Le travail, territoire à réinventer

Pour comprendre la souffrance au travail, Marie Pezé a dû sortir de son "tiroir psychanalytique" ou "tiroir psychosomatique". Depuis, elle tente inlassablement d'élargir le spectre de tous ceux qui agissent pour rendre le travail plus humain. Et devinez-quoi, nous en faisons tous partie... Invitée du colloque Santé et travail organisé récemment au Sénat, le texte qui suit est de sa main.

Marie Pezé, du réseau Souffrance au travail, a participé au colloque organisé au Sénat le 29 janvier par l'association Travail, santé, société et territoires (TSST). Dans ce texte, qu'elle m'autorise à reproduire ici, elle revient sur l'aggiornamento nécessaire à la compréhension de la souffrance au travail et la montagne qu'il reste à gravir en la matière. 

"Chacun d’entre nous a sa représentation du monde, vision qui s’appuie sur des filtres humains complexes qui la rendent éminemment partielle, même lorsque nous la pensons scientifique et rationnelle. Ces filtres sont nos limites sensorielles, la culture dans laquelle nous baignons, notre histoire infantile, nos choix idéologiques et éthiques. Nous y puisons la carte de notre monde. Nous pouvons entretenir l’illusion que notre carte du monde est la bonne, qu’elle rend compte de toute la réalité, QUE NOTRE CARTE COUVRE TOUT LE TERRITOIRE, ET MÊME QUE LA CARTE EST LE TERRITOIRE.

Je me souviens, lorsque j’étais enfant, le travail était le territoire dans lequel je ne pouvais qu’entrer plus tard, sans souci. Comme mes parents, j’allais gagner ma vie, la question ne se posait même pas. Le travail, à l’époque, semblait être comme l’air qu’on respire, nul besoin d’écrire des livres pour en démontrer la centralité.

En 1975, lorsque je commençais à travailler comme psychologue dans un service de chirurgie de la main, il était évident que perdre sa main au travail était dramatique pour les ouvriers qui arrivaient aux urgences. Leur avenir était remis en cause. Heureusement, les mains de l’équipe chirurgicale étaient là pour réparer, greffer, reconstituer ces mains détruites.

L’organisation du travail était lointaine, peu perceptible. Ses dégâts ne concernaient que le corps physique. De temps en temps, un employeur accompagnait son salarié blessé, soucieux de la gravité de ses lésions. Quelquefois, un employeur se glissait, à l’heure des visites, au lit de son salarié fraichement réveillé, pour lui faire signer des feuilles de papier en blanc qui attesteraient, plus tard, qu’il construisait une étagère chez lui avec la scie circulaire du patron. Les deux cas de figure étaient anecdotiques et alimentaient nos pauses café.

Si le travailleur ne guérissait pas, c’est qu’il cherchait des bénéfices secondaires, Je sortais mon tiroir psychanalytique ou mon tiroir psychosomatique. Tout paraissait si clair, tout avait une explication. Ceux qui étaient en arrêt depuis des mois s’étaient enfoncés dans la sinistrose ou bien truandaient la Sécurité sociale. Je caricature à peine. Nos positions scientifiques étaient moralisatrices (donc peu scientifiques). Mais c’était le plein emploi ; si on ne travaillait pas, c’est qu’on était paresseux. Ou névrosé. Ou revendicateur.

Nos pseudo-perceptions scientifiques étaient bien sûr des perceptions communes, forgées par nos à priori et nos stéréotypes. Ces perceptions étaient partielles et orientées, nous ne le savions pas. Ma carte de psychanalyste, de psychosomaticienne était ma vérité.

Mais voilà, la carte n’est pas le territoire. Je travaillais dans les Hauts-de-Seine, le département le plus riche de France, le 92. Des cadres du quartier de la Défense jusqu’aux caissières des supermarchés, toutes les catégories socioprofessionnelles sont représentées sur ce territoire. Dès 1995, malades de leur travail, je les ai vus débouler dans ma consultation. Les récits sont d’ailleurs les mêmes dans la bouche des accidentés du travail, des ouvrières atteintes de TMS et des cadres de la Défense. il se passe quelque chose sur le territoire que ma carte n’explique plus.

On m’adresse ces patients pour savoir ce qui dans leur histoire personnelle les empêche de guérir. Mais comment dire à l’ouvrière qui souffre des vingt-sept bouchons qu’elle visse par minute, que son Œdipe y est pour quelque chose ? Comment dire au harcelé qui s’effondre à son poste : « Pourquoi n’êtes-vous pas parti plus tôt ? », de l’air entendu du psy qui pense que ce n’est pas normal de se faire humilier aussi longtemps, alors que démissionner fait perdre ses droits sociaux ? Toutes ces jeunes femmes cadres de la Défense s’appuient-elles sur leur masochisme féminin pour accepter d’être payées 25% de moins que les hommes?

Personne dans la communauté médicale ne partage à l’époque mon avis. Mais moi, ma carte scientifique ne me suffit plus.

« Marie, vos patients harcelés sont de petits paranoïaques ! » me disent mes correspondants psychiatres.

« Des salariés fragiles » répondent les employeurs formatés à trancher entre fort et faible.

Pour prendre en charge ces salariés en danger, Il fallut bâtir très vite un nouveau réseau, différent de celui que j’avais déjà construit autour de la douleur chronique des blessés du membre supérieur. Avec Nicolas Sandret à Créteil et Marie-Christine Soula à Garches, l’embryon du réseau de consultations voit le jour. Les parcours des premières consultations ont été solitaires car personne dans la communauté scientifique ne partageait notre point de vue. Chacun avait sa carte et s’y accrochait mordicus.

Je crée un groupe de réflexion avec tous les représentants des disciplines nécessaires à la compréhension de ce qui se passe dans le monde du travail: Médecins, avocats, magistrats, MIRTMO, inspecteurs du travail, psychologues, socioogues,ergonomes y participent et construisent des outils : la liste des techniques de management pathogènes, l’entretien spécifique à utiliser, le tableau clinique spécifique aux situations de harcèlement professionnel, la coopération médico-juridique.

Puisqu’on ne nous croit pas, et que nous pressentons de plus graves violences à venir, il faut montrer, ouvrir la consultation aux documentaristes : Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, de Sophie Bruneau et Marc Antoine Roudil, J'ai très mal au travail, de Jean-Michel Carré ; La Mise à mort du travail de Jean-Robert Viallet et Alice Odiot. 

Les événements vont tragiquement donner raison à notre intuition de sentinelles de territoire. Mais il faudra atteindre un nombre de suicides incroyable, et de cadres, pour que l’on voie se multiplier les unes des journaux, se réunir plusieurs commissions parlementaires.

J’assiste à des bras de fer théoriques entre chercheurs, pour trouver les causes : harceleur pervers, bon et mauvais stress, organisation du travail pathogène... Des bras de fers commerciaux surgissent car la souffrance au travail est un marché juteux. Pour certains. De savants calculs statistiques tentent de dédramatiser le constat : « Mais c’est un chiffre normal de suicide! »

Nous pouvons décider que ce qui vient ébranler notre vision du monde, notre carte, n’est pas vrai, nous pouvons décider que ce qui remonte du territoire n’existe pas. Il est tellement tentant, défensivement ou stratégiquement, de tenir un discours plus léger, positif uniquemen, de parler de qualité de vie au travail. d’opposer aux plaintes des questionnaires quantitatifs de tous ordres, de mettre en place des lignes d’écoute vertes ou bleues, du coaching, bientôt des tests génétiques, des mesure du taux de cortisol du salarié!

Pendant ce temps, le nombre de consultations « Souffrance et Travail » ne cesse de s’accroitre pour répondre à l’augmentation des demandes. En 2016 nous sommes à 120. Le premier certificat de spécialisation en psychopathologie du travail est crée au CNAM en 2008 pour former ces cliniciens pointus. Le site souffrance et travail crée en 2010 pour sauvegarder mes savoir-faire après mon licenciement et les mettre en accès libre, met en visibilité le réseau. Ni le Ministère de la santé, ni celui du travail n’accepteront d’en héberger le lien pour faciliter l’accès au soin. Oubliant qu’internet est un nouveau territoire qui court- circuite la démission symbolique des institutions et l’aveuglement des cartes. Ce maillage du territoire est notre force. Il assure une prise en charge plus réactive des patients et la mise en place de fortes pratiques de coopération avec les acteurs de terrain que j’ai déjà décrit..

Nous sommes en 2016. Les 3⁄4 du capital des entreprises cotées dans le monde sont devenus la propriété des fonds d’investissements et des fonds de pension. On ne déduit plus les objectifs de dividendes à répartir du travail accompli. On accomplit le travail nécessaire pour atteindre les dividendes décidés au préalable. Il faut donc transformer le travail réel en données comptables, chiffrées. Une nouvelle bureaucratie managériale impose ses outils. Le comptable devient contrôleur de gestion.

Et voilà comment, le travail humain, avec sa sensorialité, ses muscles, ses efforts cognitifs, son endurance, son honneur, son âme, disparaît au profit d’une grammaire financière : rythme, temps, cadence, flux, tendus si possible, plus de stock, 0 délai, 0 mouvement inutile, 0 surproduction...une entreprise rêvée, virtuelle, sans corps.

Chez nous à l’hôpital, c’est la mise en place de la tarification à l’acte, la mode de la chirurgie ambulatoire, des pôles, puis du lean management, de la sous-traitance.. Recettes miracles pour des économies qui se transforment en gouffres financiers. Et qui abiment le travail des soignants. Et bien sûr, les données deviennent universelles, les organisations matricielles. Les patients traités par le chirurgien deviennent un nombre d’actes, le temps passé par acte, la performance de l’opérateur par rapport aux autres. Le travail du chercheur devient le nombre d’articles écrits par an. Les managers ne managent plus le travail mais les objectifs à atteindre. La puissante division scientifique des tâches a séparé les salariés les uns des autres, rivés à leurs écrans, avec des temps de pause alternés, puis plus de pause, donc plus de temps collectif, donc seuls au milieu des autres.

Et l’hôpital tient, les entreprises tiennent, les ateliers, les magasins, les bureaux parce que des femmes et des hommes y travaillent. Ils rusent avec les normes, les procédures, les règlements, les décrets pour que le travail ait encore de l’allure, de l’honneur, une qualité. Pour qu’il soit encore du travail humain, dont ils puissent être fiers. Mais pendant ce temps là, La carte mondiale, quantitative, numérique, financiarisée dresse un tableau du monde qui n’est plus qu’un tableau de bord, un reporting instantané à la nanoseconde.

L’organisation du travail subie par nos patients est subie par nous aussi. Mais nous continuons. Avec énergie, endurance, obstination, conviction, nous passons outre l’éclatement géographique des services, les acteurs injoignables, l’inertie du système, l’oligarchie des procédures, des normes. Nous exerçons de nouveaux métiers, tisseur de lien, passeur, tricoteur de territoire, pompiers sociaux, car nous le savons tous ici, les nouvelles organisations du travail organisent la solitude de chacun d‘entre nous et une indifférence générale de chacun à chacun.

Ce travail du lien, constant, soutenu, opiniâtre avec les acteurs du territoire permet de tirer les patients d’affaire. 80 % d’entre eux retrouvent du travail et deviennent des citoyens aguerris. Tous emportent cette conviction que c’est encore le travail des hommes et des femmes de la vraie vie, de leur vrai corps, leur travail réel qui fait tenir le monde.. Derrière le bruit des machines, il y a le silence des hommes certes, mais aussi le bruit feutré des mains qui règlent, ajustent, conçoivent, réparent, vendent, achètent, inventent le travail.
La carte continue à vouloir tracer une vision du monde lisse, chiffrée, flexible, interchangeable. Qui ne correspond plus qu’à ses besoins. Lesquels d’ailleurs. ? la carte sait elle où elle va ?

Le territoire convulse, souffre, se défend, se déchire mais il s’organise aussi. Resto du cœur, téléthon qui n’étaient que des élans artisanaux sont devenus incontournables. La maison du travail vient de lancer 23 millions de salariés. Le peuple défile dans la rue et sur internet. Deux chefs d’entreprise se battent depuis un an pour pouvoir créer un centre de traitement de l’épuisement professionnel avec le soutien de notre réseau sans qu’aucune porte institutionnelle, ministérielle ne s’ouvre.

Il faut imaginer que la construction de l’ignorance, que la carte rigide qu’on nous impose peut céder la place à la construction du savoir de terrain, irremplaçable. La solution est souvent dans les 10 mètres autour du poste du salarié, dans ses collègues, son quotidien. Il faut imaginer que le maillon essentiel, c’est à dire chacun d’entre nous, reprenne courage. Être courageux, c’est ne pas attendre que l’autre fasse ce qu’il y a à faire, c’est se remémorer sans cesse que l’autre n’a que le pouvoir que vous lui reconnaissez, c’est renverser la peur. "

Les éléments du colloque sont ici : http://www.asso-tsst.org

Le réseau souffrance et travail : http://www.souffrance-et-travail.com

Nota bene : Marie Pezé est intervenue à quelques reprises sur la question de la souffrance au travail à Mediapart. 

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