les sujets religieux par lui-même, découvrant petit à petit sa foi nouvelle. Peut-être aurait-il pu mal comprendre les textes comme il pouvait le dire, et Philippe Grenier souhait ouvrir une école où seraient enseignées la langue arabe et la théologie, car selon lui, l'instruction était la clef de tout, mais cela - à ma connaissance - n'a pas pu se faire de son époque. 

     
    Revenons à sa pratique dont il ne se cachait point, il devenait une attraction dans le petit Paris. Après son travail, il allait faire ses ablutions dans la Seine, fait étonnant lorsque l'on sait que M. Grenier détestait la saleté, c'est d'ailleurs pour cela qu'il portait un burnous, il trouvait que les habits serrés de ses collègues n'étaient pas aptes à la propreté. Chaque jour, selon ses dires et la presse d'époque, de nombreuses personnes attendaient sur les quais de le voir arriver faire son lavage rituel avant la prière, telle une bête de foire, nous pouvons leur accorder le fait que cela n'était pas

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courant à l'époque. Il rassemblait tellement de monde intrigué par cela que parfois la Police fut, selon certaines sources, obligé de mettre un cordon de sécurité tellement que la foule s'amassait autour de lui, étant rapporté que la foule chantait « Ali, à l'eau ! ». C'est à un tel point qu'un jour, les questeurs du Palais Bourbon lui attribuèrent une petite pièce pour qu'il puisse se purifier et pratiquer son culte, et cela étonna les foules de ne pas le voir paraître comme en témoigne cet article. La fin étant « et voilà pourquoi les Parisiens n'auront plus la joie de contempler gratis le père Fathma parlementaire ». Selon les dires de M. Grenier, le président de la chambre le détestait, fervent laïc celui-ci disait " mon cher confrère le carnaval est fini " à chaque fois qu'ils se rencontraient. Mais Philippe Grenier, appréciant ses coreligionnaires sous l'empire colonial Français, ne tarissait point d'éloge envers sa religion et les peuples colonisés par la France. En ce sens, Jean Jaurès lui était fidèle, et s'imprégnait de ses questions-là. Philippe Grenier avait en tête de nombreuses réformes, et certaines ont particulièrement attiré mon attention. 

La question de la colonisation 

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    Il souhaitait la naturalisation de tous les indigènes, il voulait la nationalité française accordée « jusqu'au milieu du Sahara » il avait une confiance totale en ces peuples, dont il était frappé par la pauvreté « emmenons-les à nous, au lieu de les dépouiller de leurs terres », alors qu'il leur reconnaissait une force incroyable il ne cessait de constater que ces derniers croupissaient dans la pauvreté sans que l'on se préoccupe des peuples vivant sur les terres où l'on siégeait. Il y a quelque chose qui m'a marqué, il était absolument persuadé que ces peuples auraient été heureux de participer à la vie politique et militaire Française - dès son époque - et en d'autres termes : de la reconnaissance, digne de ce nom. En ce sens, il avait dénoncé les actes des administrateurs en Algérie qui spoliait les détenteurs des terres au profit de compagnies colonisatrices « en procédant de la sorte on crée une armée de malheureux qui un jour compromettra la sécurité de notre plus belle colonie » ironisant sur l'action civilisatrice de la France alors qu'il n'en voyait rien de tel. En somme, un passionné de ces peuples, ayant un profond respect à leur égard, il n'était pas anti-colonisation ne nous y trompons pas, je pense qu'il dénonçait un mensonge global entre ce qui était dit et ce qui était véritablement fait sur le terrain, l'ayant vu de très près. Il craignait des tensions entre le Maghreb et la France si cela perdurait tel que c'était, et étant mort en 1944, donc n'ayant pas connu les débuts des grandes revendications, si cet homme avait été écouté 50 années avant peut-être aurions-nous pu éviter cela. Pour rappel, il eut ces mots « la France maintient les Algériens musulmans dans la misère et des injustices sociales » ces lignes ne choquent point à ce jour, sauf certains, mais pour l'époque peu ont été du même avis que lui, et ses propositions au Parlement d'établir une grande réforme au niveau des colonies et de l'armée furent durement critiquées parce qu'il heurtait les intérêts économiques de la France pour faire primer sa valeur et sa morale, lui qui se rendait souvent en Algérie pour les enquêtes parlementaires. Si la naïveté du docteur Grenier peut être une critique, il n'en était pas pour autant fou ou utopiste, à vrai dire nous pouvons reconnaître en sa personne une idée sur la grandeur de la France et sur la défense de celle-ci, puisqu'il souhait ardemment que l'on mette à l'honneur les hommes dérrière les colonies, que cela ne reste pas que des peuples à qui nous prenons des terres car il leur reconnaissait une puissance bien supérieure à celle des armées de l'époque. Puissance à qui il voulait offrir la pleine qualité d'être français et d'avoir accès à ce que les autres peuvent avoir en métropole, lorsqu'il trouvait qu'on les déshumanisait car d'autres peuples de nos colonies avaient droit à la citoyenneté (si mes souvenirs sont bons), et pour financer ce grand projet en faveur des colonies il s'engagea dans un autre combat : l'absinthe, nous en reparlerons. 
Il sentait les guerres venir et il comptait sur eux pour les avoir côtoyés longtemps, il souhaitait la fin de l'impôt pour les familles nombreuses, il souhaitait taxer l'absinthe (qui tuait les pauvres), il voulait envoyer d'importantes sommes d'argent dans les colonies, l'instruction, nous pourrions en dire encore.. Il ressort de ses discours "la vraie politique", celle de vouloir faire avancer les choses loin de tout électoralisme écoeurant.  L'article mit à gauche date de la guerre 14-18, reconnaissant l'une des idées de M. Grenier, je n'ai trouvé que celui ci lui attribuant sa clairvoyance de la situation Française. 

Un anti-alcoolique dans la capitale de l'absinthe et un humaniste.

 En sa qualité de médecin et sa foi, les ravages de l'alcool sur la population française l'horripilaient. Il se trouve que notre député était élu dans la capitale de l'absinthe, il se heurta face à un tel lobby, que beaucoup pense que c'est ce sujet qui lui coûta sa non-réélection dans sa circonscription. En 1805 Henri Louis Pernod, un Suisse, installa la première distillerie d'absinthe à Pontarlier. Des années plus tard, la fée verte comme elle était nommée faisait vivre beaucoup de gens dans le département tellement l'exportation était forte. Par ailleurs, M. Grenier critiqua le fait que l'on en exporte dans les colonies lui prêtant des qualités d'assainir l'eau. Il considérait en métropole comme ailleurs que cet alcool tuait les pauvres et les ouvriers, il en demanda une importante taxation et la diminution des débits de boissons, il ne récoltera pas assez de voix de ses confrères pour mener à bien ce projet. Il en ressort après plusieurs témoignages sur la situation du département à l'époque que la puissance de ce commerce ne laissa aucune chance à une telle réforme, du moins si tôt, car cela changea par la suite. 
L'humanisme de ce monsieur, n'ayant parlé jusqu'à maintenant que de ses positions envers les peuples colonisés, n'était pas moindre envers ses concitoyens métropolitains. Lorsqu'il n'a pas été réélu, il continua sa vie entre son métier et sa foi, et il fut connu pour sa générosité envers ses patients. On lui prête non seulement de recevoir les patients démunis gratuitement, mais aussi de leur payer lui-même les médicaments dont ils avaient besoin, nous pouvons lire dans la presse qu'il aurait dit « Sans doute aurai-je des désillusions, mais je n'en continuerais pas moins la lutte » et dans toutes les réformes qu'il souhaitait mener il s'y adonnait vraisemblablement de tout son être, comme je l'ai déjà évoqué : bien loin d'un électoralisme fourbe. 

La religion 

Comme nous le savons, en 1900, la question de la laïcité et la forte voix des Églises en France faisait débat.

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M. Grenier avait un respect profond pour les chrétiens, sa mère l'étant par ailleurs, et pour les autres culte, son but était d'instaurer un dialogue cordial entre ces derniers. Nous pouvons voir qu'un de ses confrères député était abbé, la presse s'était comme amusé de contempler la rencontre entre deux hommes de foi. Mais l'exagération dans sa pratique telle qu'elle nous est racontée dans la presse est viciée, si il est vrai que le docteur Grenier a pu, à de nombreuses reprises, faire sa prière dans des lieux publics, lui prêter des allégations du type « embrasser les tapis de l'assemblée » semble totalement faux et, à ma connaissance, fut contredit par lui-même en ce que M. Grenier détestait la saleté, il ne pouvait pas embrasser un tapis sur lequel ses confrères et lui même y marchaient chaque jour. Néanmoins, une lettre qu'il avait envoyée à la dépêche d'Alger témoigne de sa mentalité :

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 « Je ne rougis pas de ma religion ni devant mes concitoyens, ni devant mes collèges ». 

     Lorsque j'avais effectué mes recherches il y a quelques temps au-delà de la presse, j'avais trouvé mention de ceci : M. Hervé De Kérobant, dans Le Soleil, écrit : « Mais, me direz-vous, il est musulman… Parfaitement. Eh bien, après ? La liberté de conscience n’existe-t-elle pas en France ? Et n’est-on pas libre d’élire un musulman, aussi bien qu’un Juif ou un athée ? Dans toutes les religions, il y a d’honnêtes gens. Je suis convaincu qu’il n’y a aucune religion meilleure que le christianisme ; mais je comprends très bien qu’on ne partage pas mes croyances ; et, pour tout dire d’un mot, je préfère un musulman sincère et sans fanatisme à un homme qui n’a pas de religion du tout. ». La presse catholique de l'époque en revanche n'a pas été tendre avec M.Grenier, mais les autres non plus, et cela s'inscrit dans une logique. 
Toutefois, beaucoup d'articles se targuaient d'être neutres, et les journalistes ironisant un peu ne manquait pas de rappeler ses qualités humanistes qui prendraient le dessus dans ses projets. 
Au final, monsieur Grenier, bien que seul, s'est battu contre vents et marées pour faire avancer une certaine tolérance, en plus de son combat pour la défense militaire de la France et la justice sociale. Si à l'époque nous pouvons avoir trace de députés catholiques, parfaitement normal, l'originalité de M.Grenier ne laissa vraisemblablement personne indifférent, et peut-être au-delà de sa foi, son combat en faveur des colonisés et des dangers de l'alcool le rendra un peu trop actif et militant. Il faut avoir conscience des calomnies dont il a fait l'objet dans la presse, et je vous invite par vous-même à aller approfondir le sujet dans les archives, la force mentale dont il a fait l'objet alors qu'il était seul durant de longues années est saisissant. Lors de l'inauguration de la mosquée de Paris en 1926, des journalistes lui ont demandé d'y assister, lui qui voulait cet édifice 30 ans avant. Il est mort en 1944 à Pontarlier, désormais un collège et une mosquée portent son nom dans la dite ville.  

L'une des dernières photos de sa personne L'une des dernières photos de sa personne

 

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