Le droit de manifester à géométrie variable du préfet du Morbihan

Le préfet du Morbihan vient d'interdire la manifestation contre le racisme et la xénophobie, prévue samedi 19 décembre à Pontivy. Ce rassemblement est une réponse à une manifestation d'extrême-droite autorisée le lendemain des attentats qui a largement dégénéré. Ce deux poids deux mesures est incompréhensible.

Quelle mouche a donc piqué Thomas Degos ? Le 14 novembre, soit quelques heures seulement après les attentas de Paris, le préfet du Morbihan permet au premier jour de l’Etat d’urgence et dans une France sous le choc, une manifestation d’Adsav, groupuscule identitaire breton anti-islam et anti-migrants, à Pontivy. La manifestation a largement dégénéré, avec plusieurs personnes blessées pour avoir répliqué aux slogans haineux des militants d’extrême-droite (voir mon article sur le sujet ici).

capture d'écran du site d'Adsav capture d'écran du site d'Adsav

Un mois plus tard, le préfet décide d’interdire une manifestation contre le racisme et la xénophobie, organisée par un regroupement d’habitants et d’associations heurtés par la manif du 14 novembre. Motif avancé par la préfecture ? « L’organisation, à cette date, du marché de Noël de Pontivy (traditionnellement très fréquenté), ne permet pas de réunir les conditions de sécurité nécessaires au bon déroulement de la manifestation. » Thomas Degos demande donc au collectif le « report » de l’événement.

Résumons, au risque de se répéter. Des militants d’extrême-droite un lendemain d’attentats, oui. Des citoyens anti-racistes un jour du marché de Noël, non. Le symbole, porté par un serviteur de l’Etat, est dévastateur. « Il est incroyable et scandaleux de voir à quel point les autorités mettent toute leur énergie pour faire capoter cette manifestation et à quel point le 14 Novembre ils ont laissé faire, a aussitôt dénoncé le collectif  organisateur de la manifestation, soulignant la contradiction préfectorale. Considérant tout cela, nous affirmons haut et fort, que cette prise de position n’est pas technique (le marché de noël) ou sécuritaire (menace d’extrême-droite) mais bien politique. » 

L'affiche de la manifestation L'affiche de la manifestation
Quand au marché de noël, les organisateurs répondent qu’ils ont déjà promis de ne pas défiler au milieu des cabanons, en réponse à l’inquiétude de l’association des commerçants pontiviens. « Nous comprenons leurs inquiétudes et l’importance pour les commerçants que ce marché se fasse dans de bonnes conditions et en même temps, « l’esprit de Noël » ce n’est sûrement pas sacrifier la liberté de manifestation à l’occupation marchande de l’espace public. La démocratie c’est aussi trouver des compromis et donc faire des concessions. Nous avons fait les nôtres. » La préfecture, qui a pris un arrêt d'interdiction, rappelle que des poursuites judiciaires sont possibles en cas de rassemblement interdit.

Thomas Degos, ancien conseiller de Jean-Louis Boorlo, Bernard Accoyer ou encore Maurice Leroy, s’arcboute sur les libertés publiques, raide dans ses bottes. Ce n’est pourtant pas un novice sur les sujets minés. Arrivé dans le Morbihan en avril 2015 seulement, il a connu en tant que préfet de Mayotte un conflit social dur dans le département d’outre-mer, qui s’est soldé par un mort en 2011.

A Pontivy, il sait à quel point la population  a été choquée par cette démonstration de force de l’extrême-droite, sait aussi que plusieurs plaintes ont été déposées pour coups et blessures. Un jeune homme, d’origine antillaise, a été particulièrement malmené. Dix jours plus tard, près de 120 personnes se sont rassemblées, pour collecter les témoignages, repenser l’événement, organiser la riposte idéologique. Le collectif organisateur de la manifestation du 19 décembre est issu de cette soirée.  

Comment comprendre aujourd'hui ce regrettable excès de zèle ? Le site proche de l'extrême-droite bretonnante Breizh Info croit savoir que le préfet craint le service d'ordre anti-faciste rennais auquel aurait fait appel les organisateurs pontiviens... Thomas Degos peut surtout s’appuyer sur un contexte moribond, où la lutte anti-terrorisme prend un caractère dangereusement extensif  (voir les différents articles consacrés à la répression des militants écologistes). Avant le vote au Parlement sur l’Etat d’urgence, il s'est prononcé nettement sur France Bleu Armorique pour la prolongation de l’Etat d’urgence, au prétexte que les « libertés sont encadrées par des lois ». Dans la même interview, il avait par ailleurs annoncé la couleur : « Il faut que la vie continue, mais les organisations d'évènements seront étudiées au cas par cas avant autorisation. » La manif « doudou » des pontiviens, soucieux de rappeler que leur ville n’est pas un refuge pour les xénophobes planqués sous l’identité bretonne, ne fait à priori pas partie de « cette vie qui continue ».

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