Après un signalement, l’institution ne frappe pas.
Elle se tait et se réfugie dans son jargon administratif.
On imagine souvent le harcèlement au travail comme une violence frontale : des cris, des menaces, des humiliations.
Mais il existe une autre forme de violence, plus discrète, plus diffuse, et pourtant profondément destructrice : le harcèlement institutionnel.
Il commence après un signalement.
Après un aveu coûteux.
Après une alerte.
À partir de là, le calme plat.
Une phrase tombe : « Nous diligentons une enquête. »
Rien ne bouge.
Rien ne tranche.
Rien ne protège.
L’enquête dure des mois.
Elle fait écran.
Elle suspend toute décision, toute protection effective.
Quand elle s’achève enfin, ses conclusions sont partielles, disloquées, communiquées à certains, pas à d’autres.
Elles n’éclairent pas.
Elles dispersent.
Le langage, lui, se dérègle.
Une version officieuse circule parmi les agents : l’intéressé aurait été « blanchi ».
Dans le même temps, une exclusion est prononcée, et une procédure disciplinaire engagée.
Le réel n’est pas nié : il est fragmenté, tordu, puis recomposé.
Tout et son contraire dans une même phrase.
Le harcèlement devient un « dysfonctionnement ».
Une catégorie administrative à réguler, à neutraliser, à absorber.
Comme s’il s’agissait d’un incident de procédure, d’un CERFA à remplir.
L’annulation du réel par le vocabulaire.
Une manière de dire sans dire, de conclure sans conclure,
et surtout de refermer sans jamais nommer.
Les silences.
Les réponses floues.
Les déformations du réel.
Les délais qui s’allongent.
Les procédures qui n’aboutissent pas.
Les mesures présentées comme protectrices mais qui ne le sont pas.
On parle pourtant de « management bienveillant ».
Deux mots que la pratique rend antinomiques.
La protection est annoncée, mais jamais réellement mise en œuvre.
Les mots changent. Pas la réalité.
Ces glissements sémantiques jouent un rôle central :
on ne nie pas la demande,
on la reformule,
on la dilue,
jusqu’à ce qu’elle perde toute portée concrète.
On ne dit pas à la personne qu’elle a tort.
On lui insinue qu’elle est fragile.
On ne lui dit même pas qu’elle a raison.
On ne lui répond pas.
Et pourtant, tout change.
Le travail se vide.
Les missions disparaissent.
Les propositions restent sans suite.
La personne devient « compliquée », « fragile », « source de tension ».
Officiellement, tout est « administré ».
Dans le corps du lanceur d’alerte, tout se disloque.
Dans certains cas, la mise à distance silencieuse débouche sur des décisions individuelles lourdes :
non-renouvellement de contrat,
fin de mission,
éviction.
Le lanceur d’alerte devient “non recommandable”.
Ces décisions sont juridiquement possibles.
Mais replacées dans la chronologie, celle d’un signalement suivi d’une absence de protection effective, elles prennent une tout autre signification.
Le harcèlement institutionnel ne repose pas sur un abus individuel, mais sur un mode de fonctionnement :
éviter de décider,
éviter de trancher,
éviter d’assumer.
Laisser le temps et le silence user la personne jusqu’à ce qu’elle parte d’elle-même, tombe malade, ou soit écartée sans qu’aucune mesure disciplinaire n’ait jamais été prise.
Quand elle tombe malade, on parle de fragilité.
Quand elle s’épuise, on parle de contexte.
Quand son contrat n’est pas renouvelé, on parle de décision administrative.
Et l’institution peut dire, sans se contredire en apparence :
« Nous n’avons jamais sanctionné cette personne. »
Tout en l’ayant, de fait, écartée.
Sans jamais l’avoir protégée.
Cette forme de violence est particulièrement destructrice parce qu’elle est difficile à nommer.
Elle ne laisse pas toujours de traces spectaculaires.
Elle s’insinue dans les silences, les réponses minimisantes, les décisions différées, les mots qui remplacent les actes.
Pourtant, elle est reconnaissable.
Elle suit presque toujours la même logique.
Et elle touche aujourd’hui de nombreuses personnes qui ont simplement fait leur devoir : signaler que la dignité n’était plus respectée.
À force d’encourager la parole sans garantir la protection, on crée une situation paradoxale :
ce ne sont plus les faits signalés qui deviennent le problème, mais celles et ceux qui ont osé les signaler.
Nommer le harcèlement institutionnel, ce n’est pas attaquer les organisations.
C’est rappeler une chose simple : le silence n’est pas neutre quand quelqu’un demande protection.
Et une institution qui ne protège pas répond toujours.
Elle répond par l’épuisement, l’éviction ou la disparition professionnelle de celles et ceux qui ont parlé.
Mathilde Routon, architecte, agente publique