La police emporte la bataille des chiffres

Les Echos l'ont dévoilé en exclusivité lundi 13 avril : selon un rapport commandé par le préfet de police de Paris, réalisé par des chercheurs de l'EHESS, de l'Insee et de Paris 1, c'est bien la police qui compte juste, lors des manifestations. 

Les Echos l'ont dévoilé en exclusivité lundi 13 avril : selon un rapport commandé par le préfet de police de Paris, réalisé par des chercheurs de l'EHESS, de l'Insee et de Paris 1, c'est bien la police qui compte juste, lors des manifestations. Dominique Schnapper, Pierre Muller et Daniel Gaxie ont accompagné les policiers dans le comptage des participants aux défilés du 1er mai et rencontré différents syndicats (la CGT a refusé de participer à l'opération). « Selon nos informations, conclut le quotidien économique, le travail de la police est indépendant, sérieux et consciencieux et ses chiffres sont justes. » Il ajoute que « le second comptage qu’elle réalise au lendemain des manifestations à partir des bandes vidéo donne souvent des chiffres inférieurs à ceux publiés le jour-même. » 

manifestation syndicale © @MathildeGoanec manifestation syndicale © @MathildeGoanec

Plusieurs médias, dont Médiapart, s'étaient eux aussi prêtés à l'exercice ces dernières années, éberlués par les écarts de plus en plus conséquents  entre les comptes policiers et syndicaux. « Les journalistes que nous sommes ne nous satisfaisions pas de cette immense fourchette que nous donnent en pâture syndicats et police à la fin de chaque manifestation, nous laissant sur notre faim. Nous avons donc compté pour nous faire une idée », écrivait lors de la mobilisation sur les retraites notre rédaction. Là aussi, les chiffres étaient bien en deça du comptage syndical et proches de ceux du corps policier.

Mais il est impossible de mobiliser à chaque fois des journalistes, à chaque coin de la manifestation, pour s'assurer de ses propres chiffres. D'où les estimations, comme celle de « dizaines de milliers de manifestants » pour la marche interprofessionnelle anti-austérité du jeudi 9 avril 2015, qui ne plaisent à personne, à l'image de ce commentaire de lecteur sous l'article précédemment cité : « 300 000 manifestants ! Alors Mediapart daigne une page de commentaire ! Et encore c'est pour choisir son camp (...) Avec des manifs dans 86 villes, ça fait pas foule par ville, finalement on se demande pourquoi ils en parlent ?»

Philippe Martinez, lors de l'entretien qu'il nous accordé récemment, faisait ce constat : « La manifestation, c’est le moyen, partout dans le monde, de se faire entendre, et ce n’est pas simplement une posture idéologique avec le béret, la moustache, et la pancarte. Quand les indignés à Madrid manifestent on dit que c’est génial et ça devient ringard quand ce sont les syndicats ? Bien sûr, ça ne marche pas à tous les coups, mais au moins on a 15 secondes à la télé et un quart de page dans les journaux. » Pour peser, exister dans l'espace public et médiatique, les syndicats ont peu de moyens et ne se privent donc pas de gonfler les chiffres, au risque de perdre leur crédibilité.

De leur côté, les gouvernements, de gauche comme de droite, répètent que ce n'est pas « la rue qui gouverne », au risque de faire monter les enchères. Or la mobilisation sociale existe réellement, un peu partout, dans les entreprises, sur internet, ou par des formes nouvelles type Sivens ou Notre-dame-des-Landes... Médiapart faisait, en 2010, cette préconisation : « Se désintoxiquer de cette guerre des chiffres », qui ne serait que « le reflet caricatural de l'état déplorable de notre démocratie sociale ». Quatre ans plus tard, on n'en change pas une ligne. 

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