Pensée algorithmique et subjectivation

Et si nous vivions actuellement et pour notre plus grand bénéfice le retour de la nécessité de penser?

Et si nous étions simplement en train de renouer avec la nécessité de la pensée ? De la pensée politique de la pensée éthique, juste de la pensée.

On nous avait promis la fin de l’Histoire, la gouvernementalité algorithmique, c’est-à-dire un réel qui parle de lui-même, qui explique de lui-même et avance de lui-même et auquel l’Homme n’a qu’à se plier et obéir. Rien à penser, juste à suivre.

La gouvernementalité algorithmique c’est quoi ? Le concept est issu des travaux d’Antoinette Rouvroy. Il est le fruit de cette nouvelle entité que nous nommons grossièrement Big Data, qui génère fantasmes, promesses et angoisse. Mais qu’est-ce donc en fait ? Tranquille et silencieuse « révolution du pouvoir »[1].

Qu’est-ce à dire ? Nous avons tout simplement fait exploser l’ancien paradigme de production de la connaissance fondé sur la recherche des causes, au profit de la mise en lumière de - ou de façon plus exacte de la réception de la lumière de, de façon passive – corrélations, que les algorithmes programmés sont chargés de faire ressortir de cette masse gigantesque et informe.

L’arrière-pensée est celle de la suppression de l’intentionnalité et de l’hypothèse.  C’est-à-dire de la subjectivité humaine, considérée comme faillible, et désormais inutile, puisque le réel parle de lui-même. Le postulat sous-jacent est donc celui d’un réel objectif, qui ne nous serais accessible non pas au moyen de la compréhension de mécanismes causaux, mais d’un état des lieux en temps réel des données qui le constituent.

Quel est donc le sujet que présuppose et désire cette conception du réel ? Un sujet désincarné, dé-volontarisé, dé-imprévisibilisé, c’est-à-dire programmable, c’est-à-dire dont on programme les désirs et les actions prochaines.

Quel est le désir, l’intentionnalité derrière ce mode de pensée (parce que c’en est un), c’est de s’abstraire de l’imprévu. En imaginant que de ce qui était et est, dérive ce qui sera. Mais peut-on dériver de ce qui est ce qui sera ? Comment un instant imaginer que de ce qui est dérivera ce qui sera ? Dans un monde désincarné, des-humanisé, dé-volontarisé, de-désiré, bien sûr, mais dons un monde d’hommes ? Est-ce le type d’homme que nous souhaitons ? Un homme programmable et programmé, qui agit comme prévu, qui consomme comme prévu, qui ne pense et ne désire plus.

Or, de ce que nous sommes ne dérive pas ce que nous serons. Ce que nous sommes est éducable, ce que nous sommes nous ouvre à la possibilité de dire non à certains de nos désirs, d’être « réticents » comme le dit Antoinette Rouvroy. Ce pouvoir de réticence, c’est la cible de l’éducation, conçue comme interactions, comme essais-ratages-apprentissage, comme confrontation au pluralisme des modes de pensées, à la contradiction des arguments, à la réflexion sur nous-même et sur ces autres si différents. La pensée algorithmique nous enferme dans une boucle de rétro-contrôle pour être toujours plus spécifique au modèle auquel nous sommes censés, enjoints, d’appartenir. De ce que je consomme, des sites que je consulte, des amis que j’ai, je suis amené à devenir plus spécifique, via les suggestions qui me sont faites par des algorithmes toujours plus malins, à ne pas m’écarter de cette personne que je suis censée être et continuer à être, toujours d’avantage.

L’algorithme m’enferme et m’empêche de penser différemment, m’empêche de découvrir ce qui n’est pas censé me convenir, il restreint petit à petit le champ de mes possibles, de telle manière qu’il anticipe, mais en m’empêchant de penser, ce que sera mon futur.

Pour la pensée algorithmique, l’ennemi, c’est la pensée plurielle, c’est la confrontation à des arguments qui m’amèneraient à penser, à changer, à évoluer. Or, l’homme par essence, est changement, évolution, devenir. Désirer un homme anticipable et un monde anticipable, c’est scléroser le monde et l’homme. C’est stopper cette longue et lente marche qu’est l’évolution et l’histoire à tous ses niveaux, collectif, sociétal et individuel. C’est imaginer que le présent est de façon immuable destiné à se maintenir inchangé. C’est nier les vertus de l’éducation, c’est nier les possibles.

Un monde algorithmique est un monde figé. Un homme algorithmique est un non-homme. Sans possible, sans à-venir, un futur préempté, rendu docile, dompté.

Or à quoi sommes-nous confrontés aujourd’hui ? Nous sommes confrontés à l’anti-monde algorithmique. C’est-à-dire le vrai monde. Celui dans lequel, n’en déplaise aux prévisionnistes, l’imprévu est l’essence même. Parce que l’imprévu est l’essence de la vie. La vie ne s’appréhende qu’à la lumière de l’évolution. Un monde figé n’existe pas ou est un monde mort. La vie, le monde est perpétuel changement, par essence. C’est ce que nous constatons. La maladie se désintéresse totalement ne nos algorithmes, la nature aussi. Elle essaie, elle expérimente elle mute, elle crée.

Ce que nous vivons, ce n’est pas une guerre ce n’est pas une revanche, ce n’est pas une punition. C’est simplement la vie dans toute son étendue, dans toute son imprévisibilité essentielle et que nous avions la bêtise d’oublier, perdus que nous étions dans cette certitude de pouvoir tout prévoir, puisque nous avions accès à toutes ces données ! Perdus dans cette croyance un peu naïve que de ce qui est dérive ce qui sera. Et bien non, le futur est ouvert. Pour paraphraser Pessoa, aujourd’hui est le fantôme de ce que demain ne sera pas. Et tant mieux.

Or qu’est-ce que l’espace publique, qu’est-ce que l’espace politique, dans toute sa noblesse ? C’est l’espace de confrontation de toutes les opinions, de toutes les pensées, c’est la possibilité de penser, d’imaginer de créer, c’est l’espace dans lequel on essaie de comprendre des causes, qui nous permettent d’accéder à la possibilité de modifier ces causes. Ce nouveau postulat épistémique selon lequel la notion de causalité est rendue inutile et remplacée par des corrélations en temps réel, a failli. Sans recherche de cause, on ne peut agir pour prévenir. Sans recherche de causalité, pas de possibilité de politique ou de démarche de changement. Sans confrontation à des arguments à des modes de pensée pluriels, pas d’évolution, pas de subjectivation, pas d’individuation possible.

L’individu, le sujet, qu’il soit individuel ou collectif, est le fruit de constantes relations avec le différent, le contradictoire, dans ce qu’il a de plus fécond. Rel est le but du politique. De voir, d’entendre, de reconnaître les avis, les visions, les échecs, les hypothèses, dans un laboratoire de pensée, dans une quête permanente non pas d’homogénéisation, mais de reconnaissance mutuelle.

Hannah Arendt termine « Les origines du totalitarisme » par cette nécessité de l’espace publique, l’espace politique comme laboratoire dont la visée est de créer un « commun ». Processus permanent de discussion, d’expérimentation, de délibération, c’est-à-dire de pensée, visant à donner à chacun une place, dans sa singularité et sa subjectivité.

Imaginer un instant l’existence d’un réel « objectif » c’est d’une naïveté qui si elle n’était pas si tragique serait risible. Le réel est ce que nous décidons et déciderons de faire. Il est pluriel te éminemment subjectif. Il est à imaginer, à créer en permanence. Il y a un état de fait. Mais de cet état de fait ne dérive aucunement et ne doit aucunement dériver ce qui sera. L’aléa n’est pas une donnée à supprimer. Il est la vie. Il doit être réhabilité non pas comme un ennemi, mais au contraire comme ce qui donne sa valeur à la vie et ce qui permet d’ouvrir l’à-venir. Il est exigence et inconfort. Mais il est ce qui fait que l’avenir est désirable et ce qui fait que l’avenir ne sera pas le présent.

Et si les vraies questions qui devaient nous travailler étaient : quel sujet, quel sujet pensant, quel sujet agissant est-ce que je souhaite être et devenir ? Dans quel monde est-ce que je souhaite vivre ? Qu’est ce que la justice et quelle justice me semble souhaitable ? Quel monde souhaitons-nous construire ? Sur quelle justification ? C’est-à-dire les questions du domaine politique et éthique, qui nous concernent, qui importent et qui sont de notre responsabilité d’humains, dans un collectif monde commun.

Ce qu’on nous avait demandé d’espérer, très naïvement, c’est de pouvoir être immunisés contre l’imprédictible comme le dit Frédéric Neyrat. On nous demandait d’avoir peur de l’imprévu et de l’incalculable et on nous promettait de pouvoir tout prévoir et tout calculer. En filigrane transparaissait une certaine injonction à nous programmer, en tant qu’êtres calculés et aux comportements prévus, en nous enfermant dans un certain profil comportemental. Cette immunité et cette programmabilité du vivant a été battue en brèche. Elle s’est effondrée avec cette pandémie. Les vraies questions à savoir, qui soigne-t-on ? comment ? qui confine-t-on ? comment ? Quelles libertés peuvent être réduites ? Combien de temps ? Qui décide ? Sur quels critères ? Que fait-on primer ? L’économie ? L’éducation ? La santé ? C’est-à-dire les vraies questions politiques, ne sont pas calculables, elles sont de notre responsabilité d’hommes, de notre responsabilité collective. Elles doivent être discutées, dans cet espace public politique qui a été peu à peu annihilé au profit du calcul et de la croyance en une norme immanente du réel, qui nous dispenserait de réfléchir.

Nous ne sommes pas programmables, le futur ne l’est pas non plus. Le futur sera le fruit des réponses que nous déciderons collectivement d’apporter aux aléas qui se produiront inévitablement, que nous nous devons de comprendre et pas de corréler, et dont nous choisirons les issues, pour des raisons éthiques et politiques.

La subjectivation, la genèse et l’évolution d’une société naissent de notre confrontation à l’imprévu, à la différence, à la contradiction. Sans contradiction, sans imprévu et sans différence, pas de subjectivation ni évolution, c’est-à-dire fragilisation face à l’avenir. John Dewey, écrivait « agir avec un objectif est synonyme d’agir intelligemment. Prévoir le terme d’un acte, c’est avoir une base à partir de laquelle on peut observer, choisir et ordonner les objets et nos propres capacités[2] » et plus loin « Être conscient, c’est être au courant de ce que nous allons faire ; conscient signifie que l’action est délibérée, observatrice et planificatrice. La conscience n’est pas quelque chose que nous avons, qui regarde paresseusement le monde qui l’entoure ou qui reçoit des impressions des choses matérielles ; c’est le nom de la qualité intentionnelle d’une activité, du fait qu’elle est dirigée vers un objectif. » Intentionalité. C’est cette nécessité qui est niée par la logique algorithmique. C’est le fondement de ce qu’on appelle l’éducation. C’est la finalité de l’espace public et politique. C’est le propre de chacun de se sentir concerné par le fait de l’entretenir, par notre capacité de réticence, de recul, de non acquiescement à ce qui ne nous semble pas juste. Retrouver la nécessité d’une intentionnalité au travers de la conscience. C’est ce qui nous fait défaut aujourd’hui parce que nous pensions naïvement pouvoir nous en passer. C’est ce à quoi il va falloir penser. Je finirai par ces mots empruntés à Virginia Woolf dans son livre « Trois Guinées », cette injonction, « Think we must ».

[1] Rouvroy, A. & Berns, T. (2010). Le nouveau pouvoir statistique: Ou quand le contrôle s'exerce sur un réel normé, docile et sans événement car constitué de corps « numériques ».... Multitudes, 40(1), 88-103. doi:10.3917/mult.040.0088.

[2] Dewey Démocratie et éducation (1916) Editions Collin p.186

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